‹ Devoirs et périls biologiquesChapitre 45 sur 105 · Droits des médecins sur la vie des malades (suite · texte numérisé non relu

Droits des médecins sur la vie des malades (suite

C. Dans le but esthétique et euphoristique. — Toutes les questions étudiées dans la deuxième partie du dernier chapitre sont, en réalité, des questions de conflits de devoirs. Le devoir interindividuel de respect qt d'amour de la vie d'autrui est obligatoire pour tout le monde ; mais il peut se trouver en conflit avec le devoir individuel de respect et d'amour de sa propre vie (ce sont les excuses tirées de la légitime défense et de la provocation) ou avec le devoir d'obéissance à l’autorité légitime (c'est l’excuse pour les attentats contre la vie des particuliers, tirée de la guerre ou du salut public)...

Pour la question des droits des médecins sur la vie des malades, le conflit existe encore, plus aigu et plus angoissant bien souvent, entre deux devoirs interindividuels : je dois respecter et aimer la vie de mon malade , mais je m peux le tirer d'une maladie grave, l'arracher à une mort probable qu’en faisant courir un ‘certain risque à cette vie que je veux sauver; en voulant le sauver, je peux le tuer

270 PÉRILS INTERiNDIVIDUELS

ou déterminer, volontairement et de bonne loi, un accident très grave, je peux commettre un attentat sur la vie de ce prochain que j'aime cependant comme moi-même.

La conscience et la loi sont d'accord pour dire au médecin : ne crains rien ; agis avec ta conscience et ta science d'honnête homme et de savant; fais pour le mieux et on ne te tourmentera pas. Même si tu as le regret de ne pas le sauver, du moins n'auras-tu pas le remords de l'avoir laissé mourir pâr ta faute, par ton abstention.

Le qui commande le jugement de la conscience et de la loi dans tous ces cas, c'est donc l'appréciation de X intention-,

pour qu un attentat contre la vie d un individu soit excusé, il faut que le but poursuivi dans cet attentat, 1 intention

de celui qui le commet, loyalement analysés et interprétés, soient jugés d'une importance supérieure à celle du devoir

interindividuel que l'on va enfreindre. C'est ce qui arrive dans la légitime défense, dans la provocation, dans le traitement périlleux d'une maladie très grave...

Mais ceci n arrive plus si 1 intervention médicocbirursi-

cale qui peut entraîner une diminution de la vie du sujet est faite, non dans un but thérapeutique, mais dans un but esthétique ou euphoris tique . Si l'opération sollicitée par le malade, pour arranger une difformité congénitale ou acquise, n a pas d autre but que ce but esthétique et si elle présente quelque danger pour le malade, le médecin n'a pas le droit de la laire. Si, pour se procurer un bien-être répété, le malade demande des injections de morphine à doses fréquentes et croissantes, si le médecin juge que le traitement peut être et sera préjudiciable au malade, il ne doit pas h permettie, il ne doit pas laire 1 ordonnance que l'on sollicite, il ne doit pas prendre la responsabilité de cette intoxication chronique et progressive jusqu'à la mort.

Dans un but purement esthétique ou euphoris tique, le médecin n a pas le droit d attenter à Ici vie du malade qui se confie à lui.

DROITS DES MÉDECINS

Remarquez — c’est un point sur lequel je reviendrai dans le paragraphe suivant — que le consentement et même le désir fortement exprimé par le malade, de cette intervention dangereuse ne suffit pas à l’excuser et à la justifier/ Nui n’a le droit de sacrifier sa propre vie dans un but purement esthétique ou euphoristique.

D. Dans le but euthanasique. — La question de l’euthanasie, très actuelle et passionnément discutée dans ces derniers temps, rentre dans l'objet de ce chapitre : pour procurer une mort douce, agréable ou moins douloureuse à un malade qui! sait définitivement et irrémédiablement perdu, le médecin, à la demande du malade et de la famille, a-t-il le droit de raccourcir cette existence, très compromise, mais dont il ignore d’une manière précise les délais de durée? Voilà la question à débattre.

« Euthanasie » veut, dire pour Littré : bonne mort, mort douce et sans souffrance; pour Littré et Gilbert: mort arrivant au milieu d’un sommeil provoqué afin d’éviter une agonie douloureuse; pour Sicard (dont je suis da thèse): pour celui qui souffre et veut sortir de l’existence, une mort douce, une meilleure mort. — Pour rester strictement dans 1 objet, du chapitre actuel, je n’envisagerai que l’euthanasie provoquée par te médecin : l’atten tat médical contre la vie du malade dans le but euthanasique.

