LIVRE III, CHAPITRE V
devoir de m'appliquer au sujet de l'oraison , pour me trouver assailli tout à coup de mille distractions. Le moment où je veux me recueillir est comme le rendez-vous de mille pensées vaines et extravagantes qui se succèdent les unes aux autres , m'emportent hors du sujet , et font pour moi de l'oraison , moyen de sanctification pour tant d'autres , un obstacle à la perfection et une matière de péché.
Prétexte de distractions , prétexte non moins frivole que les précédons : pour le comprendre , il n'y a qu'à faire attention à ce qui les occasione et à ce qui les produit : qu'on considère surtout les avantages qu'on en peut tirer pour son avancement spirituel. On se plaint des distractions ; peut-on s'en plaindre , tandis qu'on n'apporte à la méditation aucune des dispositions nécessaires pour la bien faire ? tandis peut-être qu'on y apporte des dispositions tout-à-fait contrairres , un esprit dissipé , rempli de mille pensées frivoles et étrangères , un cœur froid et insensible que rien n'est capable d'émouvoir et de toucher ? On vient à la méditation avec le dessein formé de n'y rien faire; est-il étonnant qu'on n'y fasse rien en effet?
On se plaint des distractions, eh ! comment n'en aurait-on pas? On est dans l'Eglise pour faire oraison , et comment s'y comporte-t-on ? S'il y entre une personne , on veut la voir; si l'on y entend du bruit, on veut être instruit de ce qui l'occasione ; s'il s'y passe quelque chose d'extraordinaire, on veut savoir ce que c'est: au défaut d'objets dissipans au dehors , on cherche au dedans de quoi charmer son ennui, dans le passé , le présent ou l'avenir. Toutes les affaires qu'on a traitées , toutes les peines dont on est agité , tous les projets qu'on forme, tout cela revient à l'esprit, l'occupe, et emporte l'attention qui devait être pour le seul sujet de l'oraison. Le moyen, avec tout cela, de n'être pas distrait! Qu'on tienne son esprit et ses sens fermés aux objets étrangers, on verra bientôt disparaître les distractions , et avec elles tout l'ennui et le dégoût qu'on y éprouve. Mais pour se contenir dans la présence de Dieu, pour y remplir son esprit quand il s'échappe ou qu'il s'égare, il en coûterait, il faudrait se faire violence, et c'est ce qu'on ne veut pas.
On se plaint des distractions; fussent-elles plus continuelles et plus importunes encore qu'on ne le dit, après tout, elles sont volontaires ou involontaires. Si elles sont volontaires , on ne peut s'en prendre qu'à sa lâcheté ; si elles sont involontaires, loin de préjudicier au fruit de la prière elles l'augmentent. Yoilà deux ecclésiastiques qui méditent : l'un, par l'application de toutes ses facultés, goûte mille
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consolations , éprouve des extases ; élevé au plus sublime degré de contemplation , il est ravi, pour ainsi dire, au troi5>ième ciel. L'aulre, au coniraii-e , continuellement, mais involontairement distrait , jjémit de la dissipation de son esprit et des égaremens continuels de son imagination volage. Si vous me demandez lequel a mieux réussi dans son oraison , je vous répondrai que le premier y a eu plus de goût, et le second plus de mérite.
Cependant , ajoutez-vous , je fais des efforts pour me recueillir, et tous ces efforts sont siériles ; mon oraison est sans attention et sans succès ; j'ai n'y ai ni lumières, ni sentimens de pié(é, ni conso'ation, ni goût des choses de Dieu ; ce n'est du commencement jusqu'à la fin que sécheresse et aridiié. A tout cela, s'il est vrai , je réponds -.consolez-vous , et ne vous découragez pas ; la grâce a ses momens ; si Dieu ne paraît pas vous exaucer aussirôt , en vous donnant l'esprit et le goût de l'oraison que vous lui demandez , il exauce vos désirs et votre ferveur en vous donnant quelque chose de plus précieux que ce que vous lui demandez : je veux dire une résignaiion parfaite à ses volontés , une humilité profonde , qui , d;ms vous , plaira davantage à Dieu , et qui vous sera plus méritoire à vous-même , que ne pourrait être la contemplation la plus sublime. S il diffère à remplir vos désirs , c'est pour vous remplir de son esprit ; s'il vous fait attendre l'effet de vos demandes , c'est pour récompenser plus magnifiquement votre persévérance à prier. Les dégoûts , les sécheresses et les aridités que vous éprouvez dans l'oraison , Dieu ne les permet , ou plutôt il ne les ordonne que pour vous y faire goûter ensuite , et quand il en sera temps , des consolations plus abondantes.
