‹ Devoirs et périls biologiquesChapitre 19 sur 105 · ALCOOL, ALCOOLO MANIE, ALCOOLISME · texte numérisé non relu

ALCOOL, ALCOOLO MANIE, ALCOOLISME

rt. qu il peut « compenser jusqu'à un certain point l’usage des matières amylacées et des matières grasses ».

Pour la plupart des hygiénistes, l’ouvrier, travaillant au grand air, peut, raisonnablement, sans abus et sans s’intoxiquer, absorber par jour environ un litre de vin à 9 ou 10 degrés (ou un peu plus de bière ou de cidre). Au même ouvrier on permet, bien dilué et fractionné , un gramme ou mieux un centimètre cube d’alcool pur par kilogramme d animal : soit, pour un homme de 75 à 80 kilogrammes, un litre de vin à 7,8 ou 8 degrés ou trois quarts à quatre cinquièmes de litre de vin à 10 degrés (ceci étant, bien entendu, la quantité totale d’alcool absorbé, sous une forme quelconque en vingt-quatre heures).

Ces vieilles règles classiques ne sont en rien contredites ou modifiées par les expériences de Atwater et Bénédict ; leurs sujets, bien portants, faisant huit heures de bicyclette par jour, n’ont eu aucun effet toxique et ont eu des effets alimentaires des 70 à 80 centimètres cubes d’alcool qu’ils ont absorbés au maximum, fortement dilués dans l’eau et fractionnés en plusieurs fois à chaque repas.

Ayec aussi peu de raison on a voulu combattre la notion de toxicité de 1 alcool en rappelant que c’est un médicament préconisé et utile.

A une assemblée générale de la société de préservation contre la tuberculose (1903) un chirurgien a été accusé — à tort d’ailleurs — d’avoir cité l’usage modéré de l’alcool comme moyen de lutter contre la tuberculose. Et toute la presse de s’esclaffer sur cet alcool bon enfant, qui, après avoir lait « le lit de la tuberculose », s’offre pour la guérir comme le sabre de M. Prudhomme sortait de son fourreau pour défendre ou pour combattre les institutions.

De même, le profeseur Gide déclare que F assistance publique de Paris aurait pu laisser signer par d’autres cette, déclaration que « l’alcool est nuisible à tout le monde », puisque cette « vénérable personne » est en train de s’in-

toxiquer fortement par Y alcool, la consommation de ce poison augmentant chaque année dans ses hôpitaux dans des proportions inquiétantes pour le budget.

Est-il besoin de faire remarquer que, dans cette affiche incriminée, l’alcool est déclaré nuisible à tout le monde, au même titre que l’opium ou l ’arsenic ? On peut bien dire que ce sont là des poisons dangereux et cependant ce sont aussi des médicaments, très utilement employés tous les jours pour le plus grand bien des malades. On peut même bien dire que tous les médicaments sont des poisons.

Donc, nous pouvons dire avec tous les médecins : l’alcool est un médicament et un bon médicament, à condition, bien entendu, que, comme pour tout médicament, les indications et les doses en soient toujours précisées par un médecin dans chaque cas particulier : dans certains collapsus, dans les pneumonies adynamiques, dans certaines broncho-pneumonies des enfants, dans la lièvre algide, etc., l’alcool fait souvent merveille.

Donc, l’alcool est un aliment ; l’alcool est un médicament ; mais cela n’empêche pas que l’alcool soit aussi un poison et un poison dangereux pour l’individu et pour la société.

B. Causes de l’alcoolisme. — Les ravages de l'alcoolisme sont très étendus et s'étendent tous les ans davantage.

« En France, dit Paul Gaultier, la consommation annuelle de l’alcool par habitant était, en 1887, de 3 litres 81, supérieure par conséquent de plus d'un litre à ce qu elle est en Angleterre. Et notez qu’il s’agit là d'alcool pur; ce qui équivaut, l’alcool commercial pesant à peu près 40 degrés, à environ 8 litres 75 d’eau-de-vie ordinaire. Comme, par ailleurs, il importe de défalquer les enfants et les femmes, qui. pour n'ètre pas moins alcoolisés que les hommes dans quelques-uns de nos départements, .échappent en grandemajorité à la passion alcoolique, la moyenne de 8 litres 75 pour l’ensemble de la population revient à 35 1 i I res parélec-

