‹ Devoirs du sacerdoceChapitre 11 sur 331 · LIVRE II, CHAPITRE XXXIV. H · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXXIV. H

d'Aaron. S'il n'a pas cette vertu dans un degré éminent, ou si malheureusement il était taché du vice contraire , comment oserait-il appeler et faire descendre du haut du ciel le Dieu de toute sainteté, avec la même bouche dont quelques heures auparavant peut être il invoquait le dieu de la débauche ? Mais quelle indécence de voir souiller encore de nouveau des vapeurs infectes de la crapule et de la débauche , un corps et un cœur que Jésus-Christ avait consacrés par l'attouchement de sa chair adorable et nourri de son sang divin? Mêler ainsi le sang d'un Dieu avec le vin des abominations de Babylone, n'estce pas là une profanation digne de toutes les foudres et de tous les anathèmesdu cielP Aussi pour punir de tels attentats, si Dieu n'emploie plus des morts subites et tragiques , c'est qu'il regarde ce châtiment comme trop faible, c'est que , dans les trésors de sa colère , il n'en a point de proportionnés à la grandeur du crime, que ceux de l'éternité. L'administration des sacremens nest pas une fonction moins incompatible avec l'intempérance. Quel scandale que ce qu'on a vu quelquefois dans certaines Eglises , où des prêtres , actuellement pris de vin, donnaient nos sacremens dans un de ces niomens critiques où la raison, troublée par les fimiées du vin, leur laissait à peine la présence d'esprit et la liberté nécessaires pour les conférer validement! Et de là quel scandale, mais quelles suites funestes pour des âmes exposées à se voir privées sans retour d'un sacrement nécessaire de nécessité de moyen pour le salut ! Indépendamment de ces cas qui sont plus rares, plaçons un prêtre intempérant dans le sacré tribunal ; quel bien y pourra-t-il faire, ou plutôt quel mal n'y fera-t-il pas? Hélas ! il n'y sera assis que pour trahir les intérêts de la justice de Dieu qu'il devait y soutenir ; au lieu des mérites qu'il devait y acquérir pour le ciel, il y grossira les dettes de ses péchés envers cette même justice ; au lieu d'avancer le salut de ses frères , il ne travaillera qu'à perdre ceux qu'il devait réconcilier avec le père des miséricordes. Dans tous les états bien policés on exclut des charges publiques et de la magistrature tous ceux qui sont adonnés au vin, comme incapables de rendre la justice aux peuples. S'il en est ainsi des tribunaux séculiers, où l'on ne juge que des intérêts frivoles du temps, que sera-ce du tribunal de la pénitence, où l'on prononce des arrêts décisifs du salut éternel des chrétiens? Ah! pour bien remplir un ministère de cette importance, que de lumière et de sagesse, que de discrétion et de prudence, que de zèle et d'équité ne faudrait-il pas dans celui qui en est chargé? Et peut-on supposer tout cela dans un

\1 PERFECTION DU SAGEUDOCE.

ministre sujet à riiUempérance ? Non sî\ns doute ; et d'un homme abruti par celte criminelle passion , on ne peut raisonnablement attendre qu'il soit en état de discerner la lèpre de la lèpre, ce qui est péché de ce qui ne l'est pas , ce qui doit élre remis ou retenu selon les règles d'une exacte justice.

Autre elTet non moins pernicieux, en lui de celte même passion par rapport au sacrement dont il est le m-imslre ; elle pervertira son jugement en faveur de ceux qu'il trouvera infectés du même vice. Aurait-il bien le courage de reprendre ou de corriger, au sacré tribunal, des hommes qu'il ne pourrait condamner sans prononcer l'arrêt de sa propre condamnation? Quelles réprimandes faire à des coupables qui ne le sont que pour avoir suivi l'exemple qu'on leur a donné ? Enlîn comment un confesseur s'y prendra-t-il pour refuser l'absolution à des pécheurs qui , tout indignes qu'ils en sont , le sont pourtant moins que le ministre auquel ils la demandent? Ajoutez à tout cela le danger où serait le sceau inviolable de la confession entre les mains d'un homme sujet à une passion qui emporte avec soi la lé^jèreté, l'indiscrétion, un langage sans suite comme sans fin. Que de secrets révélés, qui ne l'ont été que par les excès du vin ! le propre de celle liqueur Iraîlresse est de délier la langue et de dévoiler des choses secrètes que toutes les tortures n'eussent jamais arrachées. C'est l'Esprit saint lui-même qui en a prononcé l'oracle ; point de secret à attendre d'un homme dominé par l'intempérance (l).