Je conviens de la nécessité delà méditation, de'son utilité , de ses avantages, disent certains ecclésiasii(|ues ; mais on n'a pas le temps de s'y appliquer , on a trop à travailler : il faut étudier pour se rendre capable des fonctions du ministère.
On n'a pas le temps : chose étrange qu'un ecclésiastique, qui est l'homme de Dieu et son minisire , qui doit se regarder comme l'intercesseur des hommes et comme leur médiateur auprès de Dieu , ne trouve point de temps pour converser avec Dieu et pour traiter avec lui des besoins spirituels des peuples et de leur salut! On n'a pas le temps : ah ! si ceux qui parlent ainsi voulaient êlre de bonne foi , ils conviendraient que ce qui leur manque est bien moins le temps que la volonté. On trouve du temps pour tout; on en trouve pour
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fournir aux besoins du corps ; on ne se plaint sur cela ni d'un assujettissement gênant , qui renaît chaque jour, ni du temps qu'on y donne , parce qu'on en sent la nécessite , parce que le penchant y porte; et l'on plaindra le temps qu'on donne à la méditation, malgré la conviction où l'on est du besoin qu'on en a I Encore une fois on n'a point de temps : hélas ! on trouve assez de temps pour les visites, pour le jeu, pour les festins , pour les conversations inutiles ou dangereuses ; et on n'en trouvera point pour s'entretenir avec Dieu, pour penser sérieusement à son salut!.... quel aveuglement! eh ! dans la vie de ceux qui parlent ainsi , combien d'heures perdues? combien de momens vides? combien de jours misérablement consumés en des amusemens frivoles ou dans une coupable oisiveté? prétendre se dispenser de l'oraison sous prétexte d'étude ou de fonctions , c'est illusion pitoyable , puisque c'est dans l'oraison qu'on puise les lumières et la force nécessaires pour remplir tous les autres devoirs-, parlons plus juste, et disons qu'elle est elle-même un des devoirs les plus essentiels d'un ecclésiastique , comme elle doit être son occupation la plus ordinaire.
On n'a pas le temps de méditer , mauvaise excuse : la méditation n'en demande point tant qu'on voudrait se le persuader. On n'exige pas d'un ecclésiastique qu'il donne à la prière la meilleure partie du jour; c'est le privilège et la consolation de ces âmes célestes séparées du monde , dont toute l'occupation est de goûter, dans le secret de la retraite , combien le Seigneur est doux ; quelques momens rapides dérobés tous les jours à l'étude et aux autres devoirs de l'état pour nous occuper de Dieu ; l'esprit d'oraison plutôt que de longues oraisons ; une oraison qui soit pour nous un délassement des affaires du siècle ; oraison d'un saint repos qui nous arrache à des occupations dissipantes, pour nous rappeler de temps en temps auprès de Dieu , et nous faire puiser en son sein de nouvelles forces pour le travail et pour ^les fonctions du ministère ; voilà tout ce qu'on nous demande .
Enfin, disent certains ecclésiastiques, ennemis [irréconciliables du recueillement et de l'oraison , n'est-ce pas assez pour les personnes de notre état de réciter le saint office , auquel nous.sommes tenus ? l'Eglise demande-t-ellc quelque chose de plus? Oui, cette récitation suffirait si l'on s'en acquittait comme il faut; mais je soutiens que sans l'oraison mentale on ne s'en acquittera jamais bien. La prière vocale n'est parfaite et agréable à Dieu , dit saint Bonaventure , . H. d4
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qu'autant qu'elle est soutenue et animée delà prière mentale (1). Dieu rejette , comme in(Ji(;ne de lui , riiomma^je des lèvres que l'hommage du cœur n'accompagne pas. Heureux l'ecclésiastique qui, par l'usage familier de l'oraison, saura, à l'exemple du plus religieux des rois, faire des lois du Seigneur l'objet continuel de sa méditation (2) ! Il y trouvera un moyen également sûr et aisé d'opérer son salut et de travailler efficacement à celui de ses frères.
Nous terminons cette première partie par une méthode abrégée , qui pourra faciliter aux jeunes ecclésiastiques un exercice si utile etsi intéressant. On en trouve partout ; mais celle-ci épargera la peine d'en chercher une ailleurs.