CHASTETÉ, VERTU NÉCESSAIRE
Dieu s'intéresserait-il moins à l'honneur du sacerdoce évangélique, qu'il ne s'est intéressé à l'honneur du sacerdoce lévitique ? Souffrirait-il que l'on eût moins de respect pour ce ministère auguste, et qu'on y apportât moins de préparation qu'il n'en demandait pour le sacerdoce figuratif et grossier des Juifs! Or quelle pureté n'exigeait- il pas des ministres de l'ancien tabernacle? Il ne leur défendait pas tout commerce de la. chair; le joug aurait été trop pesant pour une loi charnelle où la virginité était une espèce d'opprobre. Mais du reste il voulait que les ministres se distinguassent des autres hommes par la pratique de la continence ; il leur ordonnait de ne s'approcher des choses saintes, de ne porter même les vases destinés aux sacrifices qu'après s'être purifiés : Mundamini qui fertis vasa Domini (1); il leur défendait l'usage d'un mariage légitime pendant l'exercice de leurs fonctions. Jusqu'où donc doit aller notre attention, notre vigilance non-seulement pour conserver notre pureté, mais pour prévenir jusqu'aux apparences du vice contraire?
Nous en jugerons mieux encore si nous remontons à la source primitive du sacerdoce évangélique ; il n'a pas changé, il est aujourd'hui ce qu'il était dans ses
(i)Isaïe, lit, 11.
plus beaux jouis; il demande de nous la même pureté et la même innocence. Notre-Seigneur, l'auteur et le consommateur de ce sacerdoce tout divin, fut un modèle accompli de cette pureté si nécessaire aux ministres des autels. 11 l'aima si tendrement, qu'il ne permit pas que ses ennemis les plus déclarés, qui d'ailleurs vomissaient contre lui les blasphèmes les plus noirs, le soupçonnassent du vice opposé ; il l'aima dans celle qui devait lui donner la vie, et, par un prodige jusqu'alors inouï, Marie devint sa mère sans cesser d'être vierge.
Du grand Pontife de nos âmes, passons à ses premiers disciples, aux Apôtres, à ces hommes extraordinaires destinés par le ciel à prêcher les maximes les plus pures de l'Évangile, et .nous remarquerons qu'ils ont tous participé à la pureté de leur divin maître, et que, si, au témoignage de saint Jérôme, ils n'ont pas été tous vierges, ils ont au moins tous vécu dans la continence : Âpostoli aut rirgines aut -post nuptias continentes.
Enfin, descendons aux hommes apostoliques, aux successeurs des Apôtres, et nous serons témoins et édifiés du même spectacle : Nous verrons, dit saint Jérôme, des évêques, des prêtres, des diacres ou tirés d'entre les vierges ou consacrés pour toujours à la continence : Episcopi, presbyteri, diaconi aut virgiîies eligunhn\ ant certè post sacerdotium in œternnmpudici.
Dans ce point de discipline de la primitive Église, que tous les siècles postérieurs ont adopté et constamment suivi, ne trouvez-vous pas de quoi vous former la
plus haute idée de la vertu de pureté? N'y voyez- vous pas sous les traits les mieux marqués et -l'excellence de la chasteté et Pestime que l'Église a voulu nous inspirer ? Pouvez -vous y méconnaître l'union étroite de cette sublime vertu avec l'éminente dignité du sacerdoce, et l'horrible profanation dont se rendrait coupable quiconque oserait les séparer?
Voilà l'origine de la loi du célibat que l'Église impose à ses ministres ; loi de tout temps odieuse aux libertins, et il ne faut pas s'en étonner ; contraire à une passion honteuse dont ils sont les esclaves, il est nécessaire qu'elle soit l'objet de leur haine et de leur mépris : dans leur système antichrétien ils doivent dire, et ils disent que la chasteté n'est pas une vertu, ou que c'est une vertu inutile, une vertu cruelle et barbare, une vertu opposée à la population, par conséquent contraire à la politique. Voilà des accusations graves, dignes des auteurs flétris qui les avancent ; mais sont-elles fondées?
La chasteté n'est pas une vertu! C'est vrai, si Pou n'écoute que la nature corrompue; elle est si dépravée qu'elle ne respire que les plaisirs sensuels, qu'elle nous porte même aux plaisirs les plus criminels.
