PAR DÉFAUT DE NATALITÉ
courbe régulièrement descendante de la natalité s'arrêter et remonter plus ou moins rapidement à des chiffres beaucoup plus élévés. Leroy Beaulieu donne un exemple bien démonstratil à ce point de vue, qu’il emprunte à l'histoire de l'Angleterre à la fin du xvme siècle et pendant le xixe siècle.
Vers la fin du xvie siècle 1 Angleterre proprement dite avec le pays de Galles comptait un peu moins de 5 millions d habitants; à la fin du xvne, elle en avait 6 millions. Donc, elle avait gagné seulement un million ou 20 pour 100 en cent ans. Si, à ce moment, « un statisticien avait voulu faire des prévisions sur la population de l'Angleterre deux siècles plus tard c'est-à dire vers 1900, en se fondant sur les résultats des cent dernières années écoulées, il ne l'eût pas évaluée à plus de 9 à 10 millions d'habitants au maximum. Son calcul, établi sur l'expérience antérieure, eut été singulièrement démenti par les faits », puisque, en 1901, cette population était de 32 527 343 âmes : dans le cours du xvme siècle, elle s'était accrue de 50 pour 100 et dans le cours du xixe, de 400 pour 100 (au lieu de 20 pour 100 du xvne siècle).
Les causes de ce changement dans la marche de la population en Angleterre sont de celles que l'économie politique analyse et connaît, dont la Biologie humaine peut répandre la connaissance et qui par conséquent peuvent intervenir et opérer dans le même sens dans d'autres pays. L'étude de la question de la dépopulation a donc un grand intérêt pratique puisqu elle peut aboutir à des conclusions précises sur les causes et les remèdes de la dépopulation.
De ce que je viens de dire découle une première conclujj sion, c'est que la question de la dépopulation peut être envi- $ sagée à deux points de vue, comme question générale (pour | 1 humanité entière) et comme question particulière (pour b notre pays). Le premier point de vue sera seul abordé dans
ce chapitre, l'étude complète de la question pour la France étant réservée pour le chapitre suivant.
Voici comment Leroy Beaulieu formule la question générale, au point de vue scientifique et social général : « le genre humain va-t-il constituer une fourmilière ou bien, quand les pays neufs, les régions vacantes, seront convenablement peuplés et exploités, s'arrêtera-t-il à un nombre réglé d'habitants? Le plus grand bonheur de l'humanité, la plus haute somme de moralité, de paix sociale, de satisfactions intellectuelles et matérielles, concordent-ils avec le premier résultat ou avec le second? »
Nombreuses sont les divergences des réponses faites à cette grave question: « dans tous les temps, aussi bien dans l'antiquité et au moyen âge qu'à l'heure présente, les opinions ont beaucoup varié sur les bienfaits ou les méfaits de l'accroissement de la population et sur l'avenir de la race humaine; elles varient encore aujourd'hui, non seulement d'un homme à un autre, mais chez le même homme à deux moments différents ou suivant qu'il considère la question sous tel ou tel aspect. »
La question, ainsi posée, de la dépopulation est une question de morale et de sociologie ou plutôt de morale sociale. C'est une question de sociologie en ce sens que l'avenir de l'humanité et des sociétés humaines est très intimement lié à cette question ; dans l'évolution des groupements humains, « la densité croissante ou décroissante des peuples est. comme dit Secretan, un élément, peut-être trop négligé, des grandes crises historiques ». Comme l'histoire de l'humanité est faite de l'histoire des peuples, cette question de la densité de la population domine l'histoire de la société humaine tout entière.
Mais c'est aussi, et encore plus, une question de morale. Tous les développements qui vont suivre montreront, je pense, que, hors des enseignements de la morale, il n'y a pas de solution vraie el satisfaisante à donner au problème
de la dépopulation. C'est le progrès ou la décadence de là morale qui règle la marche de la population ou l'invasion de la dépopulation.
Mais si c est la une question à la lois sociale et morale, c'est aussi une question scientifique ; c'est exclusivement sur le terrain scientifique que peut être portée la discussion utilement et pratiquement ; et le seul terrain scientifique sur lequel on puisse et on doive porter cette question est celui de la Biologie humaine.
C’est la Biologie humaine qui doit juger et classer les partisans et les adversaires de la dépopulation volontaire; c est en tous cas sur ce seul terrain que nous étudierons cette question, qui, ainsi définie et envisagée, appartient bien au plan de ce livre.
Une dernière remarque préliminaire est encore nécessaire.
Les causes de la dépopulation sont éminemment multiples, variées et complexes. Nous ne pourrons nous rendre compte de leur ensemble qu'à la fin du chapitre suivant quand nous aurons passé en revue toutes les désastreuses conséquences de 1 inobservation des devoirs familiaux. Mais parmi ces éléments causes delà dépopulation et en tête de ces éléments causes, figure la diminution de la natalité ; ce n'est pas la seule, mais c est la principale cause, de la dépopulation. C'est cette cause que l'on envisage presque exclusivement dans la plupart des travaux classiques sur la dépopulation ; c est la seule que nous envisagerons actuellement dans ce chapitre consacre exclusivement à l'étude de la dépopulation par défaut de natalité.
î 2. Le malthusianisme scientifique: exposé de la doctrine:
le principe de population.
