Le devoir antixénique
Les travaux contemporains, surtout, depuis les publications de Pasteur, ont, sinon' découvert, du moins admirablement, et de plus en plus mis en lumière une caractéristique, de la vie, qui est tout à fait de premier plan : la propriété J que j’ai proposé d’appeler antixénisme ou fonction antixém-j que, c’est-à dire la lutte contre l’étranger.
« Être, c’est lutter; a dit Le Dantec ; vivre, c’est, vaincre. » El, en effet la vie est, une bataille dont l'issue n’est définitivement désastreuse pour l’individu que le jour de sa mort. Si l’homme se bat ainsi, toute sa vie, contre l'étranger, il faut dire contre l’étranger nuisible ou non assimilable. Car l’organisme prend d’abord hors de lui et, accueille de l’énergie et de la matière, qui lui sont très utiles, qui sont même indispensables à sa vie. Il vit donc d’abord de l’ét ranger ou du moins de ce que, dans l'étranger, il peut s assimiler, s’annexer et s’incorporer ; mais il y a, dans le milieu extérieur. d’autres éléments qui sont, et restent toujours des étrangers, inutilisables, non assimilables, hostiles, dangereux, contre lesquels la vie est merveilleusement armée. Le corps humain vivant a, pour se préserver des invasions étrangères, un corps de police merveilleusement organisé pour le
temps de paix c’est-à-dire de santé et une armée forte et disciplinée pour le temps de guerre c’est-à-dire de maladie.
L etranger à combattre se présente sous trois formes: sous la forme d'énergie, sous la forme de matière et sous la forme d’êtres vivants.
Contre Y énergie extérieure (lumière, son, chaleur) qu’il utilise largement, 1 organisme est obligé, de lutter pour en régler l’arrivée, pour l’emmagasiner, pour la dépenser au lur et à mesure des besoins, pour se défendre contre ses écarts brusques ou son intensité trop grande, pour modifier ses formes qui ne sont pas directement utilisables... Car c est avec ces formes vulgaires de l’énergie qu'il fait les actes psychiques les plus élevés et les plus complexes. C’est ainsi que l'homme maintient fixe la température de son sang malgré les oscillations de température extérieure les plus considérables : Nansen raconte qu’au Groenland, il eut, au même moment, — 11° à l’ombre et-}- 31° au soleil ; certains jours d'hiver, dans le midi, entre deux et cinq heures du soir, le thermomètre baisse parfois de 15 à 20 degrés.
Connue antixénisme contre la matière on peut citer la fonction respiratoire et la fonction digestive : dans chacun de ces appareils, l'organisme choisit, dans l’air et dans les aliments, ce qui lui est utile, le transforme, l'absorbe, en même temps qu'il rejette les déchets inutiles ou dangereux. De plus, les aliments utiles pénètrent dans l’économie en grande quantité au moment des repas ; certains repas donnent en excès des substances dont l'organisme n'aura besoin que plus tard; l’organisme se défend contre ces excès de recette et emmagasine les provisions pour la régularité des dépenses ultérieures. C’est ainsi que la teneur du sang en sucre reste toujours la même grâce à la fonction gly corégulatrice du foie et du pancréas. C’est ainsi encore que la tension osmotique du sang reste toujours la même, grâce au passage du chlorure de sodium dans le milieu intratissulaire.
Ainsi reparaissent, dans le détail de la fonction ântixéni-
que, la fixité du type (de l'espèce et de l’individu) et 1 effort immédiat et continu de l’être vivant vers la reconstitution de ce type, toutes les fois qu’une circonstance quelconque en a troublé l’équilibre normal.
Enfin on connaît bien l’antixénisme contre la vie nocive, contre les microbes et leurs poisons : défense des frontières, à la peau et sur les muqueuses ; défense par la lésion anatomique locale (inflammation, suppuration, enkystement) ; défense dans les ganglions lymphatiques et dans une série d’organes comme le foie; défense dans le sang, par les leucocytes (et les cellules mobiles du tissu conjonctif) comme par le sérum lui-même : phagocytose, agglutination, antitoxines... Quand enfin la victoire de l’organisme est définitive, les débris des envahisseurs vaincus sont boutés dehors par les émonctoires, spécialement par le rein, dans cet acte solennel de la crise que les anciens avaient si bien décrit. L’individu reste alors, non seulement maître du champ de bataille, mais encore souvent garanti par l'immunité contre de nouvelles invasions du même étranger. Et son sérum victorieux peut aller préparer la victoire dans un autre organisme vivant, qu'il préservera contre la même maladie (vaccination antityphique, par exemple) ou qu’il guérira de cette maladie déjà déclarée (sérum antidiphtérique par exemple)...