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leur... A faire le partage (entre les sobres et les intempérants) il vient que, pour atteindre ce chifïre de 35 litres en moyenne, il est nécessaire que la consommation individuelle s'élève, pour certains, jusqu'à 80 litres d'eau-de-vie par an... Et encore les statistiques officielles ne consignent avec exactitude que la consommation de l'alcool taxé... Au million 700 000 hectolitres d'alcool taxé, produit et consommé annuellement, il faut, par suite, ajouter de 200 000 à 300 000 hectolitres qui échappent à tout droit. Qu on se ligure la masse que cela forme, étant donné que les 1 300 000 hectolitres d'alcool pur absorbés en 1905, soit 3 millions et demi d'hectolitres à 40 degrés, représentent 350 millions de bouteilles d'un litre... Le péril est grave, très grave... Il est plus grave que tous les fléaux réunis qui dévastèrent le moyen âge ».

Pourquoi et comment boit-on dans la société humaine ordinaire, dans le monde où l’on mène la vie sociale la plus correcte? Pourquoi commence-t-on à boire ? J entends : à boire trop, à boire de l’alcool, à boire habituellement autre chose ou plus que le vin coupé d'eau, aux repas et à la dose quotidienne indiquée plus haut.

Les uns boivent pour faire comme les autres, comme les camarades, et ensuite pour faire plus qu’eux. On est aussi crâne qu'eux ; on boit comme eux ; on se donne rendezvous à l'apéritif, à « l'heure verte». Pour nôtre en reste avec personne, on rend et accumule les tournées, on élève des pyramides de soucoupes.

Le temps n’est plus où, comme dans la première partie du règne de Louis XIV, « l'eau-de-vie ne se vendait que dans les officines des pharmaciens c’est-à-dire, selon l’étymologie, des vendeurs de poisons ». Les cabarets se sont multiplies dans des proportions effrayantes. En France, on en comptait 281 000 en 1830 et 500 000 en 1897. « Dans le département du Nord, on compte un cabaret pour 46 habitants ou pour

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15 adultes---> à Paris, il y a 33 000 cabarets c’est-à-dire plus (1 un pour (rois maisons. »

Dans ces cabarets, quelques-uns (les plus excusables et les plus rares) entrent pour oublier les misères de la vie et parce que c'est le seul plaisir accessible à leur situation sociale : 1 alcool se venge souvent en leur servant des ivresses Iristes. La plupart y entrent par désœuvrement et y retournent par goût ou par vice.

D autres et, s ils ne sont pas les plus nombreux, ils ■sont, les plus coupables, parce qu'ils ont une intelligence supérieure à la moyenne — boivent pour se singulariser, se procurer des sensations neuves, se distinguer du milieu bourgeois, se séparer des philistins.

G esl pour « se soulever au»dessus des vulgarités et des misérables petitesses de l’existence quotidienne », c'est pour « vivre la poésie » que l'auteur des Contes fantastiques Hoffmann alla au cabaret et en arriva à vendre sa vieille redingote pour avoir de quoi dîner. En buvant comme Alfred de Musset, les esthètes pensent acquérir le génie de l’auteur de Rolla et de la Nuit d’octobre.

On boit par snobisme. Pour imiter les Anglais et être entièrement « Smart », on ne se contente pas de plastronner avec du linge blanchi a Londres, on éprouve « l'impérieux besoin d’aller essuyer ses manches sur un comptoir d’acajou luisant, où quelque barmaid vous servira le cocktail incendiaire qu il faudra noyer dans un verre d soda vvater au wisky ».

Enfin, il y a ceux que leur profession oblige à boire (ou bu moins qui le disent) : les marchands de vin. les dégustateurs, tous ceux qui font leurs affaires au café, mais aussi tous ceux qui peinent ei suent comme les journaliers et les maçons. . . tout le monde alors. « C est le métier qui veuf

ça » devient une excuse tellement banale qu'on n'ose plus la présenter sans rire.

'Noilà quelques-unes des voies principales par lesquelles

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1 alcool — mot arabe qui signifie « le subtil » — commence à s'introduire dans notre organisme.

