SECTION PREMIÈRE
Nécessité de V oraison.
Il y a certainement lieu de s'étonner combien la foi est faible aujourd'hui dans le monde, si toutefois il en reste; on est étonné de voir avec quelle audace le crime et l'impiété marchent dans le monde, quels affreux ravages ils y causent; de voir la vertu et la religion dans le mépris* et la désolation; savons-nous quelle est la cause de cette grande désolation? Si nous l'ignorons, écou-
tons le prophète Jérémie, il va nous l'apprendre en peu de mots et avec énergie : Desolatione desolata est omnis terra, dit-il, et sur-le-champ il en donne ainsi la raison : Quia nullus est qui recogitet corde. Oui, toute la terre est grandement désolée parce qu'il n'y a personne qui réfléchisse. Pour nous rendre digne du bienfait inestimable des grâces de Dieu, nous devons les lui demander, il nous en fait un précepte suivi d'une promesse bien consolante: Petite et accipietis.
Parmi les motifs qui doivent nous engager à faire oraison, les uns se tirent de l'autorité et sont extrinsèques, les autres se tirent de la nature même des raisons et sont intrinsèques.
I. Les motifs extrinsèques sont les exemples de Jésus-Christ et des saints. Marie et Marthe, sa sœur, recevant Jésus-Christ, la première se jeta aux pieds du Sauveur pour le prier et s'entretenir avec lui ; la seconde, au contraire, prit soin du temporel, et venant se plaindre à Jésus-Christ de ce que sa sœur la laissait seule et ne lui portait aucun secours, le Sauveur lui répondit ainsi : Maria autem optimam partent elegil, quœ non auferetur ab eâ. Oui, Marie a. choisi la meilleure part, c'est-à-dire celle qui durera toujours. Nous savons que Jésus-Christ a vécu trente-trois ans et trois mois, il a employé trente de ces années à la vie contempla DEV. des pr. 5
tive, et les trois autres à la vie active ; encore pendant sa vie active ne cessait-il pas de faire oraison, et c'est ce qu'il recommande lui même ; il a prié partout, au jardin des Olives, sur la croix, etc. Par où l'on peut juger qu'il préfère la vie contemplative à la vie active.
Maintenant nous avons pour autorité irréfragable l'exemple des saints : d'abord nous voyons que les apôtres, quoique chargés d'établir la religion de Jésus-Christ par tout l'univers, donnaient encore une très-grande partie de leur temps à l'oraison, exemple qui sert à confondre les prêtres qui se plaignent de n'avoir point de temps pour prier, car quelle comparaison peut-on établir entre leurs travaux et ceux des apôtres ? Ensuite, pour pouvoir vaquer plus spécialement à l'oraison, voici ce qu'ils font : article 6. Diœerunt... considerate ergo, fratres, viros ex vobis boni testimonii septem plenos Spiritu sanclo et sapientiâ, quos constituamur super hoc opus. Et après cela, quelle sera l'occupation des apôtres, le voici : Nos verb orationi et ministerio verbi instantes erimus. Comment les plus grands saints ont-ils acquis une si grande perfection ? c'est en faisant oraison. Les Grégoire, les Chrysostome, les Augustin, ont acquis tant de science et ont porté la perfection si haut parce que toute leur vie n'a été pour ainsi
dire qu'une oraison continuelle : en méditant ils sont devenus les lumières de l'univers. Saint Thomas, le Docteur angélique, le grand théologien, disait qu'il avait plus appris aux pieds de son crucifix qu'en feuilletant tous les volumes (car on prétend qu'il a lu tous les livres qui existaient de son temps).
Saint François Xavier, Charles Borromée, François de Sales, modèles d'oraison, etc. Fuarès, théologien profond, faisait tous les jours deux heures d'oraison mentale, et il avait plus peur de perdre une demi-heure d'oraison que tout son travail. Sainte Thérèse répond du salut d'une personne qui fera tous les jours oraison. Tous les fondateurs d'ordre, les saint François de Sales, les saint Vincent de Paul, se sont adonnés à l'oraison. Tous les saints prêtres, tous les bons pasteurs, ne le sont que parce qu'ils sont des hommes d'oraison. Voilà des motifs d'autorité certainement convainquants, mais les preuves de raison le seront encore davantage. Les souverains pontifes ont été si persuadés de la nécessité de l'oraison, qu'ils ont accordé des indulgences à ceux qui enseigneraient la manière de la faire ainsi qu'aux auditeurs.
Il, Salomon dit de la sagesse qu'avec elle tous les biens lui sont venus : Venerunt omnia bona
mihi pariter cum illâ; or nous pouvons raisonner de même de l'oraison ; en effet, montrons-en les avantages et ensuite la nécessité.
Saint Augustin en fait remarquer trois principaux : 1° l'honneur qu'il y a de faire oraison : Quid oratione pulchrius et subhmius? 2° l'utilité de l'oraison : Quid totius vitœ utilius ? 3° enfin les consolations que l'on goûte à l'oraison : Quid dulcius ?
