C. Causes de l’accroissement du nombre des suicides
Le respect de sa propre vie est un devoir pour tout homme ; le suicide est défendu moralement. Et cependant, non seulement le suicide existe, mais encore le nombre des suicides va toujours en augmentant ; le péril social qui résulte de cet accroissement continu du nombre des suicides devient de plus en plus grave et préoccupant.
Pourquoi ? Quelles sont les causes sociales de cet accroissement du nombre des -suicides à tous les âges (même dans l’enfance) ?
1° D’abord Y état psychique, que nous avons vu à la base et à la racine du suicide, devient de plus en plus fréquent : non pas tant peut-être l'état mental psychosique, qui entraîne la folie du suicide, que l’état de déséquilibre ou de demifolie qui entraîne la débilité de la raison et de la volonté et rend le suicide infiniment plus facile et, fréquent.
Cet état de déséquilibre psychique suicidogène envahit toutes les sociétés, tous les rangs de la société, tous les âges, toutes les professions... soit que l’individu Fait reçu de son hérédité, soit que la vie moderne Fait fait naître par ses conditions d’entraînement et d’outrance, soit que l’individu Fait acquis volontairement par ses vices ou ses mauvaises habitudes (alcoolisme, etc.).
En somme, nous trouvons une première cause sociale de l’accroissement du nombre des suicides dans Y affaiblissement y énéral des caractères , qui entraîne, dans la vie de tous les jours, une influence de plus en plus grande des causes les plus futiles sur les décisions les plus graves: pour
goûter un plaisir immédiat, pour éviter une douleur actuelle, pour ne pas faire un léger effort, pour se soustraire à la loi du travail et de la souffrance... on oubliera sa mission dans le monde, son utilité dans la société, son devoir de vivre pour soi et pour les autres.
2° Les sanctions contre le suicide sont, par la nature même des choses, extrêmement réduites, sinon milles... L acte, une lois consommé et réussi, échappe naturellement à toute sanction quelconque, puisque le coupable est mort. La peur de la sanction legale ne peut agir que préventivement ; encore une sanction légale ne peut-elle frapper
qu une tentative de suicide ayant échoué ou que la complicité.
A ce dernier point de vue, « le suicide n'étant pas considéré comme un crime par la loi française, la complicité de suicide n est pas non plus poursuivie. Mais certaines législations étrangères la punissent (Espagne, Brésil, Hongrie, Angleterre, etc.). Dans le premier cas, dit Belot, la logique juridique est toute abstraite : pas de complice là où il n'y a pas de coupable. Dans le second cas, le droit est bien plus près de la vérité sociale et psychologique : celui qui se tue accomplit un suicide, mais celui qui favorise ou facilite la mort d’un autre , commet, pour autant, un homicide ».
Quant aux tentatives de suicide qui restent incomplètes, la loi ne peut les atteindre que quand l'automutilation a été faite dans un autre but, criminel ep lui-même : pour motiver une exemption du service militaire par exemple.
De toutes manières, les sanctions légales du suicide sont insignifiantes ou milles; ce qui contribue encore à faciliter le développement de ce péril social.
3° Tous les auteurs reconnaissent et proclament que le suicide est non seulement un fait humain (ce que j'ai montré
plus haut) mais encore un fait tardif dans l'histoire de la civilisation humaine.
Au début, l'homme, moins différent des animaux qu'aux
LE SUICIDE
époques ultérieures de civilisation plus avancée, obéit plus naturellement et plus habituellement à l'instinct de conservation, au sentiment instinctif de respect et d'amour pour sa propre vie. Plus tard, au fur et à mesure que son psychisme supérieur et ses facultés de libre examen se développent davantage, il discute plus souvent ses instincts, leur obéit moins aveuglément et moins constamment, il pèse et compare les divers motifs qu'il a de continuer à vivre ou de disparaître.
De ce fait Durkheim conclut que le bonheur de l'individu ne s'accroît pas avec le progrès. Voici son raisonnement : « le seul fait expérimental qui démontre que la vie est généralement bonne, c'est que la très grande généralité des hommes la préfère à la mort. On peut être certain, là où l'instinct de conservation perd de son énergie, que la vie perd de ses attraits... Si (les suicides) s'accroissent, c'est que l’instinct de conservation perd du terrain. Or, le suicide n'apparaît guère qu'avec la civilisation; il est à l'état endémique dans les peuples civilisés; les chiffres augmentent régulièrement depuis un siècle. La marée montante des morts volontaires prouve que le bonheur général de la société diminue. Il n'y a donc aucun rapport entre les variations du bonheur et les progrès de la division du travail. »
La conclusion ne me paraît pas rigoureuse : l’instinct de conservation perd du terrain dans les décisions de l'homme civilisé ; mais cela ne prouve pas que le bonheur de l'homme diminue; cela veut dire simplement que l’homme civilisé raisonne plus son instinct de vivre que l'homme primitif et le résultat de ce raisonnement est plus souvent la défaite du devoir de vivre.
En tous cas, cette troisième cause de l'accroissement du nombre des suicides est indiscutable : le progrès de la civilisation et du psychisme supérieur, autonome et volontaire.
i° Une quatrième et dernière cause — peut-être la plus importante — de cet accroissement des suicides est l'affaiblissement dans les esprits des idées et principes religieux, de la crainte de la sanction spirituelle, de la croyance à la vie future... La foi religieuse dans l'immortalité de Lame ou seulement 1 incertitude sur ce terrible mystère de Tau delà sont, certainement b argument le plus puissant qui arrête ! homme tenté de se suicider.
Dans les \ies le plus constamment heureuses, nombreuses sont les heures, où les raisons de vivre (en y comprenant le sentiment du devoir de vivre) seraient contre-balancées et détruites par les raisons de ne plus vivre si on était absolument certain que la mort est la rentrée positive, définitive et totale dans le néant.
Ceci est si vrai que j ai coutume de donner la persistance de vie de l’humanité comme une preuve que l'incroyance certaine à la vie future est moins répandue qu'il ne semble au premier abord. Je crois que l'univers se dépeuplerait rapidement de tous ses hommes, si la croyance à l'immortalité de l ame (ou au moins 1 indécision sur cet angoissant problème) n était pas chevillée au fond de l'esprit humain, plus solidement encore que l'instinct de conservation.
En tous cas, et sans en rien déduire ici en faveur de la religion, il est indiscutable que l'affaiblissement des croyances religieuses sur la vie future est une cause très importante (dont le sociologue ne peut éviter de tenir compte) de l'accroissement du nombre des suicides.
D. Conclusions. En somme, et pour conclure ce paragraphe, « le suicide est, comme disait J. -J. Rousseau, une mort furtive et honteuse; c’est un vol lait au genre humain ». C'est un crime contre la- société, qui frustre la société de tous les services qu'elle est en droit d'attendre de 1 individu. « Quelque malheureux qu'il soit, dit Liard,
1 homme ne doit pas s'ôter la vie; car, en s'ôtant la vie, il
LE SUICIDE
se met dans l'impossibilité de remplir les obligations qui lui sont imposées par la loi morale. »
L’inobservation du devoir de vivre constitue un péril social grave, important et croissant, contre l'invasion et le développement duquel on ne peut trouver aucune sanction légale. Le seul moyen de le conjurer ou de l'enrayer est de le signaler et de le faire bien connaître : c'est, en un mot, de répandre, autant et aussi bien que possible, l'enseigne ment de la morale et spécialement l’enseignement des devoirs individuels pour lesquels la loi civile est impuissante et dont la seule sanction est le péril biologique corrélatif.