LIVRE r, CHAPITRE XII
cela contribue à faire naître des perplexités , à entretenir l'esprit dans ses incertitudes , et à confirmer la volonté dans son obstination. En s'occnpant toujours, soit dune manière ou d'une autre, on se distrait de ces objets qui nous inquiètent, on ôte à l'ennemi de notre repos les occasions de nous troubler par de tristes fantômes , et de répandre en nous les ténèbres dont il est appelé le père. Mais surtout épiez 'le moment où le scrupuleux vous paraîtra dans une assiette plus tranquille , pour lui représenter avec bonté et fermeté quel tort il se fait par ses injustes frayeurs et par ses inquiétudes déraisonnables. Hélas! que devient la vertu au milieu de ces a}>itations d'esprit ? Ce que devient le bon {^rain parmi les épines , qui ne manquent point de l'étouffer. D'abord l'espérance chrétienne est peu à peu renversée. L'homme scrupuleux, craignant toujours oii il n'y a rien à craindre , tombe par ses terreurs insensées dans un état pareil à celui des Israélites épouvantés et découragés par le récit exagéré de leurs timides espions : Que le Seigneur ne nous fasse point entrer dans cette terre-là (1). En effet, la nature, ne pouvant souffrir longtemps une situation qui l'importune trop , cherche bientôt à se mettre au large, quoi qu'il en arrive, et elle passe de l'extrémité de la détresse à l'excès du relâchement, dût- il en coûter la perte de la vertu : Non inducat nos Dominus in terrant istam. Que si l'on ne pouSSe pas les choses à ce point, du moins n'acquiert-on jamais une vraie confiance en Dieu, et on ne le sert que comme un maître redoutable qui n'inspire que la crainte et l'effroi.
La force de l'âme se perd aussi par les scrupules, parce qu'on se consume! à combattre des chimères , et qu'on épuise tous ses efforts contre des ennemis fantastiques , au lieu de les tourner contre des ennemis réels , qui sont nos appétits désordonnés. Pour ce qui est de l'obéissance , si essenlieilc à quiconque veut marcher sûrement dans les voies du salut , les scrupules sapent cette vertu par les fondemens. L'obéissance est fondée sur la volonté de Dieu , qu'on doit reconnaître dans le commandenieni de celui qui nous gouverne à sa place : Qui resistit potestati ordinationi Bei resistit (2). Lorsqu'un sage directeur a dit à l'homme scrupuleux -.soyez tranquille, reposozvous de tout sur moi ; ne se pas confier en lui, c'est ne se pas confier en Dieu; et refuser de lui obéir, c'est refuser d'obéir à Dieu.
(i) Nmn, 44. 4, (?) fiom. n. 2,
Saint Ântoiiin rapporte qu'un religieux de l'ordre de Saint-Dominlqne apparut quelques jours après sa mort à un de ses frères inquiété de scrupules, et lui dit ces p^ivoles: Consultez les gens sages, et acquiesces à leur avis (\). Quoi! les saints mêmes du paradis ne savent point d'autres remèdes aux scrupules que l'obéissance, et on ne s'y rendrait pas? Enfin combien de personnes , dans le cloître et dans le siècle même , seraient capables de vaquer à loraison , ce saint et utile exercice , sans que des scrupules puérils s'emparent de toute leur attention ? Quels secours n'obtiendrait-on pas dans ces entretiens de lame avec Dieu? quelles délices n'y {joûterait-on point? Tels sont en abrégée les maux que causent les scrupules : comprenezles bien; peut-être que vous les diminuerez ou les guérirez, du moins dans ceux qui ne prêtèrent pas de pures idées à la raison.