1° Quoi de plus grand et de plus honorable pour nous que de pouvoir entretenir des liaisons intimes avec Dieu notre maître, le créateur et le souverain seigneur de toutes choses ? Pour comprendre tout l'honneur qui nous revient de l'oraison, il faut considérer la dignité, la grandeur du Dieu que nous prions. Les personnes qui approchent le plus près de la personne d'un monarque de la terre se croient bien honorées ; cependant ces potentats, comme nous le dit le, prophète Isaïe., cùm non sint, sic sunt coràm Deo.
2° Que j'aime voir à la tête des œuvres du saint roi David l'utilité, la nécessité de la méditation : Beatus vir, dit ce grand prophète, qui non abiit in concilio impiorum, et in via peccatorum non stetit, et in cathedra pestilentiœ non sedit : sed in lege Domini voîuptas ejus, et in lege ejus meditabitur die ac nocte (1). L'oraison a de grandes utilités,
(1) Pb. i.
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on en pourrait assigner une multitude, mais je me contenterai de ces deux :je dis d'abord que l'oraison nous donne des connaissances très-utiles pour notre salut, et en second lieu je dis qu'elle fournit des secours très-abondants pour l'opérer.
Premièrement l'oraison nous donne des connaissances très-utiles et même nécessaires pour notre salut : ces connaissances sont celles de Dieu et de nous-mêmes ; c'est pourquoi saint Augustin faisait souvent cette prière au Seigneur : Domine , noverim te, noverim me ; remarquez qu'il fait précéder la connaissance de Dieu à celle de luimême.
L'homme d'oraison dans ce saint exercice acquerra la connaissance des attributs de l'être par excellence ; c'est là qu'il verra sa sagesse infinie en établissant la religion ; c'est là qu'il verra paraître sa bonté en instituant les sept sacrements pour l'utilité et les avantages de l'homme; c'est là qu'il sera éiroitementuni à Dieu, qui fait ses plus chères délices d'être avec les enfants des hommes et qui les comble de faveurs et de consolations : Deliciœ meœ esse cum filiis hominum; c'est là qu'il verra l'étendue des pouvoirs qu'il a laissés à l'Eglise son épouse, ce Dieu sauveur ; c'est là qu'il verra les consolations ineffables du juste, le trouble et les remords du pécheur,
mais en même temps la miséricorde de Dieu qui le cherche pour le convertir : Venite ad me omnes, etc. Maintenant c'est dans l'oraison que l'homme qui s'y adonne après avoir connu Dieu autant que peut le permettre la nature humaine, se connaîtra lui-même : Noverim me ; il connaîtra son cœur, ses penchants et ses inclinations, ses passions, les vices qu'il a à éviter et les vertus qu'il a à acquérir ; c'est là en un mot qu'il verra d'un côté la grandeur de Dieu, et de l'autre sa misère et son néant, et il s'écriera avec bien plus de justesse que le juste Abraham : Loquar ad Dominum, ciim sim pulvis et cinis ; c'est là qu'en union intime avec Dieu il connaîtra la fausseté des biens du monde, la vanité et la frivolité de ses honneurs et de ses plaisirs, et il méprisera toutes ces vanités pour ne s'attacher qu'à Dieu seul ; c'est dans l'oraison qu'il découvrira les artifices et les pièges du démon, et c'est aussi aux pieds de Jésus-Christ qu'il prendra des moyens efficaces pour les éviter et ne pas s'y laisser prendre.
Outre que l'oraison, comme vous le voyez, nous donne des connaissances très-utiles, soit de Dieu, soit de nous-mêmes, elle fait plus, car
Secondement elle nous fournit des secours trèsabondants pour opérer notre salut. Tout est attaché à l'oraison : Clamabit ad me, et ego exaudiam
eum. Le saint roi David dit encore dans un endroit de ses psaumes : Cum invocarem, exaudivit me Deus justitiœ meœ, et tant d'autres passages qu'on pourrait citer pour prouver cette vérité; le Nouveau Testament surtout en est rempli. En effet, c'est dans l'oraison que nous apprenons à connaître nos devoirs envers Dieu, le prochain et nous-mêmes ; or du fidèle accomplissement de ces devoirs dépend noire salut ; l'oraison fournit donc des secours bien abondants pour opérer son salut. Elle nous empêche de nous livrer au péché et nous retient toujours dans la justice d'où saint Augustin dit : Novit bene vivere qui novit orare. Interrogez les pécheurs convertis, ils vous diront que c'est à la réflexion qu'ils doivent la grâce de leur conversion, comme aussi les justes lui doivent leur persévérance.
3° Enfin il faudrait être homme d'oraison, favori de Dieu, avoir goûté le premier les délices que Dieu répand dans l'âme de ceux qui le prient et qui l'aiment fermement pour pouvoir en parler aux autres. Chaque page de la sainte Écriture nous instruit des consolations, des douceurs que Ton goûte à l'oraison : Memor fui Dei et delectatus sum. Quelquefois elle les compare à la douceur du miel : Super mel ori meo. En effet, qu'y a-t-il de plus consolant que de pouvoir s'entretenir avec
son Dieu, lui faire connaître ses misères, lui exposer ses besoins, lui demander des grâces, etc. Ah I un pauvre, nu, infirme, transi de froid, qui meurt de faim, sait bien exposer ses besoins à un riche.