Ces faits sont aujourd’hui bien connus et relatés par tous les biologistes.
Le Dantec a notamment très bien étudié « les ennemis de l’homme », expliquant que ce mot « ennemis » a un sens très étendu comme notre mot « étrangers », étendu même aux substances qui, après la lutte de l’organisme, sont habituellement vaincues et absorbées : dans ces ennemis il englobe le pain, parce que la digestion de cet aliment est une lutte dont l’organisme sort vainqueur et accru, comme l’action d’un poison est encore une lutte dont 1 organisme sort vaincu cl diminué. « Tous les facteurs de la vie, qui
esi une lutte> peuvent être considérés comme des ennemis de 1 être vivant; mais nous avons coutume déconsidérer
comme des amis les ennemis que nous vainquons ordinairement. »
Si, pensant ainsi comme Le Dantec sur ce point fondamental, nous nous séparons complètement de lui sur sa conclusion « l'égoïsme est la seule base de toute société», e est parce que Le Dantec étend, non scientifiquement à mon sens, aux relations entre hommes ce qui est vrai seulement des relations de l’homme avec tout le reste de 1 univers, mais pas de ses relations avec les autres hommes. Je revien diai sur ce point dans la troisième et la quatrième parties.
Cette ionction antixénique de l’homme prouve, chez lui comme chez tous les êtres vivants, une finalité biologique lemarquahle (caractéristique delà vie) vers la conservation et la défense de la vie de 1 individu et du type de l’espèce.
Seulement il faut se hâter d’ajouter que les actes par h squeis cette finalité biologique s’affirme et se manifeste ne sont pas infaillibles et n’atteignent pas toujours le but proposé, ils peuvent même conduire l’organisme à un résultat absolument opposé à celui que I on désirait et qu’auraient exigé la conservation et la défense de la vie. Tous les actes de 1 organisme, dans la vie ordinaire et surtont dans la maladie quand il lutte contre l’agent nocif, ont un but salutaire; mais on ne peut pas admettre qu’ils aient tous un résultat salutaire si on les livre à eux-mêmes. H y a bien îles cas dans lesquels, par son intensité, sa nature, ses carac- I tères, 1 acte antixénique dépasse ou n’atteint pas le but ou | même atteint un but opposé à celui qu’exigerait la santé ou la guérison du malade.
Ceci est particulièrement net pour la lièvre et pour F inflammation.. Ce sont là des actes de défense. En 1820, Fages avait dédié sa thèse à la lièvre « qui lui avait sauvé son père » et il est certain que la fièvre comme l’inflammation
sont souvent des agents de salut et de guérison : la suppuration élimine et supprime la cause locale de la maladie... Mais dans beaucoup de cas aussi, la fièvre et 1 inflammation dépassent le but, fatiguent le malade, retardent ou empêchent la guérison et le médecin est obligé de les traiter s’il veut voir le malade éliminer complètement et définitivement l’agent pathogène.
De même, en santé, tous les actes des diverses fonctions sont orientés dans un sens conservateur et défensif (quand ils sont abandonnés à eux-mêmes et dirigés par l’automatisme instinctif). Mais trop souvent, pour des causes diverses, cette direction salutaire des actes fonctionnels est faussée : le résultat voulu parla physiologie n'est pas atteint ; un résultat différent, voire même tout opposé, peut être obtenu et la maladie est constituée .
Donc, la fonction antixénique n’est pas infaillible ; elle ne réussit pas toujours ; elle erre souvent et a besoin d’être redressée et soutenue.
Ceci fait prévoir le rôle et l'influence de la volonté humaine dans cette fonction antixénique, qui, à première vue, semble être, partout et toujours, automatique et soustraite à la volonté du sujet.
En fait, elle est automatique et involontaire chez tous les êtres vivants autres que l’homme : l’animal, même le plus élevé de la série, n’a pas plus de responsabilité que la plante ou l’amibe dans la conservation et la défense ou l’amoindrissement et la destruction de sa santé. La volonté autonome n’existe pas en dehors de l’homme et ne peut par suite pas intervenir dans les actes de la vie individuelle.
Pour l’homme, il en est tout autrement.