Cependant, qui le croirait? Un vice si scandaleux ot si honteux, un vice si contraire à la raison, à la religion, à rcxercice des fonctions saintes ; un tel vice ne laisse pas de régner dans le clergé ; il n'est pas rare dans certains ecclésiastiques , surtout de la canipagne. Livrés comme les laïques , quelquefois même plus que les laïques, aux plaisirs de la table et du vin . dit un auteur célèbre , on les voit uniquement occupés de ce qui regarde la vie animale, ne voulant de société qu'avec ceux de leurs confrères qui mettent comme eux tout leur plaisir à boii'e : V^entri indulgent, m orihus sœcularium se conformant, contubernia compotantiam sectantur. Entre les pasteurs préposés à la conduit) des âmes, n'en est-il point parmi nous à qui Ton pourrait reprocher ce que disait saint Gré;;oire-le-Grand de quchpies uns de ceux de son temps : qu'ils s'entendaient bien mieux à assaisonner les viandes quà expliquer les Ecritures, à préparer un bon repas qu'une

(1) Nulluiii sccreluni est ubi régnât ebriclas

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iristriiction solide ; qu'ils se connaissaient bien mieux en Ijon vin qu'en bons livres ? plus riches en ameublemens précieux et en vases profanes, que leurs Eglises ne le sont en ornemens et en vases sacrés, ils aiment mieux voir leur table bien couverte, que les autels bien parés; que serait-ce s'il s'en trouvait d'assez dépourvus de religion pour ravager le troupeau , dépouiller leurs brebis, et l'aire servir les biens de lEglise et le patrimoine des pauvres à assouvir leur détestable passion? Telles sont les horreurs de linlempérance quand on peut l'apercevoir dans un ecclésiastique, dans un prêtre; voyons quels sont les cfl'els pernicieux qu'elle produit en eux.

II. Ne vous laissez pas surprendre au coloris éblouissant du vin, quand vous le contemplez dans h coupe, nous dit l'Esprit saint par la bouche du Sage : il brille aux yeux, il flatte le goût, il s'insinue avec une douceur sensible et bien attrayante ; mais ne vous y fiez pas, c'est un serpent dont les approches sont toujours à craindre ; s'il semble vous caresser, ce n'est que pour vous surprendre, et vous i\iire des morsures plus njortelles ; c'est un poison délicieux en apparence, mais vif et brûlant, qui ne se coule imperceptiblement dans vos entrailles que pour vous porter le coup mortel, et l'aire passer son venin pernicieux à toutes les puissances de votre âme (1). Parlons sans ligure : l'intempérance dans un prêtre est l'ennemi capital de toutes les vertus chrétiennes et ecclésiastiques, la nouriice de tous les vices, une source intarissable de maux et la cause funeste de l'impénitence finale : y a-t-il quelque chose qu'on ne doive exécuter ou éviter , pour guérir ou pour prévenir un mal si contagieux et si pernicieux?

Une religion pure , une mortification exacte , une charité tendre et compatissante pour le prochain, une prière fervente et presque continuelle, qui tienne l'esprit et le cœur unis à Dieu ; voilà les vertus principales qui doivent caractériser les prêtres et les autres ecclésiastiques; mais de telles vertus seraient-elles praticables, ou peut-on raisonnablement les supposer dans un homme livré à l'intempérance ? Quelle peut être la religion d'un ministre de l'Eglise dominé par celte lyrannique passion? C'est elle autrefois qui porta presque tout Israël à abandonner le culte de son Dieu , pour adorer des dieux faits de lu main des hommes , et prostituer un sacrilège encens à des veaux d'or :

(1) Ne intiiearis viiuiin , cùni splcndiicrit in vitro color ejus; ingreditur blandè, sed ij) ijQvissiiais nioidcbiti et sicut leguliis venciuim difluiidcl. U'rov. c, 23. v, 31.)

