Le suicide : péril social croissant et grave
Porté à son plus haut degré, l'irrespect de sa propre vie, — qui, à un moindre degré, fait négliger ou même mépriser l'hygiène corporelle et psychique, — conduit l'honnucà Tauto-
mutilation et au suicide, qui apparaît ainsi comme le plus
grand péril, que puisse faire courir à l'individu et à la société Finobservation des devoirs biologiques individuels.
Durkheim, qui a fait du suicide une étude très fouillée et
très documentée, le définit ainsi : « tout cas de mort, qui résulte, directement ou indirectement, d'un acte positif (ou négatif), accompli par la victime elle-même et qu'elle savait devoir produire ce résultat ». J'ai mis « ou négatif» entre
parenthèses, parce que ce sont les seuls mots de cette définition, dont je n'admets pas la nécessité, ayant étudié à part,
dans le paragraphe précédent, l'inobservation de l'hygiène
individuelle (acte négatiQ.
Personne ne discute la réahté et la gravité du péril social croissant que crée le suicide. Il ne faut pas, à ce point de vue, se laisser illusionner par la loi de constance qu'a formulée
Durkheim. D'uneannéeàla suivante, pour unemême société, tant que l'observation ne porte pas sur une période trop étendue le chiffre annuel des suicides est à peu près invariable ; ce qui prouve que le suicide est un fait biologique humain,
exceptionnel chez Thomme moyen. Mais, si on prend des périodes un peu plus étendues, on voit facilement une augmentation des plus inquiétantes.
Le chillre annuel absolu des suicides est monté: enFrance,
de 2814 (en 1841) à 5 114 (en 1869); en Prusse, de 1630 (en 1841) à 3 467 (en 1872)... Ces chiffres sont pris sur les tableaux de Durkheim, qui dit lui-même plus loin : |n France, de 1856 à 1878, le suicide augmente de 40 pour 100 environ et de plus de 100 pour 100 en Saxe pendant la période 1854-1880 (1171 cas au heu de 547). La proportion à la mortahté générale monte de 8,2 (1841) à 11, 9 (1860) et le chiffre par miUion d'iiabitants va de 135 (1866-1870) à 150
(1871-1875) et 160 (1874-1878).
Durkheim proclame « l'énorme accroissement qui s'est produit depuis un siècle dans le nombre des morts volontaires », qu'il considère « comme un phénomène pathologique, qui
devient tous les jours plus menaçant».
« Le nombre de ceux qui se donnent volontairement la mort, dit Paul Gaultier, augmente sans cesse et partout. De 30 par million d'habitants en 1870, il s'est élevé,
pour ritalie, à 38 en 1878; pour la Belgique, il est passé, dans la même période, de 66 à 78 ; pour l'Angleterre, de 67 à 69; pour l'Autriche, de 78 à 130; pour la Bavière, de 90 à 100; pour la Prusse, de 142 à 152 et pour la
Saxe, de 293 à 3i4. En France, nous sommes montés, pendant ces huit années, de 135 à 160... On compte
aetuellem'ent en France 9 438 suicides annuels, soit une
moyenne de 22 environ pour 100 000 habitants. Et, chose lamentable, sur ces 9 438 suicides on en remarque, en 1898, 477 de mineurs aj^és de 16 à 21 ans et 83 d'enfants
au-dessous de 16 ans, alors que, en 1869, on ne constate
que 168 suicides de la première catégorie et 37 de Tautre. En même temps que le taux des suicides, leur précocité va donc en augmentant. Notez que, en 1893, 3o enfants
de IB ans se sont donné la mort, 33 de li, 4 de 13, 2 de 9, 1 de 8, et 1 qui n'avait pas encore 6 ans ! »
Pour diminuer Timportance du péril social qui résulte de cet accroissement du nombre des suicides, il ne faut pas
dire que le suicide prive la société uniquement de membres indésirables, peu regrettables, sans volonté et sans valeur pratique. Si on ne parvient pas à enrayer l'extension du suicide à tous les âges, à toutes les classes, à tous les hommes, il deviendra la principale cause de la dépopulation, qui nous menace et nous envahit.