D'abord les fonctions, le plus complètement soustraites à la volonté dans les circonstances ordinaires, n’échappent cependant pas au contrôle possible et à la direction accidentelle des centres psychiques supérieurs. Ainsi dans la
fonction digestive, la volonté n’intervient pas habituellement; mais on peut volontairement manger plus qu'on ne devrait, manger des aliments de digestion difficile ou impossible ; on peut provoquer le vomissement, se retenir pou r ne pas aller à la selle... La défense de la peau et des muqueuses vis-à-vis des microbes est bien, ordinairement, une fonction aùtomatique et involontaire ; mais, par les soins volontaires de propreté et de nettoyage de ta peau et des muqueuses ou par l'oubli et le mépris des soins sur
une plaie accidentelle on peut beaucoup modifier la résistance de ces téguments à l’invasion microbienne...
La volonté a donc d’abord une action certaine sur les actes antixéniques, habituellement automatiques et involontaires. Ensuite, il y a une série d’actes antixéniques qui sont complètement et toujours sous la dépendance et la direction de la volonté humaine : la vaccination par exemple et la plupart des règles de l’hygiène individuelle appartiennent à ce groupe...
Donc, chez l’homme — et ceci le différencie de tous les autres êtresvivants et n’appartient qu'à la Biologie humaine — fidée-loi de finalité biologique individuelle n’est pas exécutée automatiquement et nécessairement par l'homme; elle s’adresse à la volonté, combinée avec l’ idéeloi de bien obligatoire et apparaît ainsi à l’homme, non comme une loi nécessaire et inéluctable, mais comme un devoir.
Tandis que, chez tous les êtres vivants, il n’y a qu’une fonction antixénique , application nécessaire d’une loi biologique, chez rhomme il y a un devoir antixénique £ obligeant moralement à exécuter volontairement les lois de la finalité biologique individuelle.
3. Les quatre grands devoirs biologigues de la vie individuelle.
L'ensemble des devoirs biologiques relatifs à la vie indi-
viduelle est bien résumé dans la formule qui termine le précédent paragraphe. Le grand devoir biologique individuel , c’est le devoir antixénique.
Il faut préciser un peu plus et indiquer, en pratique, quelques formules "essentielles de ce devoir antixénique. Nous les présenterons sous quatre chefs : À. Respect de sa propre vie; B. Amour et développement de sa propre vie; C. Hygiène corporelle ; I). Hygiène psychique.
A. Respect de sa propre vie. — Notre vie nous apparaît rationnellement comme un bien essentiellement respectable, auquel nous ne devons ni attenter ni laisser attenter.
« L'affirmation de soi, dit Malapert, se présente sous des formes diverses et donne naissance à des obligations multiples ». Cette obligation « nous apparaît en premier lieu sous une forme pour ainsi dire biologique : c'est la conservation de la vie, de la santé, de la vigueur corporelle, de l'équilibre des fonctions organiques. La vie est un bien par elle-même et l’instinct nous pousse impérieusement à la conserver... Cette conservation peut devenir un devoir... devoir incontestable, puisqu’il est manifestement la condition préalable de l’accomplissement de tous les autres devoirs. » Ce devoir de conservation de la vie implique et entraîne le droit corrélatif, puisque, comme je l’ai dit plus haut, on a le droit de faire son devoir : on a le droit de conserver sa vie. « Le droit de conserver sa vie est, en un sens, le plus primordial, celui qui conditionne tous les autres, celui qui a été le premier expressément proclamé, celui qui fonde le devoir de justice le plus élémentaire et le plus impérieux :tu ne tueras point. »
Le droit de conserver sa vie entraîne le droit de la défendre quand elle est attaquée, le droit de légitime défense. Ce n’est pas là une exception au précepte « tu ne tueras point » ; c’est au contraire un corollaire de ce même précepte : tu ne te laisseras pas tuer injustement ; tu feras
respecter la vie en ta personne, par la force si c'est nécessaire.