le peuple de Dieu ne deviout idolâtre au pied de la montagne de Siiiaï, que parce qu'il devient inlempéraiit (1). Encore aujourd'hui c'est elle qui, débauchant au vrai Dieu des cœurs, le cœur du prêtre et du minisire des autels, qui lui était consacré partant de titres, en enlève les homma,oes à la majesté suprême , pour les transférer au dieu de la crapule et de la débauche : le devoir le plus essentiel tout ensemble et la gloire des prêtres de Jésus-Christ, c'est d'adorer et de l'aire connaître aux autres un Dieu crucifié (2). Et le prêtre intempérant peut être regardé comme un ennemi de la croix de Jésus- Christ, qui ne reconnaît d'autre dieu que son corps; il met toute sa gloire en ce qui fait sa confusion , dans une monstrueuse puissance à boire, frappée de tous les anaihèmes du ciel, et qui dégrade !o sacerdoce (3).

Le prêtre intempérant n'aura pas plus l'esprit de mortification qui doit animer un minisire de l'Eglise : le grand apôlre nous peint les prêtres comme des hommes exercés dans la patience, comme des hommes éprouvés par les alflictions et parles adversités, comme des hommes accoutumés au travail, aux veilles, aux jeûnes et à l'abslinence (4). Dispositions essentiellement opposées à la conduite et aux sentimens du prêtre intempérant dont nous parlons : au lieu do celle vie pénitente et laborieuse si recommandée par saint Paul, toute sa vie n'est qu'un enchaînement perpétuel de festins et de bonne chère, d'amusemens (rivoles et de diverlissemens profanes ; il ne connaît pas d'autre plaisir que celui de boire et de faire boire les autres ; il en fait la matière de tous ses enii etiens , et pour ainsi dire , sa lin dernière ; s'imposant à lui-même et aux autres la loi sacrilège et impie , tant de fois réprouvée par les saints canons , de boire à verres égaux, se faisant un mérite de provoquer et de surpasser ses semblables dans un genre de combat qui dégrade le sacerdoce et l'humanité (5). Je n'ose presque , et la délicatesse de notre langue m'empêcherait de

(1) Exod. c. 32.

(2) Prœdkaiiius Chiistnm cnicifixum. (1 Cor. c. 1. v. 23.)

(3) Inimitos ciucis Cliiisti , qiioinni^Deus venter est , et gloiia in confiisione ipsorum. {Ad Philip, c. 3. v. 48 et ■ID.)

(4) Exliibeamus nosmetipsos siciit Dei niinistios , in niultâ patientiâ , in tiibulalionibus, in necessitalil)iis, in angustiis,... in laboiibus , invigiliis, injejiiniis. (2 ad Cor. c, G. v. 4 ci 5.)

(5) Tollalur omninù tiirpis ea consnetiulo qtul muttiô se quandoqne provocant ad haiisliis acqualcs; cerlanique Iiûc infaniiâ alios vincerc. {Concil. Ccmerac «C 1565. {'lit. de vità et honest. cleric.)

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rapporter les monstrueux excès où Ton se porte quelquefois en ce genre , si saint Jérôme ne les eût reprochés aux ecclé^iasiiqucs de son temps avec cette éner^;ie et celle force qui lui sont naturelles (]).

En des prêtres de ce caractère, vous chercheriez en vain des sentimens de compassion et d'humanité, de miséricorde et d'une tendre charité pour le prochain; point de passion qui endurcisse plus le cœur à la misère des pauvres , que l'intempérance. L'ecclésiastique qui en est possédé n'est presque plus capable de s'attendrir sur les besoins des misérables : semblable au mauvais riche, il est sans entrailles et sans compassion pour Lazare languissant à sa porte; abruti, pour ainsi dire , par ses excès , il est insensible à l'oppression de Joseph détenu dans les fers (2). Que les malades et les prisonniers ne s'attendent point à en être visités, les affligés à en être consolés, les pauvres à en être secourus ; eûl-il la meilleure volonté du monde de les soulager, le désordre de ses alfaires^ joint à ses dépenses, le met hors d état de le faire. C'est une maxime de l'Esprit saint confirmée par l'expérience de tous les temps, qu'un homme adonné à la bonne chère et aux excès du vin, est toujours dans la disette et dans le besoin, parce qu'il a toujours dissipé avant le temps le produit des plus riches héritages, et le produit des plus amples bénéfices (3). Combien même qui se trouvent rédnils à la plus extrême nécessité par leurs folles dépenses et leurs profusions I