On donne le nom de malthusianisme à h ensemble des- I doctrines qui redoutent l'encombrement de la terre par la
pullulation, non réprimée, de l'espèce humaine et prêchent la limitation volontaire de la procréation des enfants. Mais dans ces doctrines, il faut immédiatement faire une distinction essentielle et capitale.
Il y a un malthusianisme scientifique qui est, à proprement parler et exclusivement, la doctrine proposée par Malthus et qui mérite un exposé et une critique scientifiques ;
puis, il y a une autre doctrine, immorale et criminelle, que l’on a eu le tort d'appeler néomalthusianisme, parce que Malthus ne l'a jamais enseignée à aucun titre, qu'il vaudrait mieux appeler anticonceptionnelle; cette doctrine n'a rien de scientifique et il suffira presque de l'exposer pour la juger et la condamner.
Malthus est le premier qui ait donné à sa doctrine l'allure i et, le caractère scientifiques ; mais il a eu des précurseurs pour l'exposition de l'idée.
« Dans r antiquité, dit Leroy Beaulieu, Platon et Aristote s'occupèrent de cet problème (de l'encombrement de la terre par les hommes) et conseillaient des moyens violents pour obvier à la prolifîcité. Au xvme siècle, Montesquieu, Franklin, Arthur Young, d'autres encore émirent , sans trop s'y arrêter,
ues à celles de Malthus ». Les Allemands citent encore comme prémalthusiens Machiavel et Giovanni Bottero : « d'après ce dernier, la vente des esclaves en Guinée, le cannibalisme des sauvages, les vols et les brigandages des Arabes, à plus forte raison les migrations des peuples et même la généralité des crimes n'ont pas d’autre cause que l'encombrement de l'espèce humaine sur le globe ou sur certains points de celui-ci ». Enfin Taine a montré que « les révolutionnaires français à la fin du xvme siècle, Collot d'Herbois notamment, quelques années avant l'apparition du livre de Malthus, avaient émis en système que la France était trop peuplée et qu'il fallait, pour obtenir I universel bonheur, réduire dans des proportions énormes le nombre de ses habitants ».
des idées assez analog
En 1798, un pasteur protestant, âgé de 32 ans, Thomas Robert Malt luis publie un Essai sur le principe de la population, qui a tout de suite un grand retentissement: « il rompait avec les opinions reçues. 11 soutenait que les causes auxquelles on attribuait la détresse des classes inférieures et la misère des sociétés humaines n’avaient qu'une action superficielle et étaient fort loin de suffire à expliquer ces calamités. Le mal était ailleurs; il résidait dans 1 q principe de population », qui était pour lui « la tendance qu avait, suivant lui, chaque groupe humain à multiplier d’une maniéré plus rapide que les subsistances .. . C’est à ce principe de population qu’en tout pays on peut faire remonter le malheur des classes laborieuses et l’inutilité des efforts faits par les classes aipérieures pour soulager leurs souffrances. L’auteur s’attaquait à la charité légale et critiquait ouvertement les poor laies (lois des pauvres) ».
Dans la première édition de cet Essai, il y avait des passages « empreints d’une énergie et d’une éloquence presque sauvages » comme celui-ci : « un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille ne peut pas le nourrir, ou si la société ne peut utiliser son travail, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture, et il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a pas de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »
« Des calculs statistiques venaient à l’appui de ces théories. Étudiant la population des États-Unis, qui offre, en effet, le meilleur exemple de l’évolution naturelle d’un groupe social dans les conditions les plus favorables, l’auteur du livre concluait: nous pouvons tenir pour certain que, lorsque la population n’est arretée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans, et croît de période en période suivant une progression géométrique ». Dans d’autres passages du même livre Malthus parle
du doublement de la population en vingt ans (au lieu do vingt-cinq).
En présence de cet accroissement de la population en progression géométrique il faut mettre l'accroissement des productions de la terre; ceci est plus difficile à déterminer. Malthus est du moins sûr « que cette mesure est tout à fait différente de celle qui est applicable à l'accroissement de la population ». Un nombre de mille millions d'hommes doit doubler, par le seul principe de population, dans le même temps qu'un nombre de mille hommes ; tandis qu'on « n'obtiendra pas avec la même facilité la nourriture nécessaire pour alimenter l'accroissement du plus grand nombre » et, en définitive, il se déclare en état de prouver, en partant de l'état actuel de la terre habitée, que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à F industrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique » .
Ces chiffrés opposés de progression géométrique et de progression arithmétique pour la marche de La population et la marche des subsistances étaient de nature à impressionner et impressionnèrent vivement le public : « ils constituèrent ce que 1 on a appelé la loi malthusienne du doublement ».
Comme exemple d'application de sa loi, Malthus précisait :
« portons à mille millions le nombre des habitants actuels
de la terre : la race humaine croîtrait comme les nombres 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 236; tandis que les subsistances croîtraient comme ceux-ci: 1, 2, 3, 4, o, 6, 7, 8 et 9. Au bout de deux siècles, la population serait aux moyens de subsistance comme 236 est à 9 ; au bout de trois siècles, comme 4096 es I à 13 ; et, après deux mille ans, la différence
serait immense et comme incalculable ».