« Le droit de défense n'a pas besoin d'être longuement établi. Il est de toute évidence que l'agresseur, en violant le pacte implicite qui le garantissait lui-même, sort pour ainsi dire du droit, substitue de son propre fait l'état de guerre à 1 état de paix et autorise l'emploi de la violence pour repousser la violence. Mais, du même coup, se trouvent posées les limites du droit de légitime défense, qui ne peut s exercer que lorsqu'il y a, selon la formule des juristes et des moralistes, nécessité actuelle. Il ne saurait nous être permis de tuer si notre existence même n est pas expressément en danger et si nous avons d'autre moyen de la protéger ; il ne saurait nous être permis de tuer pour nous venger d’une agression passée ou prévenir une agression future. »
B. Amour et développement de sa propre vie. — Non
seulement chacun doit respecter sa vie, ne pas attenter à sa vie, la conserver et la défendre; mais encore il doit l'aimer et la développer. Si l'égoïsme est un défaut contraire aux lois biologiques les plus scientifiques, c'est parce qu'il veut dire amour de soi exclusif \ sacrifiant à soi tous les autres sentiments les plus respectables et les plus nécessaires à la vie de l'humanité. Mais il ne faut pas confondre avec l'égoïsme l'amour de la vie en général et plus particulièrement en soi et chez les autres hommes, amour qui n'est pas exclusif et qui au contraire entraîne et nécessite l'amour de ses semblables, dont l’amour de soi est une partie.
Une des conclusions les plus nettes de la Biologie humaine est précisément de montrer la beauté de la vie humaine avec ses grands caractères spécifiques de supériorité intellectuelle, de maîtrise sur l’univers tout entier et de progrès indéfini vers un idéal psychique de beauté et de vérité. Ainsi comprise (et c'esl ainsi qu’il faut la comprendre
scientifiquement), la vie humaine est en soi une chose bonne, belle, aimable. Et nous devons F aimer même si et quand elle est traversée de misères individuelles, de privations accidentelles, de malheurs passagers...
Chacun de nous n'est qu'une partie du tout et le tout, c’est-à-dire la société humaine, est en progrès constant ; même quand la vie individuelle de quelques-uns semble sacrifiée, elle est toujours utile à la collectivité quand elle est comprise et conduite suivant les lois et les préceptes de la raison et de la morale.
Car chacun de nous, quelque modeste qu'il soit, quelque restreinte que paraisse sa position dans l'humanité, a une mission à remplir, un rôle à jouer; il doit, pour sa part et dans le domaine et les limites de ses capacités et de ses aptitudes, il doit contribuer, ou tout au moins travailler à contribuer au développement et au progrès de l'espèce humaine.
La vie de chacun est utile et nécessaire à la vie de l'humanité ; voilà pourquoi chacun doit aimer et développer sa vie propre. Que personne ne dise : la vie vaut-elle la peine de vivre? Oui ; certainement, elle vaut la peine d'être vécue, même quand elle apparaît misérable et inutile. Si elle est morale et rationnelle, elle est toujours bonne et utile à l’humanité. C'est pour 1 humanité que nous devons nous aimer nous-même ; c’est l’humanité que nous devons aimer et développer en nous.
C. Hygiène individuelle : santé, propreté. — Le troisième devoir biologique individuel, tout aussi logiquement déduit de ce qui précède et plus précis peut-être comme formule pratique, est le devoir à' hygiène.
La santé est la condition de tout progrès; sans la santé i! est infiniment difficile de remplir la mission qui nous est confiée. Certes, à bien des points de vue, il ne dépend pas de nous d avoir ou de ne pas avoir une bonne santé. Mais
nous avons aussi une grande influence volontaire sur cette santé et par conséquent nous devons faire tout ce que nous pourrons pour conserver , améliorer ou recouvrer la santé.
<r Si l’on ne peut, dit Liard, se donner à son gré la force et la santé, souvent on altère l ’une et on compromet l'autre par imprudence et par défaut de soins. Il laut avoir soin de son corps parce que, quand le corps va bien, l ame va mieux. La propreté, l'hygiène et la gymnastique sont d'excellents moyens de se tenir en bonne santé et de développer ses forces. »
Comme la propreté et la gymnastique font partie de l’hygiène., on peut dire synthétiquement : F hygiène est un devoir. Cette proposition, que je crois scientifiquement inattaquable, ne peut être établie que par la Biologie humaine.
Dans ce chapitre, je ne comprends sous le nom d’hygiène que Y hygiène individuelle.