Ajoutons — car il faut bien le reconnaître — que ses premiers effets ne sont pas désagréables ; loin de là. Ce ri est pas comme la première pipe qui donne des nausées.

La plupart des spiritueux ont bon goût : le poison est dore à plaisir. Les premières doses, les faibles, n'augmentent pas notre capital de forces, mais les stimulent, les mobilisent : la devanture est mieux garnie.

Dès qu'on y est un peu habitué, la privation donne une sorte de faiblesse et de malaise, que de nouvelles doses dissipent au moins momentanément. Ce stimulant devient un devoir de la vie : comme l'accoutumance arrive,, il faut augmenter progressivement la dose pour obtenir les mêmes effets ; et l'empoisonnement arrive ainsi peu à peu, graduellement, d’un pas plus ou moins rapide, mais sûr.

Et voila comment, en commençant par un petit verre qui se croyait ou se disait stomachique ou apéritif, on devient un alcoolique vrai — sans jamais s être enivré. Voilà pourquoi et comment on devient alcoolique dans le monde — et dans tous les mondes.

Je n ai pas besoin d insister pour montrer que, derrière tous ces éléments étiologiques de l'alcoolisme, il y a toujours — à un degré d’ailleurs variable — l'état psychique décrit ci-dessus : la faiblesse de caractère, la débilité morale, l'amour du bien-être ou du plaisir immédiats faisant oublier les menaces les plus certaines pour le bonheur à

venir. Car — et c’est là un point qu'il ne faut pas oublier

la plupart des hommes qui s'alcoolisent ne sont ni des imbéciles ni des ignorants. Ils ont une intelligence, souvent audessus de la moyenne, en tous cas largement suffisante pour comprendre qu’ils se font mal en buvant, qu’ils se préparent ainsi des souffrances prolongées, une vieillesse pénible, une mort anticipée ; la plupart savent qu’ils

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compromettent leur hérédité et par conséquent nuisent à h humanité.

Ils savent donc tous qu’en buvant ils manquent à un devoir sacré, le devoir de respect et d’amour de leur propre vie, le devoir de participation et de collaboration au progrès continu de l’espèce humaine. . . et, sachant tout cela, ils boivent et recommencent à boire parce qu'ils se laissent entraîner par le besoin et le désir du moment, par le désir d’éviter ou de dissiper le malêtre que leur procure l'abstinence.

Il va sans dire que, si j’insiste sur le rôle et l’importance de Cet état psychique dans l’étiologie et la patbogénie de l’alcoolisme, ce n’est pas que je veuille en faire une excuse pour ces malheureux ; c’est un élément uniquement d’ explication ; élément qu’il est bon de connaître et de préciser, parce qu’il est le point de départ des indications prophylactiques et thérapeutiques.

C. Effets de l’alcoolisme. — a. Les effets de l’alcool ne sont pas les mêmes dans tous les cas ; il y a des éléments modificateurs de la nocivité de ce poison.

D’abord la dose : même pour le vin, qui est la forme la plus inoffensive, j’ai dit plus haut la dose quotidienne qu’un homme ne doit pas dépasser. Il ne faut donc pas dire : le vin ne fait jamais mal. Quand on en boit trop, il fait mal. On peut dire seulement que le mauvais vin fait encore plus vite mal.

En deuxième lieu, la vitesse , avec laquelle une même dose d’alcool est ingérée, n’est pas sans influence sur la toxicité de la boisson alcoolique.

Un troisième élément, qui diminue la puissance nocive de l’alcool est son degré de dilution . Il ne faut pas croire que 50 grammes d’alcool fassent le même mal, mêlés dans un litre d’eau ou seulement dans un demi-litre de liquide inoffensif ; un litre de vin contenant 100 grammes d’alcool est moins mauvais qu’un demi-litre de liqueur qui contient

