‹ Devoirs du sacerdoceChapitre 206 sur 331 · LIVRE IV, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVI

jourd'hu que Dieu a voulu que les hommes eussent beaucoup de respect et de vénération pour tous les lieux où sa suprême majesté s'est montrée par quelque action sensible et particulière. Il est rapporté, dans la sainte Ecriture , que Jacob étant sorti de la maison de son Père, pour éviter par son éloignement les mauvais effets de la colère de son frère Esaii, la nuit l'ayant surpris en chemin dès la première journée , il s'arrêta en un lieu de la campagne , où il mit une pierre sous sa tête et s'endormit. Ce saint homme en dormant vit une échelle dont le pied était sur la terre et qui allait jusqu'au ciel ; elle était pleine d'anges qui montaient et qui descendaient, et Dieu était au haut qui s'y tenait appuyé. Jacob , s'étant réveillé comme d'un profond sommeil , fut rempli d'une sainte frayeur et d'un profond respect pour ce lieu où Dieu lui avait apparu dans cette vision, en sorte qu'en étant encore tout effrayé, il s'écria : Que ce lieu est terrible! c'est la .maison de Dieu et la porte du ciel même (1). Il prit ensuite la pierre sur laquelle il s'était reposé , versa de l'huile dessus , et l'ayant élevée dans le même lieu, il la consacra autant qu'il put par cette onction , afin qu'elle fût comme un monument de la sainteté de ce lieu et de la vénération qui lui était due , à cause que Dieu s'y était montré ; et il donna à la ville qui en était la plus proche le nom de Bêthel , qui veut dire maison de Dieu. Sur quoi les saints pères ont toujours souhaité que les chrétiens entrant dans les églises eussent dans la bouche et dans le cœur ces paroles de Jacob, et qu'ils fussent comme lui saisis d'une crainte profonde devant la majesté de Dieu , que leur foi les assure y être présent.

Nous lisons aussi dans le livre de l'Exode , que Moïse qui conduisait le troupeau de son beau-père , l'ayant mené dans le lieu le plus retiré du désert, vers la montagne d'Oreb , Dieu lui apparut dans la vision merveilleuse d'un buisson ardent qui ne se consumait point ; et comme il voulut s'avancer pour voir de plus près cette merveille , Dieu l'arrêta par la voix d'un ange qui lui dit : N'approchez pas , car ce lieu où vous êtes est saint (2), c'est moi qui le sanctifie par ma présence. Je suis le Dieu de vos pères; aies vos souliers, et approchez-vous avec crainte et révérence. Ce saint homme , entendant que Dieu même était là présent, se prosterna aussitôt la face contre

(d) Qiiam terribilis est locus iste ! vere non est hic aliud , nisi domus Dei et porta cœli. (Gen. 28. 18,) (2) Ne appropies, locus enim in quo stas, terra sancta est. {Eoiod, 3. 5.)

terre ^ et n'osa plus porter les yeux vers l'endroit où Dieu était (\) ; et depuis ce temps-là , la montagne d'Oreb a été appelée la Montagne sainte et la Montagne de Dieu (3 Reg., 19). La montagne de Thabor, où s'est passé le mystère de la transfiguration, a été de même appelée par saint Pierre , la Montagne sainte (2 Petr., 2), à cause seulement que notre Sauveur y avait une fois manifesté sa gloire et sa majesté.

Que si ces lieux ont été si vénérables aux anciens , parce que Dieu s'y était quelquefois fait connaître , combien n'est-il pas plus juste que le soient aujourd'hui aux chrétiens les églises , où le même Seigneur a établi sa demeure ordinaire, comme dans sa propre maison, et où il est toujours réellement présent pour exercer envers les hommes les merveilles de sa grâce et de sa miséricorde ? Si les saints patriarches ont tant honoré les lieux où ils avaient une ou deux fois vu le Seigneur, ou quelque ange qui leur parlait en son nom , quel honneur et quel respect ne se croiraient-ils pas obligés d'avoir maintenant pour nos églises , s'ils vivaient dans ce temps heureux où Dieu nous fait la grâce de demeurer parmi nous , que nous savons si peu reconnaître et estimer, et que par notre lâche ingratitude nous n'employons qu'à nous perdre? Si le saint patriarche Jacob a été rempli d'une crainte et d'un respect si profond , pour avoir seulement vu en songe une échelle sur laquelle il y avait des anges qui montaient et qui descendaient , quelle respectueuse frayeur et quelle vénération ne concevrait-il pas s'il voyait , comme nous voyons chaque jour par les yeux de la foi , le Fils de Dieu se mettre lui-même sur nos autels entre les mains des prêtres ? s'il les voyait , dis-je, dans cet état , non pas en dormant , mais par une vue plus certaine et plus infaillible que tout ce qu'on voit avec les yeux , et que l'on touche avec les mains , combien plus de raison n'aurait-il pas de s'écrier : Qtie ce lieu est terrible ! c'est sans doute le Seigneur qui habite en ce lieu ; c'est ici la maison de Dieu et la porte dit ciel (2). Enfin, si le saint homme Moïse a été saisi d'une si profonde et si respectueuse crainte , jusqu'à se prosterner le visage contre terre sans oser seulement lever les yeux pour regarder vers le buisson ardent , au milieu duquel un ange lui parlait au nom et en la personne de Dieu , quels sentimens

(1) Abscondit Moyses faciem suain , non enim audebat aspicere contra Deum. « {Ibid. 6.)

(2) Qiiam terribiiis est locus iste ! veie Doiuinus est in loco isto. Hsec est doinus Dei et porta cœli.

Page 1