Dans les traités d’hygiène, on étudie sous le nom d’hygiène individuelle : l’hygiène du vêtement ; la propreté corporelle ; l'hygiène de l’oreille, du nez, de la bouche, de la gorge, de la vue ; les exercices physiques et l’éducation physique... On peut y joindre l’hygiène de l’habitation et aussi les grands chapitres de prophylaxie individuelle : les vaccinations (contre la variole, la lièvre typhoïde...) ; la tempérance, l’hygiène de l’alimentation; la suite des fatigues exagérées, du surmenage, des excès de tous genres... On peut presque dire que l’hygiène toute entière rentre dans l’hygiène individuelle et on sait combien cette science a fait de progrès, surtout depuis que Pasteur et son école ont fait si merveilleusement pénétrer dans la connaissance des causes des maladies. Car l’hygiène est intimement liée à l’étiologie et à la pathogénie, à la science des causes de maladie. L’hygiène est l’art, de prévenir les maladies; or, on ne peut bien les prévenir que si on en connaîl bien les causes.
Je ne crois pas nécessaire d’insister sur la légitimité et F importance de ce devoir d’hygiène , de cette hygiène moralement obligatoire .
Ce devoir est presque tout entier résumé dans le devoir de propreté , sur lequel les hygiénistes insistent tant et avec tant de raison .
« Par sa disposition et ses fonctions, dit Georges Bronar-
del, la peau se trouve constamment en contact, d'une part avec des substances d’origine externe telles que les poussières, les débris vestimentaires, etc., et d’autre part avec les produits qu’elle émet: débris épithéliaux, sueurs, production sébacée, etc. A la faveur des anfractuosités qu’elle présente et du milieu créé par ses excrétions glandulaires, il y pullule des microorganismes dont un certain nombre peuvent devenir pathogènes. L’accumulation de tels éléments à la surface du corps empêche d’une part le fonctionnement normal de la peau et, d’autre part, peut provoquer soit des accidents cutanés locaux soit des accidents généraux de l’organisme : infections ou intoxications par pénétration des agents de nocivité. » La propreté des vêtements est très importante; mais la propreté du corps l'est encore plus : « nous changeons de vêtement, dit très justement Jules Simon, et il est d’une bonne hygiène d’en changer le plus souvent possible ; mais nous ne changeons pas de peau et les gens malpropres portent partout avee eux, pour leur malheur et pour le malheur de chacun de ceux qui les approchent, le germe de toutes les maladies... L’homme doit donc être propre et pour lui et pour ses semblables c’est là une vérité dont tout le monde doit être absolument convaincu. »
La propreté corporelle, pour être réellement obtenue, nécessite des soins, faciles à prendre, mais journaliers. Pour cela, comme soins de propreté quotidiens, on recommande : le lavage et le savonnage de toute la surface de la peau (aspersion, bain chaud) en soignant particulirement quelques
parties du corps (mains, visage et cou, bouche, oreilles, pieds, cheveux et cuir chevelu...) On voit l'importance des bains publics et bains douches.
« Le but du vêtement est de suppléer à 1 insuffisance, à b inaccoutumance du revêtement cutané : intermédiaire nécessaire entre l’organisme et l’air atmosphérique, il devra d’une part, en été, s’opposer à réchauffement du corps par l’action des rayons solaires trop vifs et, d’autre1 part en hiver, s’opposer à la déperdition de calorique de l’organisme, que cette déperdition s’effectue par rayonnement, par conduction ou par contact. » D’autre part, «pour atteindre son but, qui est de protéger l’individu contre les variations de l’air atmosphérique ambiant, le vêtement sous peine de nuire à l’organisme — ne doit entraver en rien les fonctions de la peau et des divers appareils : musculaire, respiratoire, circulatoire et digestif; il ne doit pouvoir ni favoriser, ni provoquer ou transmettre aucune infection ou intoxication. Il n’atteint son but et ne remplit ces diverses conditions que parles propriétés des tissus qui le constituent, par sa forme et sa disposition, par la manière dont il est nettoyé ou désinfecté et enfin par l’innocuité des teintures employées pour sa coloration. )> Ce sont là de simples exemples pour montrer toute l’importance et la valeur pratique de l’hygiène individuelle comme devoir biologique.
D. Hygiène psychique : loi du travail. — L’hygiène, que je viens d’indiquer comme exprimant un devoir biologique important, n’épuise pas le domaine de l’hygiène et n’exprime pas tous les devoirs hygiéniques. On l’appelle souvent hygiène corporelle ou physique; je n’aime pas cette expresion qui semble faire croire que l’autre hygiène, dont je vais parler, n’est ni corporelle ni physique. En fait, l’hygiène dont je viens de parler comprend toutes les fonctions sauf les fonctions psychiques; l’hygiène dont je vais parler maintenant est Y hygiène psychu/ue.
