AUX DEVOIRS INTER INDIVIDUELS
Nietzche distingue les sociétés où domine la morale des esclaves et celle où domine la morale des maîtres. La première morale est caractérisée par le triomphe de l'esprit grégaire, par la lâcheté et la férocité collectives, par l'asservissement veule de 1 individu aux volontés gré¬
gaires, par la défiance des supériorités, par la compassion hypocrite pour les faibles et les petits. — La morale des maîtres est caractérisée par l’indépendance de l'esprit et du cœur, par l'attitude héroïque et dédaigneuse delà souffrance; de soi-même et des autres. La morale d'esclaves est dupe de 1 illusion du progrès et se berce de je ne sais quel reve d'avenir humanitaire qui ne serait en réalité que l'universel asservissement. La morale des maîtres a le culte du passé, de la vieillesse et de la tradition. Elle veut développer dans le présent la volonté de puissance de 1 individu dédaigneuse des promesses et des rêves de l'avenir. — Nietzche identifie les sociétés fondées sur la morale d'esclaves avec les sociétés démocratiques et les sociétés fondées sur la morale des maîtres avec les sociétés aristocratiques. À notre avis, Nietzche a eu raison de diriger ses sarcasmes méprisants contre l’esprit grégaire, cet esprit de lâcheté et de cruauté collectives, dont il reste trop de traces dans nos sociétés. ïl a le mérite d'avoir été un de ces généreux esprits, qui, de nos jours, ont élevé contre l'esprit grégaire la protestation de 1 individu alisme et qui diraient volontiers avec un héros d'Ibsen : l'homme le plus puissant est celui qui est le plus seul )).
Mais, « Nietzche a eu le tort de confondre ici l'esprit grégaire et 1 esprit démocratique. L esprit démocratique n a précisément, à notre avis, d'autre raison d être que d être une affirmation de l'individualisme en lace des tyrannies grégaires. En elfet, l'esprit grégaire n est-il pas au fond de tous les préjugés, stupides ou féroces, qui déshonorent encore notre morale sociale et contre lesquels lutte précisément 1 esprit démocratique? Les prétendus maîtres n'ont-il pas
PÉRILS CORRÉLATIFS
aussi leur esprit grégaire, qui s’appellera ici l'honneur de caste, là T esprit de corps ? Esprit de corps ou esprit de caste,
peu importe; ce ne sont là que des manifestations d'un égoïsme collectif essentiellement grégaire et anti-individualiste ».
C est ainsi que 1 on dénaturé 1 idee de solidarité ; « d'une
manière générale, il y aurait de fortes réserves à faire sur le rôle social de la solidarité !... La solidarité est au fond
un égoïsme à plusieurs et l'égoïsme collectif est souvent, tout comme l'égoïsme individuel, cupide et féroce, intrigant et menteur; bien plus, il a une tendance à exagérer encore et à intensifier, dans des proportions inconnues de I egoisme individuel, ces dispositions, qu’on déclare immorales et antisociales chez l'individu, mais qu'on déclare morales et respectables chez une collectivité, comme si les
égoïsmes, en s'agglomérant, devenaient sacrosaints ».
Palan te î appelle ensuite les travaux de Sighele insistant sur cette vérité que « toute réunion, tout groupe d'hommes est moralement et intellectuellement inférieur aux éléments qui les composent » et que « les nombreuses réunions d hommes ravalent toujours, par une loi fatale de psychologie collective, la valeur intellectuelle de la décision à prendre». Après Schopenhauer, Maupassant et Ibsen, «il parle des avantages de la solitude, — libératrice et féconde.
qui nous soustrait aux hypocrisies et aux lâchetés de l'âme grégaire ».
Il ne faut pas dire, avec Izoulet, que « la solidarité est essentiellement bonne et bienfaisante » ; elle ne l'est que si elle est bien comprise et hien définie; elle n'est pas bonne par le seul « fait qu'elle est solidarité ». Palante est de l'avis de Nietzche « qui a admirablement décrit l'âme grégaire hile de la solidarité » et conclut : « si nous récapitulons le bilan moral de la solidarité, nous voyons qu’il faut se garder devoir en elle le lien social idéal. Il y a en elle plus d'égoïsme que d'altruisme, plus de crainte que de force. Elle est plus