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la môme quantité d’alcool. Une dose de vin pur est plus • dangereuse que la même quantité de ce vin étendu d’eau et { Ies vins très alcoolisés (Banyuls, Madère, Marsala) qui marquent 17 à 23 degrés sont plus dangereux, à égalité d’alcool absolu. I) où le danger des vins de quinquina, coca ou kola et des élixirs à base d'alcool. J’ai cité ailleurs l’histoire de S celte dame du meilleur monde qui prenait tous les jours quatre lioles entières d’eau de mélisse : chaque fiohjf contient (iO grammes d alcool a 82 degrés. Elle prenait donc tous les jours 210 grammes ou un très grand verre ou 8 petits verres d alcool à 82°, la valeur en alcool de 8 absinthes à deux sous ou de 1 1 petits verres d’eau-de-vie. On s’alcoolisera de la même manière avec F alcool de menthe, voire même l’eau de Cologne et le vulnéraire ou eau d'arquebuse.

I Ces diverses boissons constituent un danger encore bien plus grand quand on les prend comme apéritifs c'est-à-dire quand on les offre à un estomac vide ; tout poison est mieux absorbé et est plus toxique quand il est consommé à jeun.

J ai a u un malade qui a avoue absorber une moyenne de , 20 absinthes par jour (sans compter quelques rares petits verres et un peu de vin à ses repas). Ces 20 absinthes à deux sous dans nos débits font environ un litre d’absinthe pure à 50 degrés, soit un demi-litre d’alcool absolu, 5 litres de

vm à 10 degrés ou encore 35 petits verres d'eau-de-vie.

L absinthe plus chère piarque 60, au lieu de 50. degrés.

Dans ces cas, s'ajoute encore un autre gros élément de nocivité plus grande : X addition à l’alcool de diverses substances nocives et toxiques.

il y a d abord les alcools d origines diverses, dont la toxiedé varie de 1 à 25 (Joffroy et Serveaux). Dans beaucoup de vins {'relatés on ajoute des extraits ou bouquets artificiels, des «huiles de vin», dont Laborde et Magnan ont montré que 8 centimètres cubes, injectés dans- les veines d’un chien, le tuenl en une heure.

Il faut mentionner également les substances qui accom-

I « basset . — Devoirs et périls biol.

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pagnent d’ordinaire l’alcool dans les boissons fermentées ou distillées, qui, toutes, dit Duclaux, « ont ceci de commun quelles sont des toxiques plus actifs que l'alcool ». A cause de leur dilution elles n’accroissent pas beaucoup la toxicité de l’alcool et il ne faudrait pas avoir ^illusion de pouvoir préparer un « alcool hygiénique » inoffensif en le débarrassant de ces impuretés ; Duclaux a bien montré qu’il faut « renoncer à ce rêve d’alcool humanitaire qu on a caressa pendant quelques années » .

Mais la conclusion d’innocuité « ne sera plus la même si, des eaux-de-vie, cognacs, etc., nous passons aux bitters, vermouths, absinthes et en général à toutes les liqueuis dans lesquelles on a ajouté des matières diverses destinées a superposer leur action propre a celle de 1 excipient ». Quel ques-unes de ces substances sont de véritables poisons ou « sans être exceptionnellement toxiques, sont introduites à des doses telles que le mélange est dangereux... I n bu\eui, qui dilue son absinthe dans l’eau, pour en ramener le titre alcoolique à celui d un vin ordinaire, subit une împi ession plus vive que celle que lui donnerait ce veiie de \ m, et c est avec raison qu’on a distingue depuis longtemps 1 absinthisme de l’alcoolisme. Dans 1 absinthe 1 alcool est au second plan, tandis qu’il est au premier dans le vin et les eaux-de-vie. »

b. Les premiers effets de l’alcool sur l’organisme peuvent être aigus : c’est Y ivresse ; et l’alcoolisme chronique peut être coupé d’accidents aigus : c’est le delirium tremens.

L’élément causal principal de ces manifestations aiguës, n’est pas tant la forme du poison ingéré que l'état particulier de tolérance et de reaction du sujet, chez ceitams. l’alcool « paraît n’avoir aucune action, tandis que, chez!, d’autres, il produit rapidement l'ivresse, même à des doses modérées, du moins chez les psychopathes; ce qui a conduit Féré à dire que l'alcool est la pierre de touche de l’équilibri des fonctions cérébrales. »

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Le début insidieux et inconscient de l'alcoolisme est beaucoup plus fréquent que l’ivresse et, en tous cas plus important et plus redoutable au point de vue du péril social qui ‘nous intéresse ici.