Francis Bacon (1561-1626) paraît être le premier qui ait préconisé l’euthanasie médicale: «j’estime que c’est également la fonction du médecin de rendre la santé et d’adoucir les peines et les douleurs; et non seulement lorsque cet adoucissement peut conduire à la guérison, mais lorsqu’il peut servir à procurer une mort calme et facile. Car ce n’est pas une petite félicité que cette euthanasie qu’ Auguste César ne cessait de se souhaiter... Les médecins au contraire se font une espèce de scrupule et de religion de tourmenter encore le malade, alors que la maladie est sans espoir.

PÉRILS INTERINDIVIDUELS

tandis qu’à mon avis ils devraient avoir assez d’habileté pour faciliter et adoucir de leurs propres mains les souffrances et l'agonie de la mort. »

En 1817, Ragonneau, dans une thèse de Paris « Considérations sur T agonie », dit: « le médecin peut, en certains cas, sans manquer à ses devoirs et compromettre sa réputation, adoucir, abréger même les tourments d'un malheureux moribond, dont l'état affreux est plus terrible que la mort». Mirabeau a obtenu ainsi de Cabanis et d’Ant. Petit une dose d’opium qui le fit dormir dans son agonie. Ragonneau cite un professeur et un praticien de Paris qui ont agi de même et ajoute : « il ne faut pas perdre de vue toutefois que le médecin ne doit recourir à l'usage de pareils moyens que dans les cas ou la mort est certaine et s'en abstenir dans les cas ou il existe le moindre doute ».

Dans la première moitié du xixe siècle, il y a eu, surtout en Allemagne, un grand nombre de thèses sur l'euthanasie médicale. Sicard en cite une française de Billon (la dysthanasie Paris 1820) : « la médecine, si puissante dans ses moyens d'adoucir les souffrances irréparables des maux qui nous affligent, n'apporte aucun remède à celles qui précèdent et accompagnent la mort; les médecins, après un pronostic fâcheux, quelque pénible que soit l'état d’un malade, le délaissent ordinairement; les mourants sont absolument abandonnés ».

Dastre raconte qu'à Boston un chirurgien de grand renom proposa d'étheriser jusqu'à la mort les malades qu’on suppose être arrivés au terme de l’existence et qui sont en proie à de vives douleurs...

Ce sont surtout les littérateurs qui ont défendu et préco¬

nisé l’euthanasie.

Je ne parle pas des romanciers comme Wells (. Anticipations ), Robert Hugh Benson (Le maître de la terre , traduit par Th. de Wyzewa), Binet Yalmer (La créature), E. Bodd (Sacrifiée), Maupassant (JJ end or meus e). . .

DROITS DES MÉDECINS 273

Ii<n fesiiei 1 8 / 3 , Lion ne J rollemache defend ardemment le droit de tuer dans un article (la guérison des incurables) de F ortnightly Review : on ferait seulement contrôler et surveiller le médecin par un policier, un magistrat ou le chef de la paroisse. D apres Salomon Reinach, ( Cultes et mythes, 1909), « une société policée ne peut faciliter ni le suicide ni 1 a\oi tentent 5 mais il semble cj 11 elle puisse et quelle doive, par b entremise de ses magistrats et de ses hommes de science, accordera bon escient Yexeat aux uns et Y ejiciat aux autres pour prévenir des souffrances inutiles et de plus grands maux. » — Sicard cite encore : Charle Helist Norton de Harvard, Gregory... et enfin Maeterlinck, sur le livre duquel je reviendrai.

Sous ces influences multiples et diverses, on a voulu essayer de taire passer cette pratique dans la vie sociale et légale : « depuis 10 ans, cinq projets de loi ont été soumis à la législature de Y ancien et du nouveau monde, demandant le droit à Y euthanasie. En la seule année 1903, b Amérique, la Saxe, 1 Italie ont eu à examiner publiquement ce sujet ». En octobre 1903, la New York Stade médical Association posait à ses membres la question de savoir «si un médecin avait le droit de raccourcir b existence d’un cancéreux dont le néoplasme a récidivé, d’un tuberculeux à 1a, troisième période, d’un malheureux qui a une fracture de la colonne vertébrale avec paralysie à peu près complète et impotence fonctionnelle des membres, etc. » et, au banquet de cette association, un çlergyman invité «s’est fait au dessert l’apôtre de cette revendication ».

