LIVRE II , CHAPITRE XXIIV
l'effet naturel est d'éteindre toutes les lumières de la raison avec celles de la foi, de révolter la chair contre l'esprit-. Et dims tout cela rien qui doive étonner. Les chrétiens les plus sobres', les reli.oieux les plus moriifiés , qui tiennent continuellement leurs corps en servitude enjoignant le jeûne, l'abstinence, les macérations, au silence, à la retraite et à une prière continutlle, ont encore bien de la peine, avec tous ces secours , à se garantir des tentations de la chair ; et l'on se persuadera qu'un ecclésiastique dont les sens sont enflammés par les vapeurs d'un vin pris par excès, ne s'écartera point des bornes étroites de la continence ! Non , non , dit saint Jérôme , et je ne pourrai jamais regarder comme chaste un homme que je saurai dominé par l'intempérance ( 1 ). Ou plutôt, ajoute le même père, un corps et un cœur qui regorgent devin,ne peuventque se voir bientôt souillés de tout ce que l'impureté ade plus sale et de plus infect (2).
Ce qu'il y a de plus déplorable encore, c'est que l'habitude de l'intempérance dégénère presque toujours dans un total oubli de Dieu, qui tôt ou lard aboutit à l'impénilence et à la mort dans le péché ; c'est ce que démontre une funeste expérience. Ceux qui sont adonnés à ce vice , ne se convertissent presque jamais. Nous avons connu des ecclésiastiques qui s'en étaient malheureusement rendus les esclaves ; en avons-nous bien vu , en voyons-nous beaucoup qui se soient corrigés ou qui travaillent efficacement à le faire? Non sans doute : j'ai vu, disait sur cela le grand saint Basile, instruit par une longue expérience, j'ai vu des maladesde tous les genres guérir; j'ai vu des pécheurs de toute espèce se convertir ; mais des iutempérans qui soient devenus sobres, c'est ce que jusqu'à présent je n'ai point encore vu (3). Des siècles entiers pourraient à peine en fournir un seul exemple. Neminem ex omnibus vidi, etc.
Après cela , si vous demandez les raisons de ces conversions si rares et si difficiles , il sera aisé de les marquer. Elle se tirent surtout de la nature de cette passion maudite et de la violence du penchant qui y porte ; elles se tirent surtout de la difficulté , j'ai pensé dire de l'impossibilité qu'il y a d'en rompre l'habitude , quand une fois on a eu le malheur de la contracter. Telle est la nature de ce
(1) Ebriosum hominem nunqiiàm castuni putabo. (Li cap. i Epist. ad Tit.) i (2j Venter nieio œstuaus, rilo despumat in libidines. {Epist. 83. ad Océan.')
(3) Multos enini adverti sapé, qui, cùni alterius cnjusve geneiis vilio laborarent , ad sanilatem posteà redierint ; qui tamen vilio gulœ tenerentur , neminem ex omnibus vidj imqiiàm qui coavaluerit, {Serm, 1. de addict. oiir.)
il. 2
n.8 PERFECTION DU SACERDOCE.
•Vice maudit : il ne fait goûter à ses esclaves la douceur du poison dont il enivre, que pour les inviter de plus en plus à l'avaler et à le prendre. On s'est formé à soi-même un certain plan de vie et de conduite ; on a contracté des liaisons avec des personnes tachées du même vice ; pour s'arracher à sa passion , il faudrait sacrifier des sociétés chéries auxquelles on tient; et c'est ce qu'on n'a pas le courage de faire, et à quoi Ton ne peut se résoudre. Malgré la censure publique ou les sages remontrances d'un parent, d'un ami; malgré les railleries d'un monde malin ; malgré les avis salutaires des supérieurs ; malgré les cris redoublés d'une conscience agitée de remords, on suit la route qu'on s'est tracée à soi-même, et cette route conduit à l'impénitence (1).
Nouvelle difficulté de la conversion de l'intempérant, du côté de Dieu. Point de passion qui rende le cœur plus insensible aux inspirations de la grâce que l'intempérance. Exhortations pathétiques, menace de chàtimens éternels , exemples frappans , morts tragiques de ses semblables , rien de tout cela n'est capable d'effrayer , de toucher ou d'ébranler l'esclave de cette lyrannique passion ; insensible à tout , il bravera toutes les terreurs, les jugemens de Dieu et ses vengeances redoutables ; pour le changer , il ne faudrait rien moins qu'un miracle ; mais ce miracle , Dieu le fera-t-il en faveur d'un homme qui tant de fois s'en est rendu indigne par tant d'opiniâtres résistances?
Difficulté de la conversion de l'homme sujet à l'intempérance , du côté de l'habitude qu'il en a malheureusement contractée ; habitude une fois formée qui dégénère bientôt dans une triste nécessité ; n'est-ce pas ce que démontre la seule disposition mécanique d'un corps usé et consumé de débauches ? Accoutumé à un certain train de vie, a une certaine quantité de hqueur, l'intempérant ne fera plus que languir , si l'on entreprend d'en retrancher quelque chose; c'est lui ôtcr la vie que de prétendre le sevrer, ou lui diminuer quelque chose de ce qui dans lui est presque Tunique principe de toute sa subsistance , quelque chose de ce qui ne semble le nourrir que pour le précipiter plus rapidement au tombeau.
Enlin difficulté de se convertir pour l'intempérant du côté de la force de sa passion jointe à l'extrême faiblesse où il est réduit. Pour s'arracher à son penchant, il faudrait de grands efforts de sa part; et c'est ce qu'on ne saurait raisonnablement attendre d'un homme af-
(1) Quoiuiu unis julcijtus. (^AiX Fhilip. c. 3. v, 19,)