Cette partie de l'hygiène apparaît encore plus comme un devoir que l'hygiène non psychique, d'abord parce que les fonctions psychiques sont, dans la vie humaine, absolument prépondérantes et beaucoup plus importantes que les fonctions non psychiques; ensuite parce que les lois biologiques psychiques s'adressent beaucoup plus exclusivement à la volonté que les autres et par suite présentent beaucoup plus le caractère d'un acte moral, d'un devoir.
L'hygiène psychique se présente sous deux aspects : les lois de l'évolution psychique de l'individu et les lois du rôle psychique de l'individu dans l’évolution progressive de l'humanité.
Le développement psychique de l'individu, parallèle au développement de son système nerveux, accomplit, d'après Baldwin, l'évolution suivante: « l°une simple contractilité, correspondant aux premiers sentiments de plaisir et de peine ; 2° un accroissement nerveux correspondant aux sensations et comprenant des groupes d'impressions musculaires ainsi que certaines réactions adaptées; 3° un autre accroissement nerveux correspondant aux perceptions simples des objets, avec le développement complet de l'organisation motrice, de l'attention spontanée et de l'instinct; 4° une coordination croissante des données de la conscience, mémoire, imitation, impulsions, émotions premières; 5° enfin, l'apparition de l'intelligence et de la pensée consciente : l'action
volontaire et les émotions supérieures. »
D’autre part «la continuité plus ou moins régulière du développement psychique, la solidarité de ses divers éléments, le parallélisme de ses manifestations intellectuelles, affectives et motrices, ne permettent pas de distinguer, au cours de l'évolution mentale, des étapes caractéristiques, signalées par l'avènement de certaines fonctions, l'apparition de certains progrès. Des formes supérieures de l'activité intellectuelle, comme le jugement par exemple, peuvent se manifester de très bonne heure, chez l'enfant de quelques mois; mais alors
sous un mode simple, élémentaire, que l'incessant progrès du développement psychique enrichira de continuels apports et élévera, dans la mentalité de l'adulte, à une des opérations les plus complexes et les plus hautes de l'esprit. »
En fait, en hygiène pratique, v on étudie successivement cette évolution psychique et ses lois aux diverses époques suivantes : 1. premières semaines de l'enfance ; 2. première enfance, qui s'étend jusqu a l'âge scolaire et dont l'épisode le plus important est constitué par l'apparition!' du langage; 3. l'âge scolaire; 4. la puberté; 5. l'âge adulte; 6. révolution mentale sénile. Aux quatre premières périodes, le devoir biologique s'impose plus aux parents et aux maîtres qu'à 1 enfant; ce sont les périodes de l'éducation intellectuelle (avec la question de la fatigue et du surmenage intellectuels que nous allons retrouver à propos de la loi du travail). Chez l'adulte, l'éducation intellectuelle par les parents est terminée ; le devoir d hygiène psychique s'impose directement et exclusivement au sujet lui-même et vise alors surtout, non plus tant l'évolution psychique de l'individu que son rôle psychique dans l'évolution progressive de l'humanité entière.
Je l'ai déjà dit: ce rôle psychique est départi à tout homme; chacun doit travailler au progrès de l'humanité. La loi du travail s'impose comme un devoir biologique à tous les hommes.
a L'homme est fait pour travailler, comme l'oiseau pour voler, dit très justement Liard... Pour la plupart des hommes, le travail est une nécessité. On ne vit pas de rien et qui ne travaille pas n'a rien. Pour tous , c'est un devoir... Le travail est la mise en valeur des trésors qui sont contenus en nous et qui, sans le travail, resteraient cachés. »
I) ailleurs, si la loi du travail est universelle et si le devoir du travail s'impose à tous les hommes, la réalisation et l'exécution de ce travail obligatoire ne se présentent pas sous la même forme pour chacun. « Aucun travail n'est indigne
Grassf.t. — Devoirs et périls biol.
de l’homme... Pour tous les hommes il est honorable de travailler dans la mesure de leurs forces et de leurs aptitudes. »
La conséquence de cela est que la loi du travail est nécessairement complétée dans une société bien organisée par la loi de la division du travail. « Plus les sociétés humaines se perfectionnent, plus le travail se divise... Qu arriverait-il si chacun voulait faire la même chose que les autres? Rien ne se ferait plus et nous retournerions vite à la vie sauvage. Toutes les besognes sont donc utiles. Par conséquent, n'ayez pas de mépris pour celle dont vous serez chargé ni pour celle des autres... U n’y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens ».