On prend d'abord des doses, assez faibles pour ne pas produire 1 ivresse vraie; tout au plus, éprouve-t-on cette période de stimulation intellectuelle qui est agréable; le sujet, qui n’a pas, au début, dépassé la dose d'alcool qu'il peut tolérer sans malaise immédiat, y prend goût, recommence et peu a peu prend I habitude et le goût du poison et s'alcoolise insidieusement sans s'en rendre compte.

C'est ainsi que, dans la plupart des cas, l'alcoolomanie n est pas la causé première et initiale de l'alcoolisme. On commence à boire pour des motifs divers comme je l'ai dit plus liant et c est 1 alcool qui, au lieu de vacciner contre lui-même, prédispose a la consommation croissante du poison : c'est l'alcool qui développe d'abord l'alcoolomanie, et, par là, ensuit e l' alco oli s m e .

L état psychique d'affaissement du caractère, que j'ai analyse plus haut, n intervient comme cause efficiente tout a lait au début pour déterminer les premières prises d'alcool q ne chez les malades, aliénés ou déséquilibrés, dipsomanes. Chez la majorité des sujets, c'est à la période étudiée actuellement, apres les premières prises d'alcool, que cet état psychique intervient pour faire continuer l'usage du poison, pour en faire contracter l'habitude, pour réaliser l'intoxiea lion vraie.

A cette période en effet, à côté des satisfactions que l'on éprouve et que 1 on recherche, on commence à sentir quelques signes d effets nocifs; parce que l'on sait et parce que 1 on apprend, par les conseils des médecins, des livres et de tout Je monde, on sait le danger que l'on va courir : et cependant on continue à cause de cet état psychique de débilité de la raison el de la volonté et on devient un alcoolique.

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Cet alcoolisme, chronique et progressif, se manifeste par un grand nombre de symptômes, dont les principaux peuvent-être groupés sous deux chefs : symptômes du système nerveux, symptômes de l’état général et de la nutrition.

c . Dans les phénomènes présentés par le système nerveux T nous avons d’abord les rêves , les cauchemars et les hallucinations. Pour les décrire, j’ai utilisé ailleurs les publications de deux alcooliques de génie, Hoffmann et Edgar Poe, qui ont écrit leurs rêves et qui ont ainsi admirablement décrit les effets produits sur eux-mêmes par ce poison. Comme Arvède Barine l’a très bien montré dans ses Études sur les névrosés, leur œuvre et leur maladie se confondent.

Seul, la nuit, assis à sa table de travail, Hoffmann est entouré de spectres et de figures grimaçantes. « Ses contes, fantastiques se vivaient alors autour de lui avec tant de réalisme que beffroi le prenait et qu'il allait réveiller sa femme. La patiente Micheline se levait, tirait son tricot et s’asseyait auprès de son mari pour le rassurer. »

Ed gar Poe, qui boit « en barbare », comme dit Baudelaire, et saisit un plein verre sans eau ni sucre et l’avale d’un trait sans le goûter, a d’horribles hallucinations qu’il expose dans ses contes : il vit par la pensée dans les tombeaux en compagnie des vers et des cercueils, entend « causer les putréfactions » et sait « les sensations des déliquescences ». La tristesse, l’angoisse, la terreur paralysante imprègnent tous les contes d’Edgar Poe, dont Barbey d’Aurevilly a dit : « depuis Pascal peut-être, il n’v eut jamais de génie plus épouvanté, plus livré aux affres de beffroi et à ses mortelles agonies que le génie panique d’Edgar Poe ! »

Dans la lutte antialcoolique, peut-être ramènera-t-on quelques malheureux, par la peur de ces atroces angoissesmorales, plus facilement que par la peur du cabanon ou même de la mort. En buvant, ils fuient et veulent éviter la

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Couleur; l’inconscience ou la mort, c’est la délivrance; mais la douleur atroce, continue et croissante, c’est l’effet précisément inverse de celui qu ils recherchent au péril même de leur vie.