C'est une vertu inutile ! c'est vrai, si l'on ne considère que cette vie. Mais, quand on parle à des chrétiens, surtout à des ecclésiastiques, est-il permis d'oublier la religion pour ne s'occuper que des avantages de cette vie passagère? Peut- on raisonnablement regarder comme inutile une vertu que le Saint-Esprit inspire et
que Jésus-Christ récompense? Car, ce sont les âmes pures et chastes qui approchentle plus près de l'Agneau et qui l'accompagnent partout : Virgines sequuntitr Agnum qubcumqueierit(l), 11 faut encore leur dire quelle n'est pas inutile, à cause des avantages immenses qu'elle procure ici-bas. La santé, la force, la beauté, l'intelligence, la douceur et d'autres vertus sont montées sur son char, qui les emporte à travers le monde pour son triomphe et sa gloire.
C'est du moins une vertu cruelle et barbare !
Oui, elle est cruelle et barbare, si c'est une cruauté et une barbarie de vaincre ses passions, de mépriser des plaisirs charnels et grossiers pour s'en procurer de purs et de spirituels, et de surmonter généreusement un obstacle qui se rencontre dans la poursuite d'un bien que Dieu même nous a ordonné de rechercher. Elle est barbare en vainquant l'homme, et cruelle en l'attachant au devoir plutôt qu'aux perfides délices.
La loi du célibat est glorieuse à l'Église et à ses ministres, et, en les forçant de résister aux inclinations de la nature corrompue, elle leur apprend à respecter les choses saintes et à ne les traiter qu'avec décence. Loi sage, s'il en fut ! Quel empire aurions-nous sur les passions des autres, si nous ne pouvions pas commander aux nôtres? Esclaves de la chair, serions-nous propres à travailler les âmes et à les sanctifier ? propres à former des vierges et à les conserver dans la pureté ?
Mais venons aux fonctions principales de notre minis-
(I) Apoc., xiv, 4.
tère; elles exigent toutes, de notre part, la chasteté et dans un degré éminent. Nous sommes prêtres, nous devons monter à l'autel pour y offrir à Dieu non un pain corruptible et matériel, mais un pain céleste et divin ; pour lui immoler non des animaux et des hosties sanglantes comme dans la loi de Moïse, mais l'Agneau sans tache, la victime du salut du monde. Est-il une fonction plus sainte? N'a-t-elle pas de quoi effrayer la piété la plus tendre, la conscience la plus pure et la plus innocente? S'exercer sans avoir dompté ses passions, mortifié ses sens, purifié ses désirs, ne serait-ce pas faire injure à Dieu, souiller le plus auguste de ses mystères, flétrir en quelque sorte la gloire de son nom ? 0 prêtres du Seigneur ! s'écrie saint Chrysostome, pensez et réfléchissez sérieusement quel sacrifice vous offrez et de quelle viande vous vous nourrissez : Cogita quahsisinsignitus honore, quali mensd fruaris ! Songez que c'est le Dieu du ciel et de la terre que vous immolez, que vous touchez son corps de vos mains, que vos lèvres sont teintes de son sang; songez que les anges l'adorent et tremblent devant sa majesté infinie.
Que faites-vous donc si vos mains ne sont pas pures, si vos yeux sont immodestes, vos paroles trop libres, vos sens im mortifiés, vos cœurs embrasés d'un feu cri minel et honteux? Vous commettez un crime plus énorme que celui des enfants d'Aaron, votre profanation sera punie plus sévèrement que la leur : pour avoir porté un feu étranger dans le sanctuaire, ils furent consumés par le feu de l'autel. Un prêtre qui monte à
l'autel avec un cœur passionné deviendra victime du feu de l'enfer. Or, dit le bienheureux Pierre Damien, le saint autel ne souffre point d'autre feu que celui de l'amour de Dieu ; y porter un feu illégitime, c'est vouloir être la proie du feu de la colère de Dieu en ce monde et des flammes éternelles de sa justice dans l'autre : Quisquis carnalis illecebrœ ignibus œstuat et sacris ministeriis assistere non formidat^ ille procul dubio divinœ ultionis igné constimitur.
Descendu de l'autel on vous appellera au saint tribunal pour y entendre des personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition; votre devoir vous obligera peut-être d'entrer dans le plus grand détail de leur vie ; vous écouterez le récit de leurs actions, peutêtre les plus obscènes. Mais, si vous n'êtes pas chaste, ou si votre chasteté est encore faible, si elle n'a pas encore été éprouvée et bien affermie, le ferez-vous sans danger pour vous et pour vos pénitents? N'aurez-vous pas tout à craindre de vous souiller en puriliant les autres, ou que même des âmes innocentes ne se souillent auprès de vous ?
