LIVRE V, CHAPITRE Xf
lions, et qu'on manque d'expérience pour connaître les danj^ers du salut. Ainsi , sous le prétexte du plus {]rand Lion qu'on veut entreprendre mal à propos , conclut sainte Thérèse , on quitie peu à peu la voie droite et unie; on commet de petites infidéliiés qu'on se persuade n'être pas des fautes ; et puis les ténèbres se répandent insensiblement dans l'esprit , la charité se refroidit dans le cœur, et l'amouf-propre en prend la place. Tout cela ensemble mène l'ame par de^jrés à se soustraire de la volonté divine.
Sainte Thérèse propose dnux moyens de remédier à ce mal. Le premier est de réclamer continuellement la bonté du Seigneur , de le conjurer sans cesse de soutenir notre faiblesse , et de vouloir bien considérer que, s'il retire de dessus nous sa main protecirice un seul instant , noiis sommes perdus. L'autre moyen est d'examiner sérieusement quel progrès on fait dans le bien ; que! est surtout notre amour envers le prochain , et le désir que nous avons d'être méprisés des hommes. Si la conscience nous reproche sur cela quelque chose , nous aurons sujet de craindre que le démon ne nous attende à quelque piège qu'il a médité. Il n'est point possible que l'ame , légèrement même entamée par ces endroits-là , ne laisse pas d'aller toujours croissant en vertu ; ce serait une grande illusion de se l'imaginer. Cependant, continue sainte Tliérèse , pour ne pas décourager les âmes coupables de ces petites fautes , le Seigneur ne les abandonnera pas si promplement, que le démon n'ait encore beaucoup à faire pour se les acquérir. Comme c'est à regret et avec compassion que Dieu les voit aller à leur perte , il les avertit intérieurement en mille manières propres à les rappeler à elles mômes : tout ingrates qu'elles sont, il veut bien, si je l'ose ainsi dire, n'y point pensei', afin de ne les pas punir par une soustraction de grâces proportionnée à leur ingratitude : les faveurs mômes qu'il a accordées à ces âmes imparfaites, bien loin de lui être une raison de les laisser périr, lui sont un motif de se les conserver ; parce qu'enfin il est encore aimé d'elles , et que lui-même il les aime encore.
C'est en abrégé la doctrine de sainte Thôrèse, à quoi je puis joindre cet avertissement, d'être infiniment attentif loisqu'on a sous sa conduite une personne très-favorisée de Dieu , et d'ailleurs d'une très-vive complexion Que de fiuUes se font ici par quelques directeurs qui s'imaginent que tout mouvement , dès là qu'il tend à un bien, ne saurait être qu'un mouvement de la grâce? Ils prennent pour ferveur une impétuosité naturelle qui prévient le souffle de
l'Esprit saint, OU qui en empêche souvent les effets ; ils croient inspiration soudaine d'en haut une vivacité d'imagination qui permet à peine d'entrevoir les choses , qui les représente comme déjà toutes faites , et ne compte pour y réussir que sur des désirs empressés. Ces directeurs ne pensent pas que les dons de Dieu reçoivent souvent quelque chose de la nature de l'homme, qui les confond avec sa manière propre d'a/;ir, de môme que la lumière prend la couleur du milieu par lequel elle passe. Un homme , par exemple , enflammé de l'amour divin, ne manquera pas de donner dans mille travers s'il mêle à ce feu sacré quelque étincelle d'un feu de tempérament. Il arrive en ces rencontres à un directeur peu éclairé ce qui arrive à un marinier peu sage, lequel, se jetant à la mer pour retirer un homme qui se noie , ne prend pas garde à ne s'en point laisser saisir : alors le marinier miprudent, au lieu de sauver l'autre, succombe au poids qui l'attire , et tous les deux périssent ensemble. Vous donc , pour ne vous point égarer de concert avec votre pénitent , sachez discerner dans le bien même ce qu'il y a de l'esprit de Dieu et ce qu'il y a de l'esprit de r homme ; suivez constamment les maximes toujours sûres de la foi, et priez le Seigneur de vous éclairer, vous qu'il a établi pour être la lumière des autres. Donnes-moi , Seigneur^ cette sagesse qui est assise auprès de vous sur votre trône , et ne me rrjetez pas du nombre de vos en fans , parce que je suis votre serviteur et le fils de votre servante , un homme faible ^ et qui suis peu capable de bien juger (1).