LIVRE II, CHAPITRE XXXIV
passion , et déchu de tous les titres de grandeur attachés au sacerdoce , le prêtre intempérant devient un oiDJet d'abomination aux yeux de Dieu et des hommes; c'est encore , si vous voulez , le ministre de Jésus-Ciirist , mais un minisire de Jésus-Christ indigne d'en porter le nom , qui ne monte au saint autel que pour le souiller , qui n'y offre le divin sacrifice que pour le profaner ; c'est un monstre dans Tordre de la religion , qui réunit en soi les choses les plus incomp.\iii3les et les plus opposées : une puissance supérieure à celle des anges, avec les sentimens les plus bas , qui le dégradent au dessous de rimmanité ; dire que cette passion le ravale à la condition des bêles, c'est trop peu; il faut dire qu'elle le met au dessous même de la bête , incapable des excès auxquels l'homme consacré s'abandonne, ensuivant les impressions de son aveugle passion. Ce qui dislingue l'homme de la bête , c'est la raison , et c'est cette raison d ):it l'homme intempérant étouffe les lumières , et qu'il noie dans les noires vapeurs du vin. Guidés par le seul instinct , les animaux connaissent au moins le lieu de leur demeure , le maître auquel ils appartiennent et les choses utiles pour la conservation de leur être ; l'intempérant connaît à peine sa propre maison , il oublie tout ce qu'il est comme homme et ce qu'il doit à la société , tout ce qu'il est comme ministre de la religion et ce qu'il doit à la sainteté de son caractère.
Ainsi dégradé , il devient un objet de mépris pour tout ce qui s'appelle honnêtes gens : point de dignité plus honorable ni plus honorée parmi toutes les nations que le sacerdoce ; point d'homme plus estimé qu'un prêtre qui honore sa dignité par ses vertus: le voiton sobre et retiré , attentif à ses devoirs , réglé dans ses mœurs et dans toute sa conduite , ses exemples et ses vertus lui concilient bientôt le respect, l'estime et la confiance des peuples; on le consulte comme un oracle , on vient puiser dans ses lumières et dans ses décisions des règles de conduite pour marcher siîrement dans les voies du salut ; c'est dans son sein paternel qu'on aime à déposer ses peines; c'est dans ses avis charitables qu'on vient chercher de la consolation et de radoucissement à des maux qui n'en trouvent point dans un monde profane. Au contraire , aperçoit-on dans un ecclésiastique, dans un pasteur, un goût décidé pour la bonne chère et pour le plaisir; le voit-on se hvrer volontiers à de folles joies, aimer à s'égayer à table , s'y oublier jusqu'à la débauche et jusqu'à l'excès ; dès-là on perd pour lui tout sentiment d'estime et de respect; il
devient la fable et le joiiel de toiiles les compagnies où il se produit; on s'exerce à le lonrnor en ridicule, on'^ne le regarde plus que comme un homme indigne du rang où il est élevé, qui n'est propre qu'à avilir son état , que comme un homme sans conséquence , incapable de tout et sur qui on ne peut se reposer de la moindre fonc- ^ tion , on le regarde comme un homme à qui on ne peut confier un secret, et bien plus propre à faire échouer un projet qu'à réussir dans une aiïaire sérieuse et importante. Au jugement de saint Chrysostôme, c'est un poids pour toute lu société, un homme inutile à tout , qui ne peut que scandaliser les peuples ; Homo ehriosus ad onmia imitilis est.
Quel scandale pour eux , en elTet , de voir livré à de folles joies, à une dissipation toujours indécente , à des excès toujours condamnables , un homme qui , par état , devrait continuellement gémir sur ses faiblesses et sur celles de ses frères ! quel scandale , de voir adonné aux plaisirs de la table et du vin un homme dévoué par sa profession à la pénitence et obligé à porter continuellement dans son corps la mortification de Jésus-Christ ! quel scandale enfin pour eux, de voir qu'un homme accoutumé à unir sa voix à celle des angles pour louer le Seigneur , fasse servir cette même voix à des chants profanes, en célébrant le dieu de la débauche~ou de la dissolution ! Tels sont les scandales donnés bien souvent à l'Eglise par ceux de ses ministres qui se livrent à rinlempérance ; scandales trop publics pour pouvoir être cachés; scandales trop crians pour pouvoir être excusés ou pardonnes ; mais scandales pernicieux qui ne vont à rien moins qu'à décrier la piété et à détruire la foi dans l'esprit des mondains et des libertins. Témoins des excès où se portent des ecclésias tiques en ce genre , ils aiment à se persuader qu'une religion qui a de tels ministres n'est pas la vraie religion ; ils soutiennent avec autant de malignité que d'impiété, qu'un vice consacré par l'exemple de ceux qu'on leur donne pour guides et pour modèles n'en saurait être un ; ils disent au moins que les. prêtres sont des hypocrites gagés pour tromper, et qu'ils ne croient pas eux-mêmes les maximes sévères qu'ils débitent aux autres sur Li tempérance, puisqu'ils ne les mettent pas en pratique. C'est ainsi que le prêtre intempérant, en confirmant le libcrt'n dans ses doutes inipics, fait à notre sainte religion des plaies mortelles que rien n'est presque plus capable de fermer. De là cette belle maxime de saint Pierre Chrysologue , que rinlempérance est un ciimcdans un laïque, mais que dans un prêtre