Comme accidents nerveux plus graves, on décrit classiquement : 1° la psychose alcoolique aiguë (accès subaigu, •iU<>u ou su! aigu) , 2° la psychose alcoolique chronique : contusion mentale avec onirisme, hallucinations, accès épileptiques ou délire vesanique systématisé, le plus souvent de .persécution ; 3° enfin la démence alcoolique : déchéance piogressn e de 1 individu, tant au point de vue psychique qu au point de vue physique; démence paralytique .

Pour échapper aux angoisses des hallucinations, Y alcoolique se suicide : « tandis qu’en 1850, sur 3596 suijj -cides, 197 seulement sont dus directement à Y alcool, en 1896, sur 9260, 1 142 lui sont imputables et, en 1909,

: .1 ^ SLll> 9619... La montée des suicides est si bien parallèle à celle de Y alcoolisme que, alors que, de 1881 à 1900, la moyenne générale de ceux-ci s’élevait de 11 à 22 pour 100 000 habitants dans toute la France, elle montait, pour les départements à bouilleries, de 18 à 39 dans la Seine-Inférieure, de 16 à 40 dans l’Eure, de 9 à 22 dans le Calvados, de 5 à 13 dans la Manche, de 6 à 17 dans 1 Orne. On peut vraisemblablement lui attribuer 30 pour 100 des suicides. »

De même, pour l'aliénation mentale. Il résulte en effet, continue Paul Gaultier, de l’enquête de Claude des Vosges, que « de 1861 à 1883, sur 86393 hommes internés, 16932 (soit 21 pour 100) étaient alcooliques et que, sur 66 772 femmes, 3 336 (soit S pour 100) étaient adonnées à la boisson. D’après les relevés de Magnan, la proportion des aliénés alcooliques inscrits au bureau d’admission de Sainte-Anne, était, en 1891, de 38,12 pour 100 chez les hommes, de 12,81 pour 100 chez les femmes et en 1900 respectivement de 30,93 et de 18,33 pour 100... En cinq

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ans, le taux des aliénés alcooliques s’est accru, à Auxerre, de 29 à 81 pour 100 ; à Marseille de 48 à 87 pour 100... Le directeur de Ville-Evrard conclut de ses observations personnelles que les formes de la folie deviennent aussi plus graves par suite de 1 abus, sans cesse croissant, des boissons alcooliques. »

L’influence de l’alcoolisme sur les crimes est également évidente. Toujours d’après Paul Gaultier, sur 205 assassinats qui ont été portés en 1907 devant les assises, 20 seulement ont pour auteurs des alcooliques ou des ivrognes ; 84 meurtres sur 382 et 92 viols ou attentats à la pudeur sur 756 ont été commis sous l’influence directe de l’alcool. Sur 248 jugements pour coups et blessures ayant entraîné la mort. 61 furent rendus contre des buveurs invétérés. En 1908. le pourcentage de l’alcoolisme est de 16 dans les meurtres, de 15 dans les viols, de 27 dans les coups et blessures graves.

cl Je passe à l’action de l’alcoolisme chronique sur toutesles fonctions autres que le système nerveux, sur la nutrition, l’état général et par suite la descendance,

A dose faible, accidentelle, médicale, l’alcool est un excitant de la fonction pour tous les organes. 11 stimule les fonctions digestives : quand on n’y est pas habitue,, un petit verre peut être médicalement utile pour activer une digestion. Il stimule les fonctions circulatoires : un verre de champagne fait battre le cœur et donne des couleurs aux joues.

Mais, si on répète les doses et dès les premières phases de l’empoisonnement, au lieu de l’exaltation, c est la dépression, que l’alcool entraîne : les digestions ^s’alanguissent, l’appétit disparaît; la circulation se ralentit el s’entrave. Alors la lésion organique apparaît et envahit l’organisme tout entier.

L’alcool a spécialement, pour effet toxique, de détruire

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loi

dans tous les organes les éléments actifs et utiles et de développer au contraire, outre mesure, le squelette de l'organe, le tissu de soutènement, le tissu conjonctif. Ainsi, peu à peu, dans chaque organe,, la partie active et vivante diminue et s’atrophie constamment, tandis que la partie inutile et inerte s"' hypertrophie et se développe : la sclérose envahit l'économie.