Comme, d'autre part, nous verrons que les sanctions légales sont impossibles dans ce cas, l'importance apparaît
capitale de l'élude biologique du suicide, que nous diviserons en trois paragraphes : analy.w psychologique, démons tration de Cimîiiomliféy détermination des causes sociales de cet attentat de l'individu contre sa propre vie.
A . Analyse psychologique. — Dans le précédent paragraphe naus avons étudié les attentats contre la vie individuelle par défaut de soins, de précautions, d'hygiène; dans le paragraphe actuel il s'agira des attentats actifs^ positifs contre
notre personne, depuis les automutllations jusqu'au suicide entraînant la mort.
Pour certains auteurs, tous les suicides sont des manifes-* lations de folie; si ceci était vrai, cela supprimerait toute
responsabilité chez tous les suicidés et rendrait inutile la discussion de la moralité ou de l'immoralité du suicide. Nous allons voir que la formule, ainsi absolue, est exagérée et
inexacte; il n'en est pas moins vrai que, dans beaucoup de
cas, le suicide est une manifestation de la folie ; il est très utile de bien connaître ces cas pour faire ensuite l'analyse psychologique des suicides sans irresponsabilité, a. Le suicide et les automxitilations chez les aliénés. —
Les aliénés se livrent parfois sur eux-mêmes à des actes de violence (coups, blessures, mutilations), actes irrésistibles, inconscients, exécutés dans un état complet d'égarenienl (épilepliques, hystériques, maniaques) ou parfaitement
appréciés mais impossibles à réprimer (mélancoliques, mystiques). Ces actes sont facilités par Tanesthésie physique et uiorah; que présentent ces malades. « En se livrant à de tels actes, dit Kegis, les aliénés obéissent soit à Tidée de se
punir, de se purifier, d'être agréables à Dieu, soit à un besoin instinctif de se faire du mal, de décharger sur euxmêmes la violence de leur agitation ou de leur fureur. Parfois ces automulilalions résultent d'hallucinations im-
pératives, soit divines (ordre de Dieu), soit humaines. »
L'impulsion au suicide est parfois « subite, instantanée, aveugle: et le suj<ît exécute son acte en un instant sans
inènu^ l'avoir conçu et dans un état d'inconscience plus ou
moins complel » («'pilt'psie, manie aiguë, délires toxiques tit infectieux, rapt us paroxystiques de la lypemanie). D'autres fois, c/est un « enchaînement lent, progressif et plus
ou moins comballu parle malade, qui se rend un compte
parfaitement exact de ce qui se passe en lui » (dégénérés, déséquilibrés). Ce sont ces derniers cas qui intéressent le plus le psychologue parce qu'ils sont bien moins éloignés,
à lotis les points de vue, des suicidés responsables ou
psychiquement bien portants.
« La catégorie la plus intéressante parmi les sujet s atteints d'impulsion consciente au suicide est celle des héréditaires.
On a remarqué en effet, depuis longtemps, que, dans certaines familles, le suicide se manifestait dans plusieurs générations successives et chez plusieurs de leurs membres.
parfois exacleiiient au même dge et dans les mêmes conditions. Dans quelques-uns de ces cas. àraclion prépondérante de rhérédité s'ajoute Tobsession qui hante les sujets qu'une fatalité inéluctable pèse sur eux et que, quoi qu'ils fassent,
ils doivent tinir par le suicide, exactement comme leur
ascendant ; c'est là évidemment ce qui achève de les entraîner. »
Paul Bourget a écrit, dans Odile, l'histoire dramatique
du suicide héréditaire avec l'admirable description de la
mort et de TelFroi qu'elle cause à ces |nialheureux névrosés.
Comme tous les délires de dégénérés et de débiles, la tendance au suicide est puissamment iniluencée i^arVimùalion ou la contagion (psychique ou mentale). On a décrit de véritables épidémies de suicide. Ceci est intéressant parce ijue cela