CHAPITRE XL
De quelques tentations plus secrètes auxquelles le directeur doit remédier.
Lorsque le démon se déguise pour nous séduire , tout son art se borne à ces deux stratagèmes : à nous faire excessivement craindre, tandis que nous devons espérer; et à nous faire trop espérer, tandis que nous devons craindre. Par ce mauvais usage de l'espérance et de la crainte, il se promet de nous attirer à coup sûr dans le piège. Il se conduit ici comme un voleur caché sous les dehors d'un honnête homme dont on ne se défie point, et qui peut ainsi commettre plus de larcins qu'un autre. Examinons la chose , eu égard aux trois états de la vie spirituelle ; eu égard aux commençans, à ceux qui sont déjà avancés dans le bien , et aux parfaits.
Un novice dans la vertu ouvre communément sa carrière avec beaucoup d'ardeur. Tout l'engage alors à bien faire, tout lui est aisé, tout lui paraît possible. D'une part, la nouveauté du parti qu'il embrasse lui plaît et l'anime; d'un autre côté, le lait de la dévotion dont le Père céleste nourrit ses enfans encore faibles , le charme et le soutient ; il marche avec joie , rien ne l'arrête , et il se croit déjà aussi fort que les mieux établis dans le bien. Mais le temps vient que Dieu juge à propos de sevrer, pour le dire ainsi , ce jeune nourrisson
(1) Joan. 12. 23.
484 ADMïNÎSTRATrON DE LA PÉNlïENCE.
de la vertu ; autrement il ne so fortifierait point , ce ne serait jamais qu'un enfant. Alors la douceur d'une nouvelle vie disparaît; les délices spirituelles lui sont ôlées , la joie et la paix se retirent de lui; et à leur place succèdent les tentations, le trouble, la tristesse. Comme ses bonnes habitudes sont à peine formées, et que les mauvaises laissent loiijours de plus profondes traces , celles-ci se réveillent , le tourmentent et le jettent dans une agitation semblable à celle d'un vaisseau poussé par des vents contraires.
Le nouvel athlète ébranlé se voit à chaque secousse sur le point de tomber dans le découragement et la défiance ; et la pensée qui le frappe davantage , c'est qu'il lui est impossible de suffire aux assauts violens et opiniâtres qui lui sont livrés , et que la perfection , quelque désirable qu'elle soit, est mise hors de portée pour lui. La terre qu'on nous a promise est sans doute un pays de délices ; mais on veut nous la faire acheter trop cher : les hommes qui l'habitent sont terribles , ce sont des géans auprès de qui nous ne paroissons que des sauterelles ; et cette contrée où coulent pour eux des ruisseaux de lait et de miel , ne serait qu'un lieu de sépulture pour nous. Tel fut le rapport infidèle que firent aux Israélites ceux qu'on avait envoyés à la découverte de la terre de Canaan. Ce récit de gens effrayés jeta la terreur dans tous les esprits : le peuple passa la nuit entière à déplorer le malheur où on les engageait, à murmurer contre Moise, et à prendre des mesures pour retourner sur leur pas (1). Cet événement est la figure de ce qui arrive aux hommes nouveaux dans la voie spirituelle , dès que Dieu commence à les y éprouver. Ils ne doutent point du mérite de la vertu , dont ils ont déjà fait les plus doux essais, comme les Israélites qui avaient goûté des fruits exquis de la Terre- Promise ; mais, presque aussi lâches que ces peuples , ils perdent cœur au premier obstacle qui s'oppose à l'acquisition d'un bien qu'ils ne peuvent s'empêcher d'estimer. Prétendre à la perfection, ce serait, selon eux , ne savoir pas se mesurer sur leurs forces et prendre trop haut leur essor. Une vertu médiocre , mais tranquille , est plus dans leur caractère qu'une vertu sublime , mais héroïque , à quoi ils sentent qu'ils ne sont pas appelés. Ces âmes pusillanimes se fondent , dit le Saint-Esprit , sur ce faux raisonnement , qu'wne pauvreté tranquille estpréférable à une abondance pleine d'inquiétude et de souci (2).
(2) Ecoles. 4. 0.