J avoue (pie je serais tenté de qualifier, comme le fait Blanqui, cette loi de Malthus: « le théorème de 1 accroissement de la population en proportion géométrique tandis
malthusianisme scientifique
que les subsistances s’accroissent en proportion arithmétique ». Leroy Beaulieu estime que, dans cette interprétation. Blanqui, « juge fort superficiel », montre « sa légèreté coutumière ». Car, « jamais Malthus n’a parlé de F accroissement de la population en proportion géométrique tandis que les subsistances s'accroissent en progression arithmétique, -proposition qui serait d'une manifeste absurdité. Il a dénoncé la tendance à V accroissement, ce qui est tout différent. »
Soit. Mais, dans l’esprit de Malthus, cette tendance ï à F accroissement disproportionnée se réaliserait et deviendrait un fait et un accroissement réel, s’il n’y avait pas les freins généraux (que Fauteur décrit), qui s’opposent à l'accroissement de la population : le frein préventif, « qui agit en empêchant l’accroissement » et le frein répressif, « qui se manifeste par la destruction, soit graduelle, soit immédiate, des êtres humains en trop ». C’est le premier de ces freins que Malthus prône, quoique les hommes en général aient a beaucoup de répugnance à s’y plier » et que « presque tous le rejettent ». Les freins répressifs sont « les plus actifs en l’état du monde » actuel ; ce sont les diverses formes du malheur (rnisery) : guerres, maladies, privations. « Le frein préventif, à savoir la contrainte morale, devrait se substituer aux freins répressifs; c’était la seule solution du problème de la misère. »
Le succès de ce livre fut « immédiat et éclatant ». « Les partis politiques s’emparèrent de la thèse de Malthus ; les conservateurs et même les libéraux, les antisocialistes ou antiréformistes se l’approprièrent. Désormais, la cause de la misère était trouvée; les lois étaient impuissantes à rien faire contre elle; c’était la brutale passion sexuelle à laquelle s’abandonnait le peuple qui était seule responsable des souffrances de la classe inférieure. 11 n'y avait qu’à prêcher la contrainte morale, le moral restraint » (continence). Malthus compléta d’ailleurs son Essai, et en donna, en 1803,
la dépopulation
une nouvelle édition « plus étendue et plus documentée ». Le livre fut traduit dans toutes les grandes langues et eut six éditions du vivant de son auteur. Dans la dernière (1826), il définit ainsi « le concept du moral restraint , contrainte ou plutôt restriction morale: une restriction du mariage par des motifs de prudence avec une conduite strictement morale pendant la période de la restriction ».
Une des causes du succès du livre de Malthus et une excuse pour son auteur sont constituées par ce fait que Malthus récrivait à la fin du xvme siècle c'est-à-dire au moment de cet accroissement formidable (signalé plus haut) de la population en Angleterre, au moment où « il y avait, dans les sociétés de l'occident de l'Europe, de puissants stimulants artificiels à la procréation d'êtres humains, les primes indirectes en quelque sorte à la natalité ».
De cette considération découla une école d'adhérents par- UelS'h la doctrine de Malthus, qui reconnaissent la justesse de ses raisonnements pour la société humaine, telle qu'elle est à ce moment; mais qui admettent que certaines réformes (pour chacun, celles qu'il rêve) empêcheraient cet encombrement fâcheux de la planète par la fourmilière humaine, sans qu'on ait besoin d'avoir recours aux procédés conseillés par Malthus. C'est ainsi que Fourier « croit que, en civilisation, l'encombrement du monde et la misère générale sont des faits inéluctables ; mais il considère que, dans le régime qu'il prône, c'est-à-dire dans YÉtat sociétaire, en Harmonie, le règlement de la population s'effectuera automatiquement et sans restrictions légales » et cela par le jeu d'une loi qu'il décrit « en termes assez amphigouriques » sous le nom de « loi naturelle de redressement ou de limitation du principe de la population, loi qui découle de l'accroissement du bien-être »...
Malgré leurs réserves, les auteurs de ce groupe doivent être considérés comme élèves et adhérents de la doctrine de Malthus, puisqu'ils la défendent et conseillent de l'appli-
que? jusqu au jour — peu prochain où leur propie système triomphera el sera appliqué.
À. La multiplication indéfinie est une loi de biologie générale, non de Biologie humaine.'— La première pensée qui vient à F esprit à la lecture de la doctrine de Malthus est la notion de son immoralité; et il paraît tout indiqué de la combattre à cause de cette immoralité et au nom de la moi ale. Cette argumentation serait très légitimé et nous la reprendrons à la fin de cet exposé : alors même que la vérité scientifique du malthusianisme resterait établie, le conflit de cette vérité et du devoir familial inverse devrait être tranche
en faveur du devoir familial.
Mais, avant d’arriver à cette solution extrême et pénible, il convient d’examiner si la vérité scientifique de la doctrine de Malthus est aussi réellement établie qu’on le dit depuis et après Malthus. La solution morale sera bien plus aisée à maintenir ensuite, si nous parvenons d’abord à réfuter scientifiquement cette doctrine d’allure scientifique et positive de Malthus (pour la discussion et la réfutation de cette doctrine, je suivrai — comme je l ai tait pour l’exposé le livre très clairement documenté de Leroy
Beaulieu).
Puisque nous voulons rester sur le domaine scientifique, nous ne tiendrons par compte de l’opinion des « contradicteurs passionnés » de Malthus, d après lesquels « Malthus serait presque un monstre ou, du moins, un écrivain, sinon immoral, du moins amoral; nous ne suivrons pas Jules Simon quand il écrivait, en 1890, dans le Temps, à propos d’une affaire criminelle retentissante : on parle d avortement. parlons de Malthus». Nous réservons pour le paragraphe suivant l’exposé et la discussion du neomalthusianisme et des pratiques anticonceptionnelles, qui ont pu être
366 la dépopulation
déduits de la doctrine de Malthus mais n’ont jamais été acceptés ou conseillés par cet auteur.