Cet effet de l'alcool est absolument h analogue de celui que produit la sénilité. Normalement, quand un individu vieillit, les parties actives de ses organes s’atrophient et la sclérose envahit tous les tissus. C'est absolument ce qui se passe chez h alcoolique, qui devient ainsi un vieillard anticipé, un vieillard avant l’âge. On a dit qu'on avait F âge de ses artères; il est plus exact de dire qu’on a l’âge, non de son état civil, mais de ses organes. Toutes choses égales d'ailleurs, un alcoolique de 30 ans est beaucoup plus vieux qu’un homme sobre de 60.

On comprend les graves conséquences que ces altérations progressives entraînent dans la vie du sujet, notamment dans sa résistance à l’invasion et à l'évolution des maladies, dans sa fonction antixénique.

Chez l’homme normal, l’agent, pathogène, qui veut pénétrer dans l’organisme, y est mal reçu par les éléments actifs de nos tissus : il est reçu, dit Duclaux, « comme un voyageur qui veut prendre le train et qui s’apprête à entrer dans un compartiment, dont toutes les places sont retenues » et énergiquement défendues. Les éléments actifs de l’alcoolique défendront mal la place et le microbe ennemi s’installera plus facilement.

L’alcoolique se laisse plus aisément envahir par les maladies infectieuses qui nous guettent et, quand il est atteint, la maladie est beaucoup plus grave chez lui que chez les autres et il risqué fort, malgré les secours médicaux, de mourir là ou d’autres auraient survécu et guéri. Que de sujets sont ainsi dénoncés alcooliques par la foudroyante gra-

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vite d u ne maladie accidentelle et banale comme la pneumonie et la grippe.

Ce n'est pas tout. A lui tout seul, en dehors de toute intervention de maladie intercurrente, F alcoolisme prononce et entraîne la déchéance progressive, inéluctable et définitive de l'organisme : en même temps que le système nerveux s abêtit, la circulation s’entrave, la digestion se supprime; la sclérose envahit tout et, sous des formes et avec des vitesses diverses, l'alcoolique dépérit, tombe dans l'infirmité et meurt.

Trop souvent, malheureusement, il ne meurt pas tout entier. Le désastre n'a pas dit son dernier mot si l’alcoolique laisse de la descendance. Car "hérédité de l’alcoolique est terrible : ] alcoolique engendre des dégénérés, des buveurs qui deviennent des alcooliques (par maladie), des idiots, des imbéciles, 'des retardés, des malingres, des aliénés, des criminels... et enfin (heureusement : c’est la défense de l’espèce) des stériles.

Voici, d’après Morel, les diverses étapes de cette décadence : à la première génération, immoralité, dépravation, excès alcooliques, abrutissement moral ; à la deuxième génération, ivrognerie héréditaire, accès maniaque, paralysie générale; à la troisième génération, sobriété, tendances hypocondriaques, lypémanie, idées systématiques de persécution, tendances homicides; à la quatrième génération, intelligence peu développée, premiers accès de manie à seize ans, stupidité, transition à l’idiotie et, en définitive, extinction probable de la race.

« Sur 476 descendants de 68 hommes et de 47 femmes alcoolisés, on voit, dit Paul Gaultier d’après la statistique d Ltcheverria, 26 mort-nes, 10/ morts par convulsions intantiles, 96 épileptiques, 16 hystériques, 41 idiots ou aliénés ; 79 seulement sont normaux. Sur 67 enfants issus de 10 familles de buveurs, le professeur Deinme a noté 26 morts de faiblesse congénitale, 6 épileptiques et 6 idiots. D’après

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^ §^aui, kur 761 individus entaches d hérédité alcoolique, on trouve 322 dégénérés, 131 épileptiques et 155 fous'. Ajoute z-y que les descendants d’alcooliques sont presque tous alcoolisables : 3 fois sur 4 les buveurs engendrent des bu¬

veurs... »

Et ainsi 1 alcoolisme devient, comme on l’a dit, « une des causes les plus actives de la dépopulation de notre pays. !1 use, en quelque sorte, la race par les deux bouts, en augmentant la mortalité et en diminuant la natalité ou en ne produisant que des dégénérés. »

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