CHAPITRE PREMIER
Article premier. — Du réveil.
Le réveil est le moment qui suit immédiatement le sommeil; c'est le moment le plus dangereux à la vertu, car tout conspire à nous porter au crime : le silence de la nuit, la chaleur du lit, le démon qui, dans ce moment-là surtout, rôde autour de nous pour nous dévorer : Circuit quœrens leo quem devoret (1). Tout cela est un" bien dangereux et en même temps bien puissant aiguillon de la concupiscence; en conséquence, voyons ce que nous devons éviter, ce que nous avons à faire.
1° Dans les insomnies qui nous arrivent, et à notre réveil, nous devons éviter les pensées inutiles, car le démon, cherchant à dévorer sa proie, commencera d'abord par nous suggérer de telles pensées, parce que, rusé comme il est, il sait qu'il n'obtiendrait sur nous aucun succès, s'il nous proposait sur-le-champ le mal; ensuite, il nous fera venir en pensée des choses dangereuses, et enfin, s'avançant toujours insensiblement, il nous fera tomber dans le péché. Conséquemment
(1)1 Pierre, v, 8.
nous ne devons point nous arrêter à de telles pensées, si elles nous viennent, mais au contraire nous devons mépriser les suggestions du démon et nous occuper de quelque chose d'utile.
A notre réveil, nous devons éviter de parler, de rire au lit, parce que c'est contre la civilité et cela peut nuire à notre vertu ainsi qu'à notre piété. Nous devons encore éviter les postures, les mouvements du corps qui pourraient donner lieu à la concupiscence.
Certainement c'est la belle vertu de chasteté qui est le plus exposée dans ces périlleux moments, d'autant plus que nous la portons dans des vases extrêmement fragiles qu'un rien peut rompre à chaque instant, et que le démon est jaloux de ce que nous la possédons, parce que c'est cette vertu qui nous rapproche davantage de notre fin, qui nous unit plus étroitement à Jésus-Christ, qui est la sainteté et le Dieu de toute pureté. C'est pourquoi nous devons veiller avec une singulière attention à sa conservation.
2° Qu'avons-nous à faire à noire réveil ? Dieu se plaît assurément à avoir les prémices de toutes choses et il est jaloux de notre première action qui est notre réveil ; nous avons donc une étroite obligation de sanctifier ce commencement de notre journée : oui, nous devons lui offrir cette action,
lui donner notre première pensée et notre première parole. Nous devons être fidèles dès ce premier moment, à l'exemple de Jésus-Christ venant au monde, à rendre à Dieu nos devoirs d'adoration, d'offrande, d'amour et de reconnaissance. Nous devons, à la vue de nos fautes, de nos offenses, entrer dans des sentiments de pénitence, d'humilité, à l'exemple du Roi-Prophète, qui, comme il nous le dit lui-même, arrosait son lit de ses pleurs. Nous pouvons à ce sujet voir les psaumes de David qui expriment les sentiments du plus vif repentir et de la pénitence la plus sincère, surtout le cinquantième, Miserere, etc., dont tous les versets sont capables d'attendrir le eceur le plus endurci et d'amollir l'âme la plus résolue et la plus invétérée dans le péché ; nous pouvons encore nous servir d'autres méthodes.
Pour sanctifier les insomnies qui nous arrivent pendant la nuit, nous devons nous y préparer dès la veille, nous devons avoir soin de ne point faire d'intempérance à souper, tant légère soit-elle; nous devons passer tranquillement notre moment de récréation sans nous occuper ni de choses inutiles, ni, à plus forte raison, de choses dangereuses qui pourraient nous devenir funestes par leur souvenir.
Nous pouvons aussi, pendant les moments que
nous passons sans dormir, nous occuper du sujet de méditation que nous avons lu la veille, ou de quelques bonnes pensées que nous aurions eues en faisant une lecture spirituelle. Cependant s'il arrivait que, malgré tous nos efforts, la tentation nous pressât toujours davantage, si nous sommes seuls, nous pouvons nous lever pour demander à Dieu des forces, ou nous pouvons encore nous occuper de pensées, d'elles-mêmes indifférentes, comme d'amusements, etc. Ce remède est très-efficace à plusieurs personnes. Nous pouvons baiser amoureusement notre Christ ; mais, si nous n'étions pas seuls, en nous levant nous blesserions la civilité: prenons extrêmement garde qu'à tout cela ne se mêle l'amour-pronre d'avoir fait de belles actions; rapportons toujours tout à Dieu.