Leroy Beaulieu montre d’abord qu’il est « évident que, dans l’état actuel du monde, il ne peut pas être question d’un encombrement prochain du globe par la race humaine. Des contrées immenses, comme les deux Amériques, surtout celles du centre et du Sud, sont à peine effleurées par I homme. L’Afrique, non seulement dans la région méditerranéenne et dans la partie australe, mais presque sur la totalité de sa superficie, ne porte qu’une très infime partie de la population qu’elle pourrait nourrir; de même, la Russie, la Sibérie, l’Asie centrale; de même encore, les îles constituant ce que I on appelait autrefois l’Océanie. S’il y a des fourmilières humaines comme la Chine et l’Inde ou même comme la Belgique et certaines parties de l’Italie, les solitudes habitables et cultivables sont beaucoup plus vastes... La population du globe pourrait doubler, sinon tripler, à la condition de se déverser sur tous les points de la terre en raison de leurs facultés productives, sans. qu’il y eut encombrement. »
Dans toute la tin du xix« siècle, la production a été en excès sur la consommation, l’offre sur la demande : les subsistances et matières diverses destinées aux contrées civilisées ont beaucoup plus rapidement augmenté que la population de ces contrées; d’où la crise agricole et commerciale constatée, due « à l’infériorité de l’accroissement delà population des pays civilisés relativement à l’accroissement des denrées diverses à leur usage... A l’heure actuelle, c’est plutôt le consommateur qui manque aux denrées, du moins au prix où on peut les produire en Europe, que ce ne sont les denrees qui manquent au consommateur. Cette situation était certainement celle de la période 1880-I90S. »
On comprend que Leroy Beaulieu n’ait pas de peine à réfuter «les fantaisies statistiques auxquelles se livrent, sur
le pullulement prochain de 1 espèce humaine» des « hommes graves » comme Ravenstein et le général du génie Brialmont.
Pour le premier, le monde aura « son plein » comme on dit vulgairement ou sera au « grand complet » comme disait Foncier dans 182 ans ; pour le second, ce résultat du pullulement sera acquis dans 386 ans. Pour les deux, la production maxima de la terre en subsistances deviendrait alors insuffisante. — Leroy Beaulieu montre que « tout esprit de critique est absent» de ces travaux, que les réflexions de ces auteurs « sont purement conjecturales et qu'elles pèchent de tous les côtés ». A coup sûr, « avec une bonne agronomie,... le monde complètement exploité pourrait nourrir à l’aise, sinon les 27 milliards d’êtres humains du général Brialmont, du moins 7 à 8 milliards d'habitants, soit 4 à 5 fois plus que le nombre actuel des hommes, peut-être même 10 à 12 milliards, et sans que les nations occidentales fussent obligées de renoncer à la nourriture animale. »
Cependant il est bien évident que si la population du monde augmentait toujours d'un taux fixe par année il arriverait un moment ou cet accroissement dépasserait celui des subsistances. îl est donc nécessaire de discuter, toujours scientifiquement, le principe même de population de Malthus, sa loi d'accroissement d’après laquelle la population du monde doublerait tous les vingt ou vingt-cinq ans.
La théorie de Malthus est tout d'abord basée sur un raisonnement par analogie : l'homme est un être vivant comme les autres animaux et les végétaux ; or, on sait, en biologie générale, que la multiplication des êtres vivants à la surface du globe est énorme et indéfinie et que chaque espèce couvrirait bienlôt la terre entière si ce mouvement n'était pas limité et combattu par la prolifération analogue des autres espèces vivantes. La limitation des espèces est le résultat de la lutte pour la vie.
« Si la terre, disait Franklin, était dépourvue de toute
LA DEPOPULATION
autre plante que le fenou.il, il suffirait pour la couvrir de verdure; s'il n'y avait pas au monde d'autre peuple que la nation anglaise, en quelques siècles elle peuplerait le monde : si des millions de mondes vacants nous étaient accessibles et habitables, ils finiraient par être fécondés par la terre seule. )> En effet, « merveilleuse est la fécondité des plantes et des animaux : quelques chèvres, abandonnées dans une île, finissent par la remplir de leur espèce; quelques couples de lapins introduits en Australie ont encombré ce vaste pays de leurs rejetons. Il est hors de doute que quelques couples humains, placés sur un vaste continent, dont le climat, le sol, les productions seraient très propices à leur existence et à leur propagation, créeraient à la longue une population considérable, en relation avec les ressources de la contrée ».
Mais ces raisonnements n'auraient de valeur scientifique
que si 1 homme était assimilable aux autres êtres vivants si
la science de l'homme était uniquement un chapitre de la biologie générale. Or, tout ce livre est basé sur ce principe fout opposé que la Biologie humaine est une science positive et expérimentale comme la biologie générale, mais tout à fait différente de la biologie animale comme de la biologie
végétale.