Personne n'a d'excuse à présenter contre la loi du travail, qui s'impose à tous les hommes comme un devoir biologique, auquel il n'est pas permis de se soustraire en invoquant la théorie du moindre effort. « En économie politique, il existe une loi qu'on appelle loi d’ économie et en vertu de laquelle l’homme cherche à obtenir, très légitimement, un maximum d'effet avec un minimum de peine » ; mais il ne faut pas confondre cette loi avec la paresse, qui peut aussi être appelée le moindre effort et « qui est une prédisposition naturelle, que personne ne combat plus guère (dit René Bazin) à ne point donner tout l'effort qu’il faudrait ».
L'homme doit travailler et ne pas craindre de prendre de la peine : le succès dans la vie est à ce prix. Comme René Bazin le dit encore aux jeunes hommes, «il n'y a qu'un secret, il n'y a qu’un appui, il n'y a qu'une garantie contre le lendemain : c'est l'énorme travail. Qu'ils travaillent donc, qu'ils échappent à la contagion du moindre effort, leur victoire ne fait aucun doute ». En tous cas, ils auront fait leur devoir; car c'est le seul moyen de le faire.
Contre cette loi et, ce devoir du travail on lève souvent devant les familles — et les jeunes exploitent même volontiers — le spectre du surmenage, dont on a singulièrement exagéré T importance, au moins au point de vue scolaire.
DEVOIRS BIOLOGIQUES INDIVIDUELS gg
Certes je ne nie pas rexistence du surmenage ; mais d'abord on attribue souvent à ce surmenage bien des phénomènes qui sont dus à d'autres causes; puis c'est souvent un masque dont la paresse se pare volontiers.
Chez l’enfant, le surmenage est très rare, parce que l’ehiant se défend naturellement contre la fatigue intellectuelle par F inattention. Quand la dose de travail qui lui est imposée dépasse ses forces psychiques courantes (souvent même avant) il est averti par ses sensations cénesthésiques et alors iln écouté plus-, il se contente d’entendre et d’exécuter automatiquement ce qu on lui dit; il ne. fatigue plus son cerveau psychique. « Donnez à un enfant, disait Charcot, un travail énorme, beaucoup au-dessus de ses forces, il l’accomplira . peut-être. Mais toute la portion qui dépassera la moyenne' de sa vigueur intellectuelle, il la fera comme une machine. » Donc, le surmenage intellectuel ne se produit pas tant, que l’homme obéit automatiquement à ses avertissements cénesthésiques de défense; il se défend tout naturellement contre la fatigue intellectuelle par son psychisme inférieur. Le surmenage peut apparaître et apparaît souvent quand 1 homme, plus développé, ne tient plus volontairement aucun compte des avertissements de sa céneslhésie psychique, continue à travailler malgré les signes de fatigue... C’est, ce qui arrive chez les jeunes gens qui préparent des examens ou des concours (avec limite d’âge) au début d’une carrière difficile et importante, et aussi chez l’adulte et l’homme de tout âge, qui se laisse absorber et obséder par une profession 6t des soucis au-dessus de ses forces.
En somme, 1 homme normal est construit de manière à supporter le travail, à remplir son devoir de travail ; il a un appareil physiologique de défense contre la fatigué qui le garantit du surmenage. Le surmenage n’est, pas la conséquence du travail physiologique.
Quand l’homme, adulte et libre, travaille trop et surtout quand il travaille mal, quand il ne sait pas travailler et
éparpille ses forces intellectuelles sur trop de sujets à la fois, quand il force son talent et cherche à adapter son travail à des sujets qui dépassent ses forces intellectuelles, quand il ne sait pas hiérarchiser et classer ses occupations, sa lonction de défense contre la fatigue intellectuelle flanche, est plus ou moins complètement vaincue, l’homme devient malade et il doit appeler le médecin.
Le surmenage intellectuel est une maladie , que, seul, le médecin peut diagnostiquer , analyser et traiter. Le surmenage n est pas une objection à la loi et au devoir du travail, qui s imposent à tous les hommes comme le résumé et la synthèse de L’hygiène psychique.
4. Les conflits et la hiérarchisation des devoirs biologiques
de ce premier groupe.
La question des conflits et de la hiérarchisation entre les divers devoirs biologiques se posera surtout quand nous connaîtrons un grand nombre de ces devoirs et notamment quand, aux devoirs individuels que nous venons d étudier, nous aurons ajouté les devoirs interindividuels et les devoirs sociaux. Mais, déjà entre les seuls devoirs biologiques individuels, la question peut se poser - de certains conflits à résoudre par une hiérarchisation rationnelle.
