LIVRE ly, CHAPITRE IX
paiement pour'rendre à son Père tout l'honneur et toute la louange qui lui est due ; car on y célèbre d'une manière mystique et amoureuse les mystères de sa passion et de la rédemption des hommes. Vous voyez donc clairement qu'on ne peut oflrir à Dieu aucun sacrifice qui lui soit plus agréable (1). »
Cette vérité est une suite évidente de ce que nous avons déjà prouvé et établi , savoir que, dans le sacrifice de la messe , c'est le Fils de Dieu même qui est offert à son Père avec le précieux trésor de tous ses mérites. Ce qui est certainement d'un prix , d'une valeur et d'une dignité sans comparaison plus grande et plus relevée que si on lui offrait en un seul sacrifice toutes les créatures ensemble. Non seulement cette divine hostie lui est plus agréable que tout ce qui est créé ; mais on peut dire proprement que jamais rien n'a pu ni ne pourra lui être agréable, qu'en vertu de ce seul et unique'sacrifice de Jésus-Christ. Ce que le Père éternel déclare assez clairement dans le baptême et dans la transfiguration de ce Fils bien aimé, lorsqu'il dit : C'est mon fils bien aimé dans lequel je me plais uniquement (2) ; comme s'il disait : Il est le seul qui me plaise par soimême ; les autres ne me peuvent plaire que par lui, que par son mérité et par la ressemblance qu'ils ont avec lui , et non autrement. C'est ainsi que lapôlre même l'explique dans son épître aux Ephésiens , où il dit : Qu'il nous a rendus agréables à ses j eux en son Fils bien aimé (3). Toute la grâce que nous avons reçue est sortie de la grâce même très-abondante par laquelle Jésus-Christ est agréable à. son Père. D'où vient que l'évangéliste ayant dit de ce divin Sauveur qu'il était plein de grâce et de vérité , comme Fils unique du Père, il ajoute aussitôt : JSous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce (4), c'est-à-dire que toutes les grâces, de quelque nature qu'elles soient , depuis la première jusqu'à la dernière , nous sont communiquées par Jésus-Christ, et procèdent de cette plénitude de grâce par laquelle il est agréable au Père éternel.
(1) Sane nullo alio sacrificio tionorilicentius landatur Deus , quam per altaris immaculatani hostiam : quam prœcipue ob diviiiœ taudis exliibitionem coinplendam, Ecclesiœ snœ Ctiristus ofFeiendam instiluit; ipsius namque passionis et Iiunianœ ledeniptionis in ea mystice celebvantnr mysteria. Vides igitnr peispicue nulliini acceplabiliiis Deo posse offerri saciificium. {S. Lavr. Just. ubi sup.)
(2) Ilic est Filius meus dileclus , iu quo milù bene complacui. {Matth. 3. 17.)
(3) G^,lti^lc.^^il nos in dilpcto Filio suo. (Ephes. 1. 16.)
(4) Et de pleniludiue ejus ouuics acccpimiis , gratinm pro gratia. ( Joanni 1. 16. )
C'est une expression et une manière de parler des Hébreux ; comme quand il dit dans le livre de Job : L'homme donne peau pour peau, et ahandonne tout ce qu'il possède pour sauver sa vie (1). Et en ce sens il se trouve que l'apôtre dit toute la même chose dans cet autre endroit : La grâce a été donnée à chacun de nous selon la mesure du nom de Jésus-Christ (2). En effet, c'est le sentiment de plusieurs théologiens , que tout ce qu'il y a eu et qu'il y aura jamais de (jràce , non seulement dans les hommes, mais dans les anges mêmes, procède de la grâce de Jésus-Christ, et que jamais nulle créature n'a pu ni ne pourra plaire à Dieu qu'en lui seul et par lui seul. Ce qui montre évidemment qu'il n'y peut rien avoir au monde qui lui soit si agréable et si précieux que ce divin sacrifice où Jésus-Christ même lui est offert avec tous ses mérites. Cette seule considération comprend tout ce qui se peut dire de cette seconde excellence de la messe ; c'est pourquoi il est à propos de l'expliquer encore avec un peu plus d'étendue en cette manière.
Si tout ce que les hommes ont eu d'amour pour Dieu depuis le commencement du monde , et tout ce qu'ils en auront encore jusqu'à la fin des siècles , était joint avec les mérites de toutes les créatures du ciel et de la terre, et avec toutes les louanges qu'elles ont données à Dieu depuis leur création ; et quand on y ferait même entrer en compte toutes les souffrances et les tourmens des martyrs qui onj donné leur vie avec tant d'amour et de générosité pour l'honneur et la gloire de Dieu , toutes les pratiques saintes et les exercices spirituels des saints confesseurs , des patriarches , des prophètes , des anachorètes, des solitaires et de toutes les autres sortes de personnes religieuses , dont toute la vie n'a été qu'un continuel martyre qu'ils souffraient volontairement pour assujettir leur chair à l'esprit , en la mortifiant en mille manières , et en la crucifiant par les travaux et les austérités d'une sainte et rigoureuse pénilence ; enfin , quand on y ajouterait encore tout ce qu'il y a eu et tout ce qu'il y aura de vertu et de perfection dans les saints, dans leurs mérites, et tous les services qu'ils ont rendus à Dieu, et qu'ils lui rendront jusqu'à la fin du monde , quelque grands et héroïques qu'on les puisse
(1) reilein pro pelle , et ciincta qiiœ habet hoino dabit pro anima sua. (Job, 2. 4.)