Le projet de loi présenté au Parlement du royaume de Saxe (et repoussé) « demandait qu’on autorisât les médecins, en cas de maladie incurable, à donner à ceux qui la demanderaient nne mort prompte et douce ». En Italie, le premier ministre Crispi a repoussé comme dangereux le projet d’un « certain Nobel, qui s’était proposé d’ériger à Rome et aussi à Milan des institutions où tous ceux que la vie fatigue

Grasset. — Devoirs et périls biol. jg

274 PÉRILS INTERINDIVIDUELS

seraient reçus afin qu’ils s’en débarrassent de la manière la plus facile, par asphyxie au moyen d’un gaz formulé par lui ». Dans ce projet, on n’a même plus besoin du médecin : c’est le suicide légal pour tous ceux qui veulent se soustraire aux devoirs fatigants et désagréables de la vie.

Le 23 janvier 1906, la législature de l’Ohio a admis, en première lecture, un bill d’après lequel « toute personne, atteinte d’une maladie incurable, accompagnée de grandes douleurs, peut demander la réunion d’une commission, composée d’au moins quatre personnes, qui statuera sur l’opportunité de mettre fin à cette vie importune ». La même année, l’état de Cowa examina un projet de bill déposé parle docteur Gregory proposant « que les personnes soutirant d’une maladie sans espoir, de même que les enfants, hideusement conformés ou idiots, fussent débarrassés de la vie au moyen d’un anesthésique». Un contre-projet fut déposé au parlement de New- York déclarant que « toute personne qui, par des discours, circulaires écrites ou imprimées, messages, lettres, documents, prospectus, journaux, articles de magazine ou publications de toute nature... préconiserait,.. le devoir de mettre à mort, sous le couvert de la loi, ceux qui sont atteints d’une maladie incurable, mentale ou physique... serait déclarée coupable de félonie ». En 1912, un nouveau projet de loi a été soumis au congrès de Washington et rejeté ; et Sarah Harris a demandé aux juges de New-York l’autorisation, pour son médecin, de mettre fin, avec toute la douceur désirable, à d’atroces souffrances jugées incurables.

Enfin, dix ans après le projet saxon cité plus haut, le Reichstag est saisi d’une motion analogue dont les principales dispositions seraient: « 1. toute personne atteinte de maladie incurable, a le droit à l’euthanasie; 2. ce droit est établi par le tribunal du ressort, sur la demande du malade ; 3. à la suite de la requête, le tribunal prescrit un examen du malade par le médecin légiste assisté de deux spécialistes,

DROITS DES MÉDECINS

IJ

sur la demande du malade; l'examen devra être fait dans les huit jours qui suivent l’introduction de la requête; 4. le procès-verbal de l’examen doit dire si, d’après la conviction des médecins experts, la mort est plus probable que le retour à la santé ou tout au moins à un état, permettant l’aptitude au travail ; 5. si l’examen établit la grande probabilité d’une issue mortelle, le tribunal accorde au malade le droit à l’eutbanasie; dans le cas contraire, la demande est repoussée; 6. lorsqu’un malade est tué sans douleur sur sa demande personnelle et catégorique, l’auteur de la mort ne peut être poursuivi, si le malade a obtenu le droit à l’euthanasie et si l’autopsie établit qu’il était incurable; 7. quiconque tue un malade sans la volonté formelle et expresse de celui-ci est puni de réclusion; 8. les paragraphes de 1 à 7 peuvent aussi, le cas échéant, être appliqués aux valétudinaires et aux infirmes ».

En France, il n’y a pas eu d’essai de législation euthanasique; mais l’opinion publique a été émue par un certain nombre de faits divers comme le suivant : uu individu, dans un ^accident, de chemin de] fer, se trouve pris, les jambes broyées, sous un wagon ; les ingénieurs déclarent qu’il ne faut pas songer à délivrer de longtemps « le malheureux, qu’une hémorragie abondante et la gravité du traumatisme condamnaient presque à coup sûr. Le blessé suppliait qu’on l’achevât à coups de revolver. Un médecin était présent qui ne crut pas devoir obéir à ses prières auxquelles s’étaient jointes celles de quelques spectateurs. Personne d’ailleurs n’eut ce courage et l’infortuné, après une nuit horrible, succombait ».

En commençant la discussion et la réfutation de ces essais d’euthanasie médicale, je rappellerai que, comme je l’ai dit plus haut, ce sont plutôt les littérateurs que les médecins qui ont défendu ces idées et que les médecins sont au contraire, à peu près unanimement, opposés à ces pratiques,

PÉRILS INTERINDIVIDUELS

généreuses dans leur point de départ mais immorales et dangereuses dans leur développement.

Pourquoi cette attitude concordante des médecins, que Pon accuse volontiers de s'entendre rarement sur une question controversée?