Chez I homme, la fonction familiale (pour assurer la continuité de 1 espèce) n est pas réduite à la génération, à la production automatique et nécessaire de nouveaux êtres comme chez les autres espèces vivantes. C est une fonction complexe (procréation et formation des hommes futurs) qui se présente comme un devoir obligatoire et non comme une nécessité automatique; en d’autres termes, la volonté autonome et libre de l'homme intervient même dans les parties les plus animales de la génération humaine, comme je ! ai dit plus haut (page 304) et par conséquent on ne peut plus appliquer à son pullulement les mêmes règles qu'au fenouil et aux lapins.
En même temPs que la volonté, le psychisme tout entier intervient dans la fonction familiale de l'homme, qui est une lonction psychosplanchnique. Ce qui n'est chez les animaux et les plantes « que l'accomplissement d'un instinct naturel ou d une force impulsive irrésistible devient dans l'espèce humaine un acte libre, sur lequel la raison, le sentiment ont une prise incontestable».
L intervention de la fonction psychique dans la génération constitue immédiatement un frein à la prolifération exagérée
La meilleure Preuve enest que, dans l'espèce humaine ellememe, au furet à mesure que l'individu « devient plus éclairé, plus instruit, que sa vie est .dus diversifiée, que ses distractmns sont plus nombreuses et plus élevées, l'instinct reproductif se trouve en concurrence avec d’autres besoins, d’autres désirs, qui lui font, dans une certaine mesure, concurrence et lui arrachent la prédominance absolue qu’il possédait chez des êtres plus simples et moins développés », comme SI la surabondance de la reproduction pouvait être calculée « en raison inverse de la. sensibilité, de l’intelligence et de la lorce avec laquelle chaque espèce résiste à la destruction. » Leroy Beaulieu accepte cette loi que « l’élévation générale du niveau intellectuel et la vie plus diversifiée du genre humain ont une certaine influence restrictive sur la prolificité » ; et Herbert Spencer- a soutenu « qu’il y a une opposition générale entre le phénomène de la procréation et celui qu’il appelle l’individuation c’est-à-dire le développemenl poussé au plus haut degré des facultés intellectuelles ».
Cette dernière formule est manifestement exagérée et' prise au pied de la lettre, fausse. L’homme, dans son développement psychique vrai et complet, a et connaît ses devoirs familiaux comme l’imbécile ou le non-civilisé. Seulement il comprend mieux la portée et l’étendue de ce devoir: il sait que s’il doit avoir des enfants, il doit aussi les élever, présider à leur totale et longue formation humaine; il pèse les conditions matérielles et sociales dans lesquelles il se
Grasset. — Devoirs et périls biol.
trouve et dans lesquelles se trouveront ses enfants ; et de là sort un jugement réfléchi, raisonné et voulu qui règle la
fondation de la nouvelle famille.
Il y a là, dans la nature humaine, un frein normal, régulier, biologique, qui peut être faussé, exagéré et conduire à des actes fâcheux de restriction volontaire, mais qui, pris en lui-même et maintenu dans ses limites naturelles, est une loi biologique, une loi de la Biologie humaine.
On comprend donc qu'il est impossible de raisonner, comme Malthus le fait, pour l'homme comme pour les autres animaux et les végétaux; il est impossible d'admettre ce point de départ et d' appui de la doctrine de Malthus tiré « de b assimilation de la nature de l'homme avec celle des animaux et celle des plantes ». Si on connaît et si on comprend la Biologie humaine et ses enseignements, on conclura que cet argument d’ analogie biologique de Malthus se retourne au contraire contre lui et contre sa doctrine.
B. La marche de la population dans des nations civilisées modernes contredit le principe de Malthus. — A côte de cet argument d7 analogie biologique qui ne tient pas, Malthus invoque également un argument statistique, qui en impose à beaucoup parce qu'il a une allure très positive et parait a première vue plus difficile à réfuter. Nous allons voir, toujours en suivant le livre de Leroy- Beaulieu, que cet argument ne vaut pas plus que 1 autre.
D'abord il était très difficile à la fin du xvme siècle de se procurer des renseignements statistiques exacts : d n existait ni état civil ni recensements. D'autre part, on ne savait pas, ou on ne savait que mal, interpréter les chiffres ; on ne connaissait pas « la démographie ou étude des collectivités humaines, de leur composition et de leurs mouvements intérieurs». De ces documents peu précis et mal contrôlés Malthus conclut néanmoins que la population des États- Unis double dans un moindre intervalle qu un quart de sir-
MALTHUSIANISME SCIENTIFIQUE ;i7i
•le. C est de ce fait qu'il tire sa loi que « lorsque la population n’est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous
les vingt-cinq ans et. croit, de période en période suivant une proportion géométrique ».
I) abord Malthus généralise bien vite et peu scientifiquement : « un nombre demille millions d’hommes doit doubler en vingt ans par le seul principe, de population, tout comme un nombre demille homme#». Rien n'est moins prouvé. Théoriquement et toutes choses égales d’ailleurs, on peut parler ainsi; mais pour un problème aussi compliqué, avec des éléments aussi multiples et divers, on ne peut plus raisonner ainsi. G est une présomption et rien de plus.
Dans sa formule, Malthus met d’ailleurs lui-même les mots que j ai soulignés: « lorsque la population n’est arrêtée
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pai aucun obstacle». Voilà l'élément variable, qui change avec les époques et interdit par conséquent la généralisation. Nous avons vu plus haut que, de par la Biologie humaine, il y a, chez tous les hommes, un «obstacle » au pullulement en quelque sorte mathématique des animaux et des végétaux. Cet élément varie singulièrement avec les époques et par conséquent infirme radicalement le raisonnement de Malthus.