(2) Unicuique uostniin data est gralia , sccurnUiiii mensiuam donationis Chiisti. {Eph. 4. 7.)
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imaginer , tout cela joint ensemble n'a rien qui puisse égaler l'honneur, la louange et la satisfaction que Dieu reçoit d'une seule messe, quand même elle serait célébrée par le plus indigne et le plus misérable prêtre du monde.
Pour porter encore plus loin cette pensée , il faut savoir que l'amour des saints confirmés en grâce , est beaucoup plus parfait et plus excellent que celui des saints qui vivent encore dans le monde. D'où vient que Jésus-Christ , après avoir relevé la sainteté de son précurseur jusqu'à dire : Qu'entre tous ceux qui étaient nés de femmes, il ny en avait jamais eu de plus grand saint que lui , il ajoute : Mais celui qui est le plus petit dans le rojaume du ciel est plus grand que lui (1). Ce qui étant ainsi , pour enchérir encore sur cette considération, nous pouvons ajoutera ce que nous en avons dit , que si l'on met ensemble tous les mérites et toutes les vertus de tous les saints qu'il y a jamais eu , et qu'il y aura jamais dans le monde, avec tout ce que les bienheureux qui sont dans la gloire ont d'amour et de charité , tant les anges que les hommes , et la sainte Vierge même , qui est la reine du ciel , et qui les surpasse tous sans comparaison , ils ne pourraient pas tous ensemble rendre à Dieu tant d'honneur et de louange , ni tant de satisfaction qu'il en reçoit d'une seule messe quel que puisse être le prêtre qui la célèbre.
Et la raison de cela, outre ce que nous en avons déjà dit (chap. k, %\ eti ci-dessus)^ est que , dans toutes les messes , et en chacune en particulier , JNotre Seigneur Jésus Christ est lui-même le principal prêtre qui offre actuellement le sacrifice en la personne de ses ministres ; et comme le propre emploi du prêtre est de rendre à Dieu le culte et l'honneur qui lui sont dus, nous sommes assurés qu'en chaque messe que l'on célèbre dans l'Eglise , c'est Jésus-Christ luimême qui, faisant poumons l'office de souverain prêtre, et suppléant à notre impuissance comme médiatein* , rend à Dieu l'honneur, le culte , les louanges et les actions de grâces que nous lui devons. Or, il est certain que toutes les créaturesjointes ensemble ne sont pas capables de rendre à sa divine Majesté tant d'honneur, de louange et de satisfaction que lui en rend son propre et unique Fils.
De sorte que si l'on considère la messe , tant de la part de l'hostie qui y est offerte que de la part de celui qui l'offre , on reconaîtra
(1) Non sunexit inter natos mnliernm major Joanne Baptistaj qui autem iiiinor est in regno cœloriun , niajoi- est illo. {McUlh. 11. 11.)
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qu'elle surpasse inromparablement en excellence et en dignité tous les honneurs , toutes les louanjjes et toute la {gloire que toutes les créatures du ciel et de la terre peuvent rendre à la souveraine majesté de Dieu.
Que les prêtres considèrent donc sérieusement quel est le trésor de son sacrifice perpétuel qu'il leur a mis entre les mains pour en enrichir leur pauvreté, et pour suppléer à ce qui leur manque de leur part. C'est une chose déplorable de voir que la plupart se privent des biens inestimables de ce divin trésor , faute de prendre seulement le soin de purifier leur conscience , pour se disposer à exercer dignement leur saint ministère. Mais c'est un sujet que nous traiterons particulièrement en son lieu. ( ÏV.7, ch. 1 et sniv. )
II. Comme cette considération dont nous venons de parler est peu commune , j'ai été bien aise de la rencontrer dans un auteur de ce temps (]), que je tiens pour un homme fort spirituel et savant dans les pratiques de la vie intérieure et comtemplative. Et parce que la manière et le style dont elle est écrite me font probablement conjecturer que c'est une révélation ou une inspiration particulière dont Dieu l'a favorisé dans la prière ( car il est aisé de voir que ces sortes de choses ne s'apprennent pas par l'étude), j'ai cru que je donnerais plus d'éclaircissement à ce que nous en avons déjà dit , et plus de consolation aux prêires , si je la rapportais en ses propres tei mes que voici : « Toutes les lois que je m'applique à la considération des divins et sublimes mystères de la messe que Dieu , par un excès d'amour, a communiqués aux hommes , et de la puissance qu'il leur a donnée de consacrer son corps et son sang adorable , de le toucher et de le tenir familièrement dans leurs mains , et de le recevoir chaque jour dans leurs propres entraides , je me fortifie de plus en plus dans cette pensée que j'ai toujours eue , que la gloiie et la satisfaction que le Père éternel reçoit chaque fois que le prêtre lui offre son Fils bien aimé sous les espèces sacramentelles , sont si grandes et si parfaites , que toutes les louanges , tous les honneurs et toutes les adorations que lui rendent sans cesse les anges et les bienheureux dans le ciel ne sont rien en comparaison de ce sacrifice. Car toutes les"œuvres,de là créature, quelque nobles et relevées qu'elles soient, n'ont nulle proportion avec celles du Créateur; mais dans l'oblalion que le prêtre fait au Père éternel et à la très-sainte Trinité
' (1) Fr.Jean des Amjes au 2« traité du Combat spirituel , en l'addition^ axi chapitre 13.