CHAPITRE IX
Avec quelle attention le directeur doit purifier les âmes des péchés légers.
La charité a deux ennemis , qui sont le péché mortel et le péché véniel. Le premier ne porte point de coup à la charité qui ne lui soit le coup de la mort, et qui n'enlève en même temps à l'âme tous les biens qu'elle avait acquis ; le second ne fait jamais d'atteinte mortelle à la charité, mais il l'affaiblit en telle sorte qu'il la réduit à céder peu à peu le terrain , pour ainsi dire , et qu'il la dispose , quoique de loin , à abandonner enfin l'âme tout-à-fait. Supposé donc que votre pénitent ait déjà conçu une forte haine contre l'ennemi capital de la charité , c'est-à-dire qu'il ait détesté de tout son cœur, et qu'il déteste encore chaque jour le péché mortel ; ce que vous avez désormais à faire , c'est de lui inspirer aussi de l'horreur pour le péché véniel; car, s'il ne le hait véritablement ;, il n'arrivera jamais à la perfection, et peut-être même ne se conservera- 1- il pas dans la grâce. Deux considérations le porteront à haïr ce péché : premièrement, l'injure qu'il fait à Dieu ; secondement , le tort qu'il nous cause à nous-mêmes.
Il faut d'abord distinguer trois sortes de péchés véniels : les pre^
(1) Dan. 9. 23.
miers sont ceux qui se commettent par inadvertance, et par une faiblesse inséparable de la nature corrompue ; les autres sont ceux qui se commettent avec réflexion et avec vue , mais en matière peu importante dans elle-même : tels sont les vains discours , les mensonges officieux , etc. ; les derniers sont ceux qui se commettent aussi avec réflexion, mais qui sont outre cela mortels de leur nature, et qui deviennent véniels, ou parce que le consentement de la volonté n'est pas entier, ou qu'il manque quelque chose à ce qui en fait la matière : telles sont les médisances qui ne font pas un préjudice considérable au prochain, les petites vengeances exécutées ou projetées, etc. C'est à ces diflerens degrés de fautes que vous proportionuirez vos instructions ; car le Seigneur , qui sait combien nous sommes faibles, a plus d'indulgei.ce pour les péchés de pure fragilité que pour tous les autres, qui lui déplaisent à mesure de la réflexion, de la uialice et de la hardiesse dont ils sont accompagnés.
A la vérité, on ne peut pas dire que celui qui est coupable d'une légère infraction de la loi rnépi ise absolument le supiême législateur; mais il est. pourtant certain qu'il le respecte alors beaucoup moins qu'il ne doit : il ne tourne pas le dos à la lumière incréée, mais il n'en suit pas non plus toute l'impression ; il ne hait pas la bonté infinie, mais apiès tout il l'aime trop faiblement-, il ne se révolte pas tout-à-fait contre la souveraine puissance du Seigneur, mais il ne laisse pas d'en négliger quelques ordres-, en un mot, il ne s'éloigne pas tellement de Dieu qu'il vive séparé de lui; mais il le fait assez pour ne lui demeurer pas étroitement uni.
Ainsi l'on ne saurait nier qu'un péché , même véniel , n'ôte au Créateur quelque chose de la gloire qui lui est due; que par conséquent il ne lui déplaise avec raison, et qu'il ne soit un mal d'un ordre supérieur à tous les autres maux , excepté le seul péché mortel; d'où il s'ensuit que, si fanéaniissement de tous les anges, de tous les hommes et du monde entier, se trouvait en concurrence avec un péché véniel, il n'est personne qui ne dût mieux aimer l'un que de consentir à l'autre. Dieu est un être si au dessus de toutes les choses créées, qu'elles ne sont rien comparées à lui : le bonheur donc de toutes les créatures, en parallèle avec le plus léger mécontentement que nous puissions lui causer, ne doit être compté pour rien; toutes les créatures devraient môme choisir plutôt d'être anéanties que d'offenser leur Créateur dans la moindre chose. Il s'ensuit encore qu'un seul péché véniel renferme plus de mal que les vertus