Quelles autres œuvres de la piété chrétienne exiger d'un ecclésiastique sujet à la crapule et à la débauche? L'oraison mentale et la méditation des vérités du salut? Ah ! parler à un tel homme de méditation, c'est lui parler un langage qu'il n'entend pas. Hors d'état de goûter les choses de Dieu, il n'est pas capable de la moindre réflexion (4 ). Après s'être réjoui avec ses amis , après avoir passé la meilleure parue du jour en repas et en festins, le sommeil l'emporte' la tête échauffée et appesantie, l'esprit ofl'usqué des vapeurs du vin, le mettent hors d'étal de payer à la majesté suprême seulement le tribut journalier de louanges auquel son état et la religion le dévouent : ses yeux chargés ne peuvent lire, sa langue balbutiante prononce à peine et n'exprime que faiblement des sons mal articulés

(1) Vomunl utbibant, bibimt ut vomant. (In cap. lEpist. ad TU.)

(2) Bibenles \inuni in pliialis, iiiliil paliebantiu- super coiitiitione Joseph, (^wof c. 6. V. 6.)

(3) Qui amat viiuim etpinguia, non ditabitur. {Proverh. c. 21. v. 17.)

(4) Aninialis horao non percipit ea qusc spivUûs Dei sunt. (1 ad Cor. c, 3. v. 4.)

et à demi formés, des paroles saintes que TE^^lise met à la bouche de ses ministres chaque jour.

Ce serait peu pour un prêtre intempérant de n'avoir point les vertus de son état; il a tous les vices qui leur sont le plus opposés : sur , toutes choses, disent les pères du concile d'Agde , que les clercs évitent la crapule , source féconde de tous les vices qu'elle produit , qu'elle nourrit et qu'elle entretient (1). Point de péché qu'elle ne fasse commettre ; une fois enilammées par les ardeurs du vin , les passions ne connaissent plus de digues; ce sont comme des torrens impétueux qui se débordent et que rien n'est plus capable d'arrêter : Nutrix et foinentum cujuslihet vitii. L'intempérance enfante Tor- (îueil ; dans les accès de l'ivresse , l'intempérant se croit au dessus du reste des hommes; il ne connaît plus ni inférieur ni égal , il insulte et outrage tout le monde. Elle enfante l'avarice et Tinjustice ; pour se procurer les moyens de se satisfaire, elle prendra à toutes mains et jusque sur l'autel : l'intempérance enfante la colère, et par une suite nécessaire, les querelles et les disputes, les juremens, les blasphèmes et les procès. Un homme en cet état est une bête féroce" le fléau de tous ceux qui l'approchent ou qui ont à traiter avec lui : elle enfante les railleries piquantes et les paroles injurieuses, les médisances et les calomnies ; déliée par le vin , et armée par lui de mi. le traits satiriques ou inqoies, la langue de liniempérant exhale son poison et verse son fiel amer sur le profane ; e'ie n'épargne ni le rang ni la piété ; elle tourne en railleries tout ce que la religion a de plus respeeiable et de plus saint. Enfin l'intempérance enfante le sacrilège, dans un prêtre qui s'en est rendu l'esclave. Qui pourrait compter les profanations ({u'elle lui fait commetlre, quand, malgré Ihabiiude qu'il en a contractée , il veut monter au saint autel et remplir ses autres fonctions? Tout ce qu'il fait dans l'ordre de son ministère ou de l'admiriistration des sacremens, est un péché mortel et un sacrilège.

Mais de tous les vices celui qu'elle produit le plus naturellement et presque toujours , c'est celui de rinccnlinence. Inc vous laissez point aller aux exeès du vin, disait saint Paul écrivant aux Ephési^us ; il allume dans toutes les puissances de l'homme de séditieuses flammes (2). C'est tout ce qu'on peut attendre dune passion dont

{{) Aille oniiiia à cleiicis vilclur (Initias, miliix. el fomenluni cujuslibet vilii. (C. 41.) i?^ r^oUlcinçbiiaii vino iiKiiio est Uixiirlo. {AdEphcs. c. 5, v. 18 )

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