Au sortir du confessionnal, vous monterez en chaire, vous prêcherez les vérités du salut, vous les prêcherez avec zèle et avec force. Mais les prêcherez-vous avec succès? Toucherez-vQus les cœurs? convertirez-vous lésâmes, si votre chasteté n'est pas exemplaire? Si à cet égard vous n'êtes pas à l'abri du soupçon le plus léger, les peuples ne vous diront-ils pas avec un Père de l'Église: Quoi ! comme ministre du Seigneur, vous
êtes obligé de prêcher la pureté, et vous refusez de la pratiquer ! Vous nous en donnez des leçons, et vous ne nous en donnez pas l'exemple! Quoi! vous vous glorifiez d'être le héros de la plus belle et de la plus aimable de toutes les vertus, et vous ne rougissez pas d'être l'esclave de la plus honteuse de toutes les passions ! Qui prœdicator es constitutus castitatis, non te pudet servum esse libidinist C'est ainsi que parleraient les peuples et c'est ainsi qu'ils parlent. Un ecclésiastique peu réservé et qui fait naître des soupçons, au lieu d'édifier, scandalise ; au lieu de répandre la bonne odeur de Jésus-Christ, répand une odeur qui donne la mort: Aliis quidem odormortis in mortem, c'est l'impur; aliis autem odor vitœ in vitam, c'est l'ange de chasteté (1).
De tout cela que conclure, Messieurs? Que vous devez profiter d'avance de l'avis que le premier pasteur vous donnera samedi prochain : Dùm tempns est^ cogitate ; penser à la démarche que vous allez faire, il est encore temps ; n'embrassez pas l'état ecclésiastique, ne vous engagez pas dans les saints ordres, sans en avoir bien médité les obligations et les avoir mesurées avec vos forces. De grâce, ne vous imposez pas le joug du plus inviolable et du plus rigoureux célibat sans vous être assurés que vous pouvez le porter toute votre vie. Ne vous livrez pas témérairement aux attaques de l'ennemi le plus cruel et le plus infatigable; ses assauts sont continuels et on les soutien
(t)ïlCor., h, 16.
rarement jusqu'au bout : Quotidiana pugna, rara Victoria (i).
Encore une fois, il est encore temps pour plusieurs d'entre vous ; pensez-y donc sérieusement : Dùm tempus est, cogitate; quoique les portes du sanctuaire vous soient ouvertes, n'y entrez pas, si vous n'êtes pas bien assurés d'avoir conservé votre innocence ou de l'avoir bien réparée par les larmes de la pénitence, de l'avoir même bien affermie par une longue suite de bonnes œuvres. C'est la pensée d'un souverain Pontife : Nemo ad ordinem sacrum permittatur accedere nisi aut virgo^ aat probatœ sit castitatis. Pour être digne des ordres sacrés il faut être vierge ou du moins avoir une chasteté bien éprouvée et bien affermie, une chasteté que l'on pourra conserver avec les secours ordinaires de la grâce. Tout ce que j'ai dit le prouve. Si malheureusement l'on était obligé de distinguer entre les crimes impurs avec scandale et les crimes impurs sans scandale... admettre ceux-ci, refuser ceux-là... quel malheur, quelle terrible nécessité du temps!...
La chasteté est une vertu précieuse, une vertu absolument nécessaire, nous l'avons vu. Elle est sévère et vigilante, c'est ce que nous allons voir.
SECOND POINT
Parce que la chasteté est de toutes les vertus la plus délicate et néanmoins la plus exposée ; que des ennemis
(i) Sainl JéfAmc.
formidables et nombreux l'attaquent de toute part et de mille manières différentes, elle est aussi de toutes les vertus la plus vigilante et la plus sévère ; ses précautions sont extrêmes, elle les porte aussi loin qu'elles peuvent aller : elle en prescrit surtout par rapport aux sentiments du cœur, sur les pensées de l'esprit, sur les sens du corps, sur la vivacité de l'imagination, sur les liaisons et les amitiés peut-être d'elles-mêmes innocentes, mais dangereuses à raison de notre fragilité. Comme il nous importe de les connaître toutes, je les parcourrai, mais je ne les toucherai que légèrement.