LES PÉRILS CORRÉLATIFS AUX DEVOIRS BIOLOGIQUES
INDIVIDUELS (suite)
LES INIOXICATIONS VOLONTAIRES, EUPHORISTIQUES ET HABITUELLES : L’ALCOOLISME.
E Les intoxications volontaires, euphoristiques et habituelles. — 2. Analyse psychologique : toxicomanie mentale (dipsomanie) et psychique A Folie toxicomane ; B. Demifolie toxicomane; G. Tempérament toxicomane. — o. Alcool, alcoolomame et alcoolisme : A. Définitions; alcool aliment médicament et poison; B. Causes de l’alcoolisme; G. Effets de l’alcoolisme.
1. Les intoxications volontaires, euphoristiques et habituelles.
Le poison est un moyen, que Ton peut employer, comme le revolver ou la pendaison, pour se suicider; à ce point de vue, Y étude des empoisonnements ou intoxications volontaires ne présente rien de spécial et ne doit pas être séparée de r étude générale du suicide faite dans le chapitre précédent.
Mais on peut, aussi, non s'empoisonner pour se suicider, mais absorber des poisons dans un tout autre but. C'est souvent une manière d’arriver au suicide, puisque l'on peut ainsi se tuer; mais on se tue ainsi sans le vouloir, sans s’être proposé délibérément ce but : l’absorption volontaire du poison entraîne le suicide involontaire ou, si l'on n’arrive pas jusqu’à la mort, on produit ainsi toujours une diminution ou un amoindrissement de la vie personnelle, qui est, comme le suicide lui-même, en contradiction formelle avec le devoir de respect et d’amour de sa propre vie, dont nous avons vu l’existence et le caractère obligatoire.
Il est lacile de voir les différences profondes, qui séparent les intoxications volontaires ayant le suicide pour but (que nous n’avons pas à étudier ici) et les intoxications volontaires, objet de ce chapitre, par l’alcool, F opium ou F éther par exemple.
1° Il y a d’abord une première et grande différence dans
la dose et la mode d’administration et d’action du poison.
Pour se suicider, on prend une dose élevée de poison, une
dose que l’on juge mortelle et on cherche un effet immédiat
ou tout au moins rapide, aboutissant à la mort; on
absorbe donc le poison en une fois ou à des intervalles très
rapprochés, on cherche à obtenir l’effet toxique maximum.
Dans le second groupe de faits au contraire on prend des doses relativement faibles au début, d’un effet toxique nul ou insignifiant; ce n'est que plus tard et progressivement que l'on augmente la dose prise chaque fois : les effets désagréables sont ainsi très atténués, dans les premières périodes au moins, et on arrive à l'empoisonnement vrai et à la mort, lentement, insidieusement, sournoisement : le médecin est souvent seul à prévoir le désastre; le patient ne s’en doute pas ou du moins il souffre assez peu pour préférer continuer la pratique désastreuse malgré les avis et les menaces de son médecin. On comprend dès lors qu’il ne s’agit plus ici d’une absorption brusque et brutale d’une haute dose en une seule fois : on prend son poison tous les jours, ou même plusieurs fois par jour ; ce sont les intoxications habituelles (alcool ou tabac par exemple) ; les symptômes sont ceux de l’intoxication chronique et ne se développent que progressivement et lentement.
2° Un deuxieme , et plus important, caractère différentiel de ce mode d’intoxication volontaire est tiré de \' intention du sujet qui s empoisonne.
Le sujet qui prend du poison pour se suicider le prend à cause de l’effet toxique qu’il veut obtenir; 1 autre le prend au contraire malgré l’effet toxique qu’il ignore, qu’il feint
d ignorer, qu il espère éviter ou dont il ne tient pas compte. Son but est d obtenir, non les effets fâcheux, pénibles, douloureux ou dangereux du poison, mais ses effets agréables. Les substances employées ainsi produisent en effet d'abord (et longtemps encore si on gradue savamment l'accroissement, des doses) des effets de bien-être, de plaisir, de satisfaction, d'euphorie extrêmement remarquable. C'est ce qui a tait donner à ces intoxications le nom d' euphoris tiques.
Ces intoxications euphoristiques, dit Paul Carnot, « sont d autant plus frequentes qu elles sont non plus évitées )> (comme les intoxications accidentelles, professionnelles...), « mais au contraire recherchées par ceux qui en sont les victimes, à cause de l'excitation et du bien-être passagers déterminés par le poison, à cause du besoin morbide, irrésistible, qu'elles occasionnent après un certain temps d'accoutumance » .
Ces intoxications, qui ont (d'après ce que je viens de dire) le triple caractère d être volontaires , euphoristiques et habituelles, constituent, pour I individu et pour la société, un péril d'une gravité extrême et croissante: péril pour l'individu qu elles stérilisent au point de vue psychique, dont elles diminuent, puis suppriment la valeur [et le rendement, dont elles font un dégénéré, un malade et un infirme et, quelles tuent ensuite, — péril pour la société, dont elles altèrent, les sources actives, dont elles troublent le fonctionnement régulier et progressif, quelles minent et détruisent plus ou moins rapidement. '
On peut dire que le péril social créé par ces intoxications euphoristiques est encore plus grand que celui créé par les suicides, parce que le nombre de ces intoxications volontaires est beaucoup plus considérable que celui des suicides, que ce nombre croît plus rapidement que celui des suicides dans les conditions actuelles de la société et que, pour des motifs faciles à comprendre, ces intoxications, aussi a°Téa-
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blés dans leurs effets immédiats que dangereuses dans leurs conséquences tardives, n’inspirent pas la même répugnance et la même répulsion que le suicide brutal au grand public instruit et intelligent. Si le suicide est déjà le fruit tardif de la civilisation humaine, les intoxications habituelles correspondent à un degré de raffinement supérieur de cette civilisation.
C’est donc avec encore plus d'énergie et d’insistance qu’il laut mener la campagne contre les intoxications euphoristiques au nom de la morale et de la sociologie basées sur la Biologie humaine. Il faut que l’individu qui succombe à ces lamentables tentations ne puisse pas du moins arguer d’une ignorance, plus ou moins sincère, du péril qu’il fait ainsi courir à lui-même et à la société.