En fait, Leroy Beaulieu étudie de près la marche de la population aux États-Unis, sur le terrain choisi par Malthus e( d ailleurs très favorable à ses idées; et il montre que les statistiques sérieuses conduisent à des conclusions exactement inverses de celles de Malthus.
« Jamais les Élats-Unis, quoi qu’en disent Petty et Malthus, n’ont vu leur population doubler, du chef de son i mouvement propre, dans un espace de vingt-cinq années ». «Dans l’interprétation des chiffres bruts de la population il Ipaut naturellement tenir compte de l’immigration (qui n’a i rien a voir avec la natalité et augmente la population immédiatement et plus tard): « même dans la période de beaucoup la plus favorable des États-Unis (de 1790 à 1840) Iceliequi réunit à peu près les conditions idéales que l’on peut
rêver , l’augmentation de la population, si Von tient compte de l’immigration et de son influence , reste assez sensiblement au-dessous de la progression indiquée par Mal thus. » Après 1840, le mouvement d’accroissement de la population des États- Unis se ralentit singulièrement, quoique les circonstances soient encore « exceptionnellement favorables » : de 1840 à 1865, « dans l’hypothèse où la guerre de Sécession n’aurait pas eu lieu, l’accroissement propre de la population des États-Unis n’eut été, en ces vingt cinq ans, que de 63, r pour 100; ce qui constitue la période de doublement en une quarantaine d’années, au lieu des vingt-cinq de Mal thus. « Enfin, actuellement, « la population des Etats-Unis n augmente pas à raison de plus de' 1 où 1 un quart pour cent par an, du chef de son mouvement propre, immigration déduite ». D’autre part, « la population des Etats-Unis, outre ses conditions naturelles, extraordinairement et passagèrement favorables, jouit alu bénéfice de circonstances artificielles et temporaires qui ne le sont pas moins : elle dispose, grâce aux envois de l’Europe, de beaucoup plus de capitaux qu’elle n’en produit. Malgré cette situation si anormalement propice, la population des Etats-Unis, par son mouvement propre, ne s’accroît pas à raison de la moitié du taux que Malthus considérait comme le laux natuiel . le taux même de cet accroissement n’est guère que du tiers de celui de Malthus et il diminue tous les jours.. L observation exacte inflige donc à Malthus un démenti flagrant, décisif la vraie loi de la population pour les peuples <1 une haute civilisation est tout à fait inverse » de celle de Malthus.
Voilà pour les États-Unis: « on voit que le principe de population de Malthus échoue même pour cette catégorie d hommes où d semblerait le plus naturel qu il se veiifiât, ».
Leroy-Beaulieu poursuit ensuite la loi de Malthus sur d’autres exemples, d’abord sur le.pullulement des Français au Canada : il y a eu là « une prolificité extraordinaire ».
En 1763, quand la France céda le Canada à F Angleterre, le nombre des Canadiens français était de 63000. Fri 1901. ce
nombre s’est élevé à 1619371.
« Jamais peut-être aucune population au monde ne s’est trouvée dans un ensemble de conditions aussi propices à la prolificite et à la prospérité, au sens philosophique et traditionnel du mot... Aucun service militaire, aucune guerre, aucun trouble même civique ou civil, sauf d’une façon ex ceptionnelle et toute transitoire, aucune charge que celles qui sont absolument indispensables au maintien et au fonctionnement du groupe social. Les capitaux formés dans le vieux monde venaient, sans discontinuité, donner l’impulsion au pays et commanditer abondamment la production croissante et la main-d’œuvre qui pouvait pulluler, sans devenir exubérante. » Si donc un groupe social devait jus-
| tifier le « Principe de population » de Malthus, c’était celui | des Franco-canadiens.
1 Fn lait, jt 1 ai dit, 1 accroissement a été énorme ; les I chiffres de ce groupe sont ceux « qui s'écartent le moins de | la célèbre progression géométrique » de Malthus; mais « ils si restent encore considérablement au-dessous ». Les périr sonnes de langue française résidant au Canada atteindraient^
I ils deux millions, -ce serait insuffisant; le doublement par I période de 23 ans exigerait qu’ils fussent au nombre de I 3 millions; « il s en faudrait donc d’un tiers environ que le I doublement eût lieu dans la période considérée par Malthus H comme anormale » (cinq périodes et demi de 23 ans).
I La République argentine est « le pays du globe, qui, avec lies Etats-Unis et le Canada, plus même aujourd’hui que les I Etats-Unis qui sont en train de se transformer en contrée | adulte, bénéficie le mieux et de la façon la plus caractérisée ■ du vigoureux essor de la prime jeunesse... Tout se trouve ■réuni, à l’heure présente et depuis presque le deuxième ■quartier du xixr siècle, en cette contrée, pour y favoriser le ■développement de la population... »
En rapprochant et interprétant les chiffres successifs de la population, en tenant compte des immigrants et de leurs descendants, Leroy-Beaulieu montre que la période de doublement est. de trente-sept ans environ, moitié plus longue que celle qu’envisageait Malthus. « Le principe de population de Malthus ne se vérifie pas dans ce pays merveilleusement doué et servi par toutes les circonstances économiques présentes ; il s'en faut même de beaucoup. »
De ces pays neufs, Leroy-Beaulieu passe ensuite à l'étude des autres populations réputées les plus prolifiques et déjà arrivées à un haut état de civilisation; et d abord de Y Angleterre.