Dieu est riche en miséricordes, il nous exaucera si nous le prions comme il faut, il nous le promet lui-même, etc. Interrogez les personnes d'oraison, elles vous parleront éloquemment des consolations qui sont attachées à ce saint exercice. Si l'honneur, l'utilité et les consolations de l'oraison n'ont encore pu vous engager à vous y livrer, nous allons vous en montrer la nécessité dans les considérations qui suivent :
L'oraison est, sinon nécessaire, du moins d'une utilité indispensable pour un prêtre, pour un pasteur. Quoi de plus formel que ces paroles de Notre-Seigneur : Oportet semper or are et numquàm deficere; ces autres, de l'apôtre saint Paul, ne prouvent pas moins la nécessité de l'oraison : Sine intermissione orantes. De plus nous ne pouvons rien faire dans l'ordre du salut sans la grâce : Sine me, dit Jésus-Christ, nihil polestis facere ; or la grâce est attachée à la prière, à l'oraison ; il faut donc conclure que l'oraison est nécessaire pour acquérir et conserver la grâce sans laquelle on ne peut se sauver. Voilà des
raisons générales; mais Tenons à quelque chose de plus particulier. Je dis donc que l'oraison est nécessaire au pasteur, non-seulement pour se sanctifier lui-même, mais encore pour sanctifier les âmes qui lui sont confiées. Attachonsnous seulement à faire voir la vérité du premier point, car nous établirons le second dans la réfutation des prétextes qu'on allègue pour se dispenser de l'oraison.
L'oraison est nécessaire à un prêtre pour se sanctifier, parce que, 1° sans l'oraison, il n'acquerra pas les vertus propres de son état ; 2° il ne remplira pas bien les fonctions du saint ministère ; 3° enfin il ne pourra vaincre les ennemis de son salut.
1° Un prêtre, sans le secours de l'oraison, ne possédera pas les vertus propres de son état qui sont une charité bien réglée, une espérance ferme et inébranlable, une foi qui lui serve de boussole pour ne pas s'écarter de la voie qui conduit au salut, une humilité profonde, une chasteté intègre, une prudence consommée, enfin toutes les vertus soit théologales, soit morales, soit ecclésiastiques ; or, je vous le demande, comment pourra-t-il arriver à ce point de perfection, sans la salutaire pratique de l'oraison ?
2° Il ne remplira pas ou mal ses devoirs, car
les principales fonctions du saint ministère sont les heures canoniales et le saint sacrifice de la messe, l'administration des sacrements ; or, sans la prière, comment remplira-t-il ces différentes fonctions ? D'abord les sublimes prières du saint Roi-Prophète se glaceront en passant par le froid de son cœur, qui n'entretient pas le feu ardent de la charité; ensuite il célébrera le saint sacrifice de la messe qu'il célébra avec tant de crainte et en même temps de dévotion pour la première fois, il le célébrera, dis-je, avec froideur, négligence, indifférence ; son extérieur décèlera assez les mauvais sentiments de son cœur; enfin il administrera d'une manière tout à fait indigne les sacrements ; de là la conclusion se tire facilement.
3° Enfin il ne pourra vaincre les ennemis de son salut; en effet, saint Thomas le compare à un soldat qui est au milieu d'un violent combat et qui n'a point d'armes pour se défendre, il ne manquera pas d'être vaincu : Similis^ dit-il, militi in exercitu carens gladio et inermis. Le saint Roi- Prophète nous dit que, quand il a failli périr le plus sûrement, c'est quand il n'était pas occupé à méditer la loi du Seigneur : Nisi qubd lex tua meditatio mea est : tune forte periissem in humilitaie meâ (1). Or, si ce grand et saint prophète
n'a failli périr que parce qu'il a oublié l'oraison, que deviendrons-nous, nous qui sommes si faibles; comment, si nous abandonnons ce saint exercice, pourrons-nous surmonter les tentations du démon, de la chair, de nous-mêmes ; comment pourrons-nous éviter le naufrage, voguant sur une mer aussi vaste et aussi périlleuse que l'est celle du monde, puisque, faisant oraison, nous courons déjà grand risque d'être engloutis sous ses flots tumultueux? L'oraison est donc nécessaire pour connaître ses passions et les dompter, pour réprimer ses mauvais penchants, etc. De là l'impossibilité d'être bon prêtre si l'on n'est homme d'oraison, l'impossibilité de persévérer, lors même qu'on serait bien affermi dans la vertu et dans le bien.
Mais à quoi bon accumuler preuves sur preuves, amonceler raisons sur raisons pour prouver et démontrer jusqu'à l'évidence la nécessité de l'oraison? Un seul argument ne suffit-il pas à prouver cette nécessité d'une manière invincible ? On ne peut faire sonsalut sans y penser ; or on ne peut y penser qu'en priantetméditant;donclaméditation est absolument nécessaire pour se sauver. L'oraison d'un prêtre a une liaison nécessaire avec le salut des âmes qui lui sont confiées. Ici faisons quelques salutaires retours sur nous-mêmes.