Maeterlinck voit la cause de cette opinion des médecins dans les « craintes inavouées qu'ont laissées, dans le cœur, des religions mortes, depuis longtemps, dans la raison des

hommes... Les médecins agissent comme s'ils étaient

convaincus qu'il n'est point de torture connue qui ne soit préférable à celles qui nous attendent dans l'inconnu. Ils semblent persuadés que toute minute, gagnée parmi les souffrances les plus intolérables, est dérobée à des souffrances incomparablement plus redoutables que réservent aux hommes les mystères d'outre-tombe ; et de deux maux, pouf éviter celui qu'ils savent imaginaire, choisissent le seul réel ».

Je laisse la dernière phrase qui traite d imbéciles tous les médecins qui condamnent l'euthanasie médicale et je réponds à la première partie (plus sérieuse) du raisonnement : peut-on croire réellement que, chez la très grande majorité des médecins, ce soit pour retarder l'enfer et raccourcir le purgatoire du malade qu'on le condamne à vivre plus longtemps dans la souffrance?

La raison qu'ont les médecins de repousser I euthanasie provoquée est double : raison morale qui est le respect de la vie humaine, même douloureuse; raison médicale qui esl l'incertitude de leur pronostic (souvent même de leur diagnostic) et l'impossibilité ou ils sont de fixer scientifiquement l'heure prochaine de la mort.

Notez que, dans l'opinion combattue ici, il ne s'agit pas seulement de soulager l'agonisant qui souffre. Un médecin n’a jamais redouté la morphinomanie et refusé les injections de morphine à un cancéreux qui souffre et qu'on n'espère plus sauver. Pour le malheureux écrasé

DROITS DES MÉDECINS

èi!

par un wagon, dont je parlais plus haut, il n'était pas défendu et il était ordonné de lui injecter des calmants sous une forme quelconque. Tous les médecins sont disposés à suivre le conseil de Renon : « si un de vos malades est atteint d une maladie chronique et incurable, je vous en supplie, ne l'abandonnez pas. » Les médecins savent très bien (ce qu ils ne font pas toujours facilement comprendre au public) la différence qu'il y a entre les incurables et les intraitables; ils traitent et essaient de soulager les incurables... mais ce qu’ils se refusent à faire c est de raccourcir leur vie, de les tuer : c'est Y assassinat médical qui leur paraît absolument à l'antipode de leur mission professionnelle.

Ce fait même de l’incurabilité d’une maladie et de l'imminence absolue de la mort chez un sujet, sur lequel s'appuient les partisans de l'euthanasie médicale, ce fait,, les médecins savent qu'il n'est jamais scientifiquement et sûrement établi.

En 1910, une adepte de la colonie quaker en Floride, se sachant tuberculeuse et ayant abandonné tout espoir de guérir, obtint d être, doucement et définitivement, endormie au chloroforme. L autopsie révéla que cette malade n avait que de très légères lésions pulmonaires : un verdict de meurtre lut rendu contre le chef de la colonie.

On peut être certain que des cas semblables se présenteraient souvent si on votait et si on appliquait le projet allemand résumé plus haut (page 274) dont l’article 6 dit que 1 auteur de la mort ne peut être poursuivi si l'autopsie établit que le malade était incurable, mais dont aucun article ne disculpe l'auteur de la mort si 1 autopsie révèle la bénignité des lésions.

Sicard a réuni et cité une série de faits du plus haut intérêt d'erreur de diagnostic et de pronostic, dont les auteurs auraient dû être tous condamnés comme assassins si ces malades avaient été l'objet d’une intervention euthanasique.

278 PÉRILS INTERINDIVIDUELS

Pour l'agonie elle-même, on peut se tromper : il y a des crises d’hystérie qui simulent l’agonie !

On voit combien sont fragiles ces bases — incurabilité, agonie, mort imminente — sur lesquelles reposent la plupart des plaidoyers en faveur de l’euthanasie comme celui de Maeterlinck.

Mais, reprendront les partisans de l’euthanasie, il y a autre chose : c’est le consentement et le désir formel du malade. — Pour faire de cette raison un argument en faveur de l’euthanasie, il faudrait admettre que chacun a droit à la mort, droit au suicide. Or, nous avons vu plus haut (page 117) que l’homme n’a pas ce droit : même quand il souffre, il a le devoir de vivre, il n’a pas le droit de se faire suicider par son médecin.