« Le doublement de la population du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande s'est effectué en un peu plus de quatre-vingts ans » : 20893584 âmes en 1821 et 41458721 en 1901. Dans les quatre-vingts ans de 1831 à à 1911, la population passe de 24028584 à 45309021 : en quatre-vingts ans il manque 3 millions pour avoir le doublement. « La période de doublement de la population du Royaume-Uni va en s'allongeant de plus en plus. »
Pour F Allemagne , la population de 1 empire a doublé, en 76 ans, de 1816 à 1891 ; et de 1891 au 1er décembre 1910, en vingt années exceptionnellement propices, elle a passé de 49966000 âmes à 64903000, augmenté par suite de 15 millions d'âmes en nombre rond.
Pour apprécier la tendance à l'accroissement il faut tenir compte de l’émigration. Dans ces conditions, « la population de 1 Empire allemand a doublé, de 1816 à 1891, en soixante-quinze ans, tandis que, pour la période de 1841 à 1865, la tendance au doublement (même en supposant qu aucune émigration ne se lut produite) embrasse une période plus longue, soit quatre-vingts à quatre-vingt-cinq ans. » Après la guerre de 1,870, de 1872 à 1885, on constate .une tendance au doublement en soixante-cinq ou soixante-dix ans environ et non en vingt-cinq années (or, la prolificité
augmente toujours après les grandes guerres et spécialement après une guerre heureuse). De 1901 à 1909, période prodigieusement prospère, l'accroissement se fait sur un taux, qui laisse supposer un doublement en une cinquantaine d’années (la proportion des décès ayant d'ailleurs, dans cette période, sensiblement diminué par rapport aux années précédentes).
Ainsi, conclut Leroy-Beaulieu, « la tendance au doublement de la population dans l’empire d’Allemagne, nous ne disons pas le doublement effectif qui est différent, exige une
période environ double de celle que Malthus considère comme normale ».
De même encore, en Belgique, dans ce pays « à développement si rapide, à paix ininterrompue, à faibles impôts, sans charges militaires oppressives, la tendance à 1 accroissement de la population, mesurée d’après l'excédent des naissances sur les décès, exigerait environ quatre-vingts ans pour le doublement... On voit combien on est loin de la loi de doublement en vingt-cinq ans que Malthus veut établir; et en admettant » (comme on 1 objecte) « que la misère ait en partie comprimé cette tendance, on serait, même en supposant que ce Ire in répressif n eût pas existé, infiniment éloigné encore du doublement en vingt-cinq ans ».
Loi oy-Beaulieu ..conclut nettement cette partie de son argumentation.
« Quand on examine une nation civilisée entière, ffestà-dire un groupe composite comprenant toutes les diverses situations sociales, on n en trouve aucune, pas même les États-Unis d'Amérique, on I on puisse constater, je ne dis pas le doublement. effectif de la population, par son propre mouvement, en vingt-cinq années, mais même une tendance qui, si elle n était pas contrariée par la misère, put amener un développement aussi rapide. La tendance à 1 augmentation de la population, même chez les peuples civilisés où elle est la plus forte, exigerait pour le doublement une période double ou triple. D’autre part, l'humanité offre des
exemples de nations entières et de nombreux groupes sociaux soit absolument stationnaires, soit même en voie de réduction de population. La doctrine de Malthus est , par ces deux côtés, en défaut. »
C. La vraie loi de population est inverse de celle de Malthus. — On peut aller plus loin dans cette discussion scientifique du malthusianisme scientifique et montrer que non seulement les statistiques dans les peuples civilisés modernes contredisent le principe de population de Malthus, ruais qu'encore la marche de la population dans les nations anciennes fait plutôt prévoir, pour le monde, un péril précisément inverse de celui que signale Malthus.