Article deuxième. — Du lever.
On peut comparer le lever à la résurrection, parce que, quand nous nous levons, nous ressuscitons en quelque sorte. Le lever d'un chrétien qui veut vivre par règle et pour Jésus-Christ doit être fixé ; ainsi plus particulièrement un ecclésiastique doit-il être réglé pour cette action importante de la journée. N'avoir point d'heure fixée pour se lever est une chose également et grandement contraire à la santé, à la piété et au
travail. Si un prêtre n'est pas réglé ou s'il se lève trop tard, il sera souvent malade, il fera ses exercices de piété si nombreux per modum uniuSy comme l'on dit; ou, s'il les fait bien, il ne lui restera point de temps pour le travail. D'ailleurs, excepté le cas de maladie ou de grande fatigue, il est impossible qu'un prêtre, négligent sur ce point, se soutienne et persévère longtemps. Aussi voyons-nous les saints réglés sur ce point, et accorder très-peu de temps au sommeil. Cependant c'est à la santé de chacun à le diriger sur ce point et, il faut toujours être extrêmement prudent.
A notre lever, notre première pensée doit être à Dieu pour le remercier des grâces qu'il nous a accordées et le prier de nous continuer ses faveurs, lui demander la grâce de ne jamais l'offenser. Notre première parole doit être le nom de Jésus, nous devons le prononcer avec le plus grand respect ce nom si saint : Sanction nomen ejus ; ce nom si grand : Excelswn est; magnum nomen tuum in fortitudine; si puissant : In nomine meo dœmonia ejicient; si efficace et si nécessaire : Non est in aliquo alio salus, nec enim aliud nomen est sub cœlo datum hominibus, in quo oporteal nos salvos fîeri: si dignes de nos adorations et de nos hommages : In nomine Jesu omne
genu flectatur cœlestium, terrestrium, et infernorum : et omnis lingua confit eatur, quia Dominas Jésus Christus in gloriâ est Dei Patris; ce nom, en un un mot, qui surpasse tout autre nom : Donavit illi nomen quod est super omne nomen (1). Après le nom de Jésus, nous devons prononcer, avec le même respect, les noms glorieux de Marie et de Joseph : ce sont des noms qui nous seront répétés à l'article de la mort par le ministre du Seigneur ou par des parents éplorés, pour ranimer notre confiance en la miséricorde de Dieu. Si nous nous levons de cette manière et promptement, alors nous travaillerons à la gloire de Dieu et d'une manière méritoire pour nous : Surge velociter. Da Domino primitias diei tuœ : erit enim tota illius qui prior occupaverit.
Nous ne devons pas balancer pour nous lever, parce que c'est le moment le plus funeste à notre innocence, parce que toute la journée sera, pour celui qui en aura eu les prémices, ou Dieu ou le démon, parce que ce serait un acte de paresse condamnable. Le second coup de la cloche ne doit pas nous trouver dans la même position que le premier. En uous levant de cette manière, nous sanctifierons cette première action de la journée, et il y aura à espérer que toutes les autres qui
(1) Philipp., 2.
suivront le seront de même; comme, au contraire, si nous ne commençons par sanctifier cette action, il y aura bien à craindre pour les autres. Enfin la première action d'un bon chrétien et surtout d'un ecclésiastique aimant son Dieu, doit être de prendre de l'eau bénite et de faire avec respect et dévotion le signe de la croix.
Article troisième. — De V habillement.
Voici les qualités que doit avoir cette action : un ecclésiastique doit s'habiller, 1° promptement; 2° modestement; 3° en silence; 4° saintement, en esprit de pénitence, d'humilité, de reconnaissance et avec des sentiments de piété et de religion, récitant quelques prières comme le Miserere, les Pater du scapulaire, etc. Enfin la cinquième qualité,, c'est de s'habiller ecclésiastiquement, évitant deux excès contraires, le luxe et la malpropreté; on peut tenir un juste milieu.
Article quatrième. — Du temps depuis le lever jusqu'à la prière.
