‹ Devoirs du sacerdoceChapitre 279 sur 331 · LIVRE V, CHAPITRE Xî · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE Xî

Le directeur , comme Guleb el Josiié qui n'éparj^nèrenl rien pour relever le courage des Israélites , travaillera à remeilre la confiance dans le cœur d(^ son pénitent , en lui diminuant rappréhension outrée qu'il a du combat, et en lui rehaussant l'idée trop faible qu'il a du secouiS de Dieu. No craignez point les monstres do ce pays-là , parce qu'on peut les dévorer comme on mange un morceau de pain. Ils sont destituas de tout secours; le Seigneur est avec nous ^ ne craignez point (1). La sainte guerre dont il s'agit est encore plus l'intérêt de Dieu que le nôtre; nous en sortirons la palme à la main, pourvu qu'il nous protège, comme il nous a tant de (bis promis de le faire, et que nous nous appuyions inébranlablement sur sa parole. Oui, c'est la plus grande perte que nous puissions faiie que de perdre la confiance en lui pendant le combat; et le plus considérable avantage que nous puissions donner à Tennemi de notre salut, c'est de le craindre et de mettre bas les armes devant lui. Le courage ne doit jamais nous abandonner, puisque nous sommes sûrs de la puissante protection du Seigneur, et qu'une couronne immortelle est préparée à nos succès.

Vous tâcherez de relever ainsi la pusillanimité de votre pénitent , afin qu'il ne manque à rien de son côté , tandis qu'il espère que Dieu de sa part ne lui manquera point.

Mais faites réflexion que la crainte communément ne dure pas ; elle est trop à charge à la nature , qui cherche à secouer ce fardeau importun, et est assez malheureuse pour n'y réussir qu'en passant d'une extrémité à une autre non moins dangereuse. L'homme donc, lassé d'une situation qui le gêne, substitue naturellement la présomption à sa crainte excessive ; et le démon , qui n'ignore pas ce travers du cœur humain , en profite pour dresser contre lui une nouvelle batterie. Il fait entendre au plus présomptueux que l'état de sécheresse spirituelle où il languit ne vient que de sa pure faute , et qu'il est obligé de rappeler sa dévotion sensible par une ferveur extrême et par beaucoup de pénitences. L'homme flatté d'une illusion qui a l'air d'un remède convenable à sa disposition présente conclut bientôt à se charger d'austérités, de jeûnes et de veilles. Ce qu'il y a de pis , c'est que , craignant qu'un directeur ne soit trop indulgent, ou ne connaisse pas assez ses besoins , il prend et exécute cette résolution sans consulter personne que soi-même. Et qu'en arrive-t-il enfin ? Tout ce qu'entraîne toujours après soi l'indiscrétion = 1° ces sortes d'œuvres

(t) Num. 14. 99.

sont comme autant de coups perdus ; Dieu , qui en connaît le motif , ne nous en tient point compte : elles partent , non d'un principe de vraie vertu, mais d'un secret orgueil et d'une ardeur naturelle que le tentateur a encore soin d'échaulFer ; 2'^ l'homme usé de veilles et de jeûnes , multipliés sans discrétion, devient incapable de tout exercice de piété. Un athlète qui s'épuise dès le premier choc, par des efforts mal ménagés, est bientôt hors d'état de tenir contre son rival.

En effet, comme Dieu ne bénit point les imprudences, Tàme indiscrète , fatiguée , accablée et frustrée de consolations qu'elle espérait , tombe d'une fausse ferveur dans un véritable relâchement. C'est là le piège que lui cachait le tentateur, et où il la précipite sans peine, parce qu'il la trouve sans force. Ainsi, par une tentation opposée à la première, l'homme vaincu commence à entrer dans des senlimens de piété pour soi-même. A quoi bon , dit-il , se tourmenter tant? Combien de chrétiens se sauvent sans se charger d'une aussi pesante croix que la mienne ? Suivons leur exemple : Dieu n'exige pas de tous la même forme de le servir. C'est pour cela que dans la maison du Père céleste il y a des places différentes : In domo patris mei mansiones mtiltœ sunt. De cette sorte , le malin esprit , secrètement de concert avec le propre esprit de l'homme , persuade aux commençans de renoncer au désir de leur perfection , ou bien de retourner au siècle , s'ils sont dans l'état religieux. Qu'un directeur doit être attentif pour découvnr ces ruses du démon , et habile pour en arrêter les suites !

A l'égard de l'excès de ferveur, vous pourrez y remédier aisément : il suûit pour cela de faire bien comprendre à votre pénitent que l'unique moyen de ne se point égarer, c'est d'obéir et de reconnaître la voix de Dieu dans celle de ses ministres , qui lui parlent de sa part : Qui vos audit , me audit (1). Mais il VOUS sera plus difficile de soutenir la persévérance dans le chemin de la perfection^ ou dans l'état religieux. Lorsqu'on commence à y chanceler, les remèdes doux ne sont guère de saison , ayez recours aux plus forts. Faites retentir jusqu'au fond du cœur de votre pénitent ces redoutables paroles de Jésus-Christ : Quico7ique ayant mis la main à la charrue, regarde derrière soi^ n'est pas propre au, royaume de Dieu (2). Qui sait^si la persévérance finale de votre pénitent n'est point attachée à sa persévé-

(1) Luc. 10. 16^ (2; Ibid, 9. 62.