William James a très spirituellement montré « la rivalité et les conflits des différents moi » : il me faut souvent, dit-
il. accepter « de ne réaliser 1 une de mes personnalités empiriques qu’en renonçant aux autres. Ce n est pas que je n aimerais à cumuler : je voudrais au contraire, si c était possible, être à la fois un joli homme bien en chair et élégamment habillé, un athlète de renom, un businessman gagnant son million tous les ans, un homme dpsprit, un bon vivant, un don Juan irrésistible, tout en restant un philosophe ; je voudrais réunir en moi le philanthrope, l’homme d’état, le grand capitaine, l’explorateur africain.
le poète inspiré et le saint. Je ne puis : c’est absolument impossible. Les occupations du millionnaire iraient à rencontre de celles du saint; le philanthrope et lé bon vivant se donneraient des crocs-en-jambe ; le philosophe et le don
Juan ne pourraient cohabiter dans le même corps fait de boue. )>
Ü faut choisir. Ce choix ne peut se faire que par et sur une analyse très impartiale et très complète de soi-même. IVo-i asauTov. Et, comme ce choix doit être fait au début de la vie pour orienter ensuite sûrement toute l’existence, il doit être surtout fait et dirigé par la famille et les maîtres ; c est là le grand but de Y éducation : bien analyser et préciser le tempérament. 'psychique de l’enfant et, une fois ses meilleures aptitudes décidées et fixées, développer en lui tout ce qui marche dans le sens choisi ; arrêter et réprimer tout ce qui contrarierait cette marche ou la dévierait vers un but différent.
L individu, ainsi orienté et dirigé dans son enfance et sa jeunesse, intervient ensuite et prend la direction de son évolution psychique. Il doit avoir de Y ambition, non l’ambition de fout faire, de tout embrasser, de tout réussir (ce serait le moyen d’échouer partout et de ne pas faire son devoir) ; mais 1 ambition de réaliser l’idée particulière qui résume sa Aie individuelle. « Qui veut sauver son moi le plus vrai, le plus fort, le plus profond, doit donc examiner soigneusement toute la liste, choisir un numéro et y jouer sa vie. Dès lors, tous les autres moi se volatilisent. »
tout ceci ne va pas sans sacrifices, qu’il faut savoir accepter, parce qu’ils sont lions et nécessaires. « C’est au renoncement que mènent régulièrement les déceptions qui s accumulent et les luttes qui ne finissent pas... Une étrange clarté inonde notre âme quand nous acceptons de bonne foi notre néant dans un ordre quelconque. Il n’y a pas que 1 amertume dans le cœur de l’amoureux renvoyé définitivement avec un non inexorable. Bien des gens de Boston,
102 DEVOIRS BIOLOGIOUES INDIVIDUELS
experto crede, et sans doute aussi (j'en ai peur) d'autres villes, augmenteraient dès aujourd'hui leur bonheur s'ils voulaient bien, hommes et femmes, renoncer une fois pour toutes à se développer un moi musicien et consentir à dire publiquement et sans respect humain qu'une symphonie est une calamité. Quel jour agréable que celui ou nous renonçons à être jeunes ou sveltes !... »
Voilà le résumé des devoirs biologiques individuels : par l'éducation d'abord sous la direction de sa famille et de ses maîtres, par soi-même ensuite, on doit analyser soigneusement son moi, voir ses forces vraies et les cultiver, en même temps élaguer (brutalement et douloureusement s'il le faut) toutes les forces à côté, dont le développement faux et incomplet gênerait l'évolution régulière et physiologique du moi.
Je préfère cette règle, souple et différente suivant les individus, à celle trop générale et absolue qui range « les différents moi qu'un homme peut posséder et les différents degrés d'estime que leur répartit son amour-propre le long d'une échelle hiérarchique, dont le moi physique occupe le bas, le moi spirituel le haut, tandis que les moi matériels distincts du moi physique et les différents moi sociaux occupent les échelons. intermédiaires. »
Cela dépend des cas et des individus : en général il ne faut mépriser aucun de nos devoirs biologiques, il faut respecter et aimer notre individu comme les autres hommes et comme la société... Tous les devoirs sont obligatoires c'està-dire ont, tous, le même droit à être accomplis.