D'abord nous devons remercier Dieu de nous avoir conservés pendant la nuit et le prier de passer saintement la journée que nous commençons. En se levant, on doit réciter quelques prières, sinon de bouche, du moins de cœur ; en-
suite, quand on est entièrement habillé, on accommode sa chambre, et elle doit toujours être extrêmement propre ; après cela on lit le sujet de la méditation attentivement, on prévoit les réflexions, aspirations et résolutions, et après toutes ces choses on doit bien faire son oraison mentale ; enfin, après ces différentes choses, s'il reste du temps, on va un moment à l'église se prosterner aux pieds de Jésus-Christ et offrir les prémices de sa journée au souverain seigneur de toutes choses, ensuite à l'oraison. Après son lever, un bon séminariste se jette un moment à genoux aux pieds de son crucifix et donne à Jésus un baiser d'amour. On reconnaît un bon séminariste à l'accomplissement exact de toutes ces choses.
Article cinquième. — De la prière vocale.
La prière en général est une élévation de notre esprit et de notre cœur à Dieu, par laquelle nous demandons ce qui nous est nécessaire pour notre salut. On distingue deux sortes de prières : la prière vocale, qui est celle qui se prononce des lèvres, et l'oraison mentale, qui est intérieure, dans l'esprit et dans le cœur ; cependant, d'après cette définition, on ne pourrait pas dire qu'une personne qui prononce quelques mots ne fasse pas oraison mentale. Quant à la prière vocale, il faut
examiner premièrement la manière de la faire, et en second lieu expliquer les différents actes dont elle est composée. 1° On doit prier avec attention d'esprit, dévotion de cœur et enfin modestie extérieure. La faire le plus tôt possible. 2° La prière vocale est composée d'abord d'un acte de foi, ensuite de remercîment, d'offrande, de demande, d'un acte d'adoration; et après on doit réciter avec ferveur le Pater qui est la prière la plus excellente. Nemo tam pater quam Deus, dit un Père de l'Eglise. Un villageois n'avait jamais pu réciter du, Pater que ces mots : Pater noster qui es in cœlis, tant il était touché de la bonté de Dieu. Enfin Y Ave Maria, le Credo, le Confiteor, V Angélus Dei, les litanies du -saint Nom de Jésus, les oraisons pour le pape, l'évêque, les saints patrons du diocèse et pour le roi, les actes des vertus théologales, Sub tuiim, etc. Faisons tous ces divers actes avec les conditions requises et nous prierons bien.
Article sixième. — De V oraison mentale.
L'oraison mentale, comme la définit saint Augustin, est un mouvement par lequel nous nous portons à Dieu pour lui demander les grâces dont nous avons besoin, avec cette différence cependant qu'elle est plus parfaite que la prière vocale
parce qu'elle est intérieure. Cette oraison a pour objet les perfections de Dieu, les exemples de Jésus-Christ et des saints, les vérités éternelles, les vertus sacerdotales, etc. Ainsi, presque toutes les facultés de l'âme y sont exercées : d'abord la mémoire pour présenter le sujet de la méditation après l'avoir rappelé, ensuite l'entendement pour peser et approfondir les choses que la mémoire lui aura fournies, et enfin la volonté pour tirer des conséquences pratiques, des réflexions, de l'intelligence ; la mémoire fournit donc les réflexions, l'intelligence les pèse, et de là naissent les aspirations^ et la volonté prend et exécute les résolutions. De là on voit combien la méditation est noble et sublime. Mais il y a une autre sorte d'oraison extraordinaire, qui est une oraison de paix, d'extase, de quiétisme, enfin c'est ce qui s'appelle proprement la contemplation : comme Dieu est le maître de ses dons, il n'a accordé et n'accorde cette faveur signalée de goûter en quelque sorte les délices du ciel qu'à un petit nombre d'âmes privilégiées, telles que furent les sainte Thérèse, les saint François de Sales, etc. Ces sortes de ravissements sont rares actuellement à cause de la perversité du monde; en effet, peu de personnes se rendent dignes de monter à un si haut degré de perfection. Mais ici nous parlons
96 DEVOIRS DES TRÊTRES
de l'oraison ordinaire et prise dans un sens moins étendu que notre définition supérieure (ou antérieure) le fait voir. Pour mettre de l'ordre dans un sujet si intéressant et qui demanderait des esprits célestes plutôt que des hommes pour être traité d'une manière convenable, nous diviserons cette matière en quatre sections : Dans la première, nous ferons voir les raisons qui nous obligent à faire oraison ; dans la seconde, nous indiquerons la méthode à suivre pour faire méditation avec fruit; la troisième sera employée à réfuter les prétextes qu'on allègue pour s'en dispenser ; enfin, dans la quatrième, nous dirons en quel temps, en quel lieu et de quelle manière on doit faire oraison pour en tirer le plus de fruit.