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rance dans le chemin de la perfection ou de l'état religieux ^ La grâce est-elle à notre dépendance pour raccommoder aux circonstances qu'il nous plaira? Dieu seul en est le maître, ainsi que lui seul en est l'auteur. S'il nous a marqué une voie pour arriver à la gloire avec son secours, pouvons-nous quitter cette voie sans craindre de nous égarer et de nous perdre pour jamais ?

On s'imagine qu'on pourrait faire beaucoup de bien dans le siècle. Illusion de i'amour-propre , qui nous représente comme le vrai chemin celui que nous voulons suivre , mais dont le terme est un précipice (1), Combien de chrétiens ont fait cette triste expérience , et en gémissent à l'heure quil est inutilement! D'ailleurs, quelque bien que l'on semble faire , que devient-il , si on ne pratique pas celui que Dieu attend de chacun en particulier ? -Be/ie curris^sed extra viam (2). Le peu de bien qu'on fait dans l'ordre delà volonté divine est toujours quelque chose de considérale , et dont le Seigneur nous sait gré ; au lieu que tout le bien qu'on fait par le mouvement de la volonté propre n'est point capable de lui plaire.

Venons aux tentations de ceux qui sont déjà avancés dans la vertu ; et que le directeur se prépare ici à de plus grandes difficultés ^ue les premières. Il faut lui expliquer la nature , l'origine, les effets et les remèdes du mal qu'il doit guérir. Quel nombre infini de saints sur la terre , si les progrès dans le bien répondaient aux premières ferveurs de la conversion ! Que resterait-il à désirer dans les communautés religieuses, si les novices, au sortir de leur retraite , marchaient du même pas qu'ils ont commencé ! Mais , hélas ! c'est ce qui ne se voit que très-rarement. Comme un trait parti de la main d'un homme robuste ne laisse pas de perdre bientôt de sa force , de baisser insensiblement, et enfin de tomber à terre; de même, la plupart ont à peine quitté le noviciat, le séminaire, la maison réglée, dont ils étaient l'exemple, qu'ils commencent à perdre de leur ferveur; qu'ils cèdent peu à peu au penchant de la nature , et succombent enfin tout-à-fait.

C'est là le grand mal de la tiédeur, qui fait périr par degré tant de personnes , lesquels touchaient de près le terme de la perfection. La ferveur^ dit Gerson(3), remplit toujours sans réserve toute Justice; aïo

(1) Est via quae videtur honiini lectajet novissima ejus ducunt ad mortem. {Prov. 46. 25.)

(2) Aug. in Ps. 31.

(3) Serm. de f^erb, Dom.

lieu que la tiédeur ne le fait j mai s qu'à demi; c'est-à-dire qu'une âme tiède ne s'acquite que très-imparfaitement de ses obli^jalions envers Dieu , envers le prochain et envers elle-même. C'est comme un homme languissant qui ne fait rien de bonne grâce , et qui se déplaît autant qu'il déplaît aux autres.

La tiédeur a sa source dans l'esprit et dans le cœur tout ensemble : double sujet du danger évident de cet état pour quiconque s'y trouve. L'esprit commence par diminuer d'estime pour les choses qui sont du bon plaisir de Dieu ; il ne suit presque plus une ceriaine lumière pratique qui l'éclairait dans toutes les actions de la journée ; il oublie imperceptiblement le mépris qu'il avait conçu pour les objets terrestres, pour les douceurs de la vie présente , pour l'estime des hommes, pour les plaisirs des sens, etc. Il réfléchit surtout cela, il l'examine , non plus au poids du sanctuaire , mais à celui de la nature corrompue , qui cherche à rentrer dans ses droits et à reprendre ce qu'on a consacré au Seigneur. Ensuite le cœur, subordonné par l'esprit, penche de nouveau vers les biens sensibles : ses désirs deviennent de jour en jour plus opiniâtres , ses répugnances plus fortes, ses mouvemens plus difficiles à rompre ; et à mesure que s'attiédit en lui la ferveur de la charité , qui lui facilitait ses plus pénibles devoirs, l'ennui, le dégoût et l'amertume s'y augmentent. En cet état , on ne renonce pas entièrement à sa perfection ; on en emploie encore les moyens, mais avec bien delà peine et très-peu de fruit. On prie sans songer qu'on parle à son Dieu ; on approche des sacremens sans penser trop à la sainteté qu'ils renferment et à celle qu'ils demandent ; on lit sans réflexion , ou par curiosité , les livres propres à entretenir la vertu. De là on vient à se permettre indistinctement toutes sortes de petites fautes , à laisser les exercices de piété , et surtout celui de la prière , ce qui est la même chose que nous couper la racine de tout bien.

A quoi donc enfin la tiédeur mène-t-elle? Au péché mortel >n moins de temps que l'on ne croit , après un assez léger intervalle entre elle et la ferveur passée. Comme c'est ici le plus étrange malheur dont l'homme juste puisse être menacé, ce doit être aussi le plus fort motif pour lui de sortir au plus tôt de sa langueur. J'ai dit (lae la tiédeur mène a i péché mortel après quelque intervalle de temps ; c'est que l'esprit de mensonge laisse en repos au commencement, et se borne à endormir seulement dans la né{;ligencc des devoirs. Cependant il a toujours les yeux ouverts sur le lâche chrétien, il en

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