Dans ce fait du consentement nécessaire du malade — sans lequel d’ailleurs on ne conçoit pas d’euthanasie légale — réside un des plus grands dangers de cette euthanasie même. Il suppose que, quand le malade lui posera la question préalable nécessaire, le médecin sera obligé de lui dire nettement et crûment la vérité et de lui préciser le petit nombre de jours et d’heures qu’il a à vivre. Vous reprochez au médecin de torturer le malade en refusant de le tuer et vous voulez qu’à une question, — qui est peut-être, et qui sera souvent un piège tendu par le malade — vous voulez que le médecin fasse brutalement une réponse qui peut tuer le malade et qui plus souvent rendra son agonie cent fois plus douloureuse et insupportable. Aviser le malade que sa mort est proche et inévitable : cela, messieurs, jamais, jamais, déclare Renon « et la presque totalité du corps médical avec lui. La ^mission du médecin est de soulager et de consoler, elle ne ^aurait être de détruire ».

« De plus, ajoute très justement Sicard, est-on jamais sûr que le malheureux qu’on a soi-même condamné et qui vous réclame la mort ne la refusera pas le lendemain après une nuit meilleure ? L’amélioration inattendue qui survient

DROITS DES MÉDECINS

peut lui faire désirer la survie. Quelle faute pour le médecin, qui, trompé par une résolution en apparence inébran¬

lable, aurait avoué son impuissance et laissé échapper le mot funeste. Il ne s’agit pas seulement en effet, dit le docteur Toulouse, desavoir si le malade peut guérir; car au cours d affections certainement incurables, le patient éprouve dans les conditions les plus misérables la joie de durer. Il laut encore que le mal lui paraisse plus terrible que la mort; or, c est là une question de trêve dans la souffrance et en définitive d appréciation, toutes choses variables d’un moment à 1 autre. Que de lois un malade a imploré devant moi la suprême délivrance ! Puis une éclaircie survenait dans son état et 1 instinct de la vie le reprenait avec toutes ses pitoyables illusions. »

D autres lois, si on attend l’agonie vraiment et indubitablement installée, le consentement du malade n’a plus au¬

cune valeur. Maeterlinck reconnaît que souvent la sensibilité de celui qui est aux abois de la mort, déjà bien émoussée, ne perçoit plus que la rumeur lointaine des souffrances

qu’elle paraît endurer. Les convulsions atroces dont il parle ensuite ne sont qu une exception et d’ailleurs ne prouvent pas une conscience plus nette chez le moribond. On peut dire avec Sicard que, à côté de quelques cas de dysthanasie, 1 euthanasie naturelle est la règle. — Dans ces cas, le médecin, qui pratiquerait l’euthanasie, ne se baserait que sur le désir de la famille, dont la sincérité et la valeur ont une valeur bien relative.

En tait, les partisans de l’euthanasie sont progressivement entraînés à demander cette intervention dans des cas de moins en moins graves et pour des motifs de plus en plus lu files. D ahord il faut 1 agonie très douloureuse et indiscutable; puis c’est uniquement l’incurabilité sans ajouter l’imminence de la mort ; le projet saxon, cité plus haut, n’exige que le fait d’incurabilité. Puis il suffit qu’il y ait de grandes douleurs . On arrive ainsi au projet proposé en Italie,

PÉRILS INTERINDIVIDUELS

dans lequel il suffit que le malade soit fatigué de la vie .

On comprend alors, mieux qu on ne l'excuse, cet ancien magistrat qui assassine sa femme, hémiplégique et très souffrante, pour abréger et supprimer cette vie douloureuse et qui est relaxé immédiatement après son arrestation. « L'autopsie, dit Sicard, ne permit de découvrir aucune maladie organique et il faut que la conscience juridique soit bien incertaine puisque son cas ne fut pas soumis aux tribunaux . »

En somme, — et c'est, l'argument doctrinal qui* résume toute la discussion précédente — la vie de l'homme, même malade et souffrant, est toujours respectable, même dans les cas ou elle apparaît inutile ou dangereuse à la société ; elle est respectable par elle-même et elle ne peut être sacrifiée que pour remplir un devoir encore plus élevé comme la légitime défense de la patrie ou de 1 humanité.

Nous avons vu que les partisans de l'euthanasie arrivaient à vouloir l’appliquer à un malade atteint de fracture de la colonne vertébrale avec paralysie à peu près complète des membres ( New York Stade medical Association) et aux enfants hideusement, conformés ( État de Iowa ) ! Ce sont là des malades qui ne sont pas nécessairement condamnés à une mort prochaine et qui peuvent goûter et faire goûter aux autres des satisfactions psychiques; ils peuvent contribuer psychiquernent au progrès de l'humanité; en tous cas, ils ont le devoir de vivre et le médecin n’a pas le droit de les aider à se soustraire à ce devoir. — Toute la condamnation de l’euthanasie provoquée est dans cette proposition.

Page 1