« Une considération plus haute domine la question, dit Leroy-Beaulieu : c'est celle de savoir si la lécondité, que l'on a constatée dans le passé chez des peuples plus ou moinsprimitifs, dénués d'aisance ou de richesse, de mouvement intellectuel, d'ambition et de jalousie démocratiques, n'est
pas destinée à se restreindre graduellement, si elle ne s'est pas déjà sensiblement réduite ; si les peuples à population stationnaire ne sont pas en quelque sorte des précurseurs dans l'ensemble des nations civilisées et si celte exception ne finira pas par devenir la règle; si enfin la civilisation, a la longue, n’a pas plutôt à redouter les effets de la stérilité, soit naturelle, soit volontaire, que les excès de fécondité. - — Voilà plus de trente années que nous soutenons, quant à nous, que cette dernière thèse est la vraie et que le danger, pour la civilisation, est précisément à lopposite de ce que croyait Malthus. Supposons que ‘Malthus, publiant la première édition de son livre en 1798, fut parvenu à convaincre tous les peuples de la civilisation européenne de la nécessité de comprimer l'accroissement de la population et qu effectivement tous les peuples se fussent mis à avoir une population strictement stationnaire, comme celle de la France, depuis une dizaine d'années. Qu'on serait-il résulté? La race euro-
péenne n'aurait pas fourni d'émigrants pour la mise en œuvre des contrées neuves, les deux Amériques, les îles du Pacifique, le Nord de l'Asie, une partie de l'Afrique. Toutes ces contrées seraient restées indéveloppées ; les immenses richesses qu elles ont produites et qu elles ont en grande partie déversées sur le vieux monde n'eussent jamais été
créées; c'eût été pour le vieux monde une déchéance et un
appauvrissement. Ou bien tous les pays neufs eussent été mis en valeur, d'une façon beaucoup plus lente il est vrai, par les races asiatiques; c'eût été là pour les peuples de race européenne, une cause de cruelle et irrémédiable infériorité dans l'avenir. » i
Après avoir étudié l'accroissement de la population chez* les Asiatiques (Chine, Inde britannique, Japon, Sibérie), Leroy-Beaulieu expose « les besoins du globe en population » et montre que « la moitié au moins de la terre habitable est très insuffisamment peuplée ». Les « possibilités » et même les « besoins » du globe comporteraient « le' doublement tout au moins, plus vraisemblablement même le triplement » du nombre actuel des humains. « Il serait à désirer que cette mise en exploitation du globe entier put s'effectuer assez rapidement, dans le cours de deux siècles par exemple; car elle est génératrice de richesse, dans une proportion plus forte que l'accroissement du nombre des hommes ». D'autre part, si l'immigration des races européennes dans les contrées encore insuffisamment peuplées ne se maintenait pas, « les races européennes manqueraient à leur mission; elles risqueraient d'être un jour subordonnées relativement aux races asiatiques et l'équilibre de force et de puissance entre les uns et les autres risquerait d'être détruit au détriment des races européennes. Le globe a donc des besoins notables en population; si l’excédent des naissances sur les décès se maintenait en Europe ce qu'il a été dans le passé, la mise en œuvre et l'exploitation par les races européennes des contrées du globe situées dans la
zone tempérée et encore insuffisamment peuplées et insuffisamment développées seraient assurées, à r avantage de l humanité tout entière... Mais les races européennes conserveront-elles longtemps encore un excédent notable des naissances sur les décès? »
ïl est certain c est un point sur lequel je reviendrai avec plus de détails dans le chapitre suivant — il est certain que la civilisation croissante et le vieillissement des nations diminuent chez .elles la natalité. Pour montrer ce fait, Leroy-Beaulieu cite notamment P exemple de la Belgique, qui est très remarquable et apparaît comme une application démonstrative « de cette loi générale que, dans une population qui atteint une certaine somme d'instruction, de bien-être, et qui s est imprégnpe des idée démocratiques, la prolificité diminue ». Des deux populations qui composent la Belgique, la wallonne doit être considérée' « comme plus penetree de ce que 1 on appelle la civilisation moderne » que la flamande; et, si l'on « considère à part la natalité dans les différentes provinces belges, on voit que le taux en reste assez elev e, tout en fléchissant graduellement, dans les provinces flamandes, et qu'il est devenu très bas, presque aussi bas qu en France, dans les provinces wallonnes ».
Ce principe posé, Leroy- Beaulieu reprend toute la marche de la population dans tous les pays d'Europe et l'allure du taux de la natalité depuis quarante ans et il montre ainsi que « !e taux de la natalité est en réduction graduelle sensible, aux époques les plus récentes, dans tous les pays, quasi sans exception, relativement aux périodes antérieures. Si l'on considère les taux moyens de natalité des différents pays dans !a peiiode de 1901-1910, on trouve qu'ds sont très inférieurs, dans la généralité des cas relevés, aux taux moyens des [» i iodes anterieures ; 1 infériorité est parfois énorme ».
L auteur accumule les statistiques, interprète les chiffres et arrive nettement à cette conclusion: « il ne peut y avoir aucun doute sur la vraie loi de population chez les peuples
civilisés: elle est toute différente du principe de Malthus; elle se traduit par la tendance à une prolificité décroissante; la civilisation, arrivée à un certain degré de bien-être et d'idées ou de sentiments démocratiques achemine vers h arrêt de F accroissement de la population; ce n’est que par une réduction graduelle du taux des décès que cet accroissement peut se maintenir ; mais il arrive un moment où cette réduction devient insuffisante. Le danger des peuples civilisés est beaucoup plus dans la tendance à la décroissance du taux des naissances que dans celle de l’ encombrement du inonde... En tout ‘cas, il demeure constant, contrairement aux assertions de Malthus, que, dans la période actuelle de la civilisation, les subsistances, produites dans les contrées civilisées ou qui sont destinées à leurs habitants, tendent à augmenter beaucoup) plus rapidement que la population de ces contrées ; et c’est là la cause principale de la baisse des prix, dont se plaignaient, à la fin du xixe siècle et dans les premières années du xxe siècle, les agriculteurs des deux mondes. Quand même les pays civilisés européens devraient vivre sur leurs seules ressources, sans apport de subsistances des contrées lointaines, les simples progrès de l'agronomie et les incorporations de capitaux au sol donneraient, à bref délai, un taux de progression des subsistances qui dépasserait largement le taux d’augmentation du nombre des habitants. »
La réfutation scientifique du malthusianisme scientifique me parait définitive et péremptoire: il est interdit à tou! homme, qui veut raisonner, d’arguer de la science pour recommander et prêcher la restriction et la diminution volontaires de la natalité ; le péril social que peut faire naître F inobserva tion des devoirs familiaux, qu’il faut redouter et tâcher d’éviter en se conformant aux lois de la Biologie humaine, est précisément l’inverse de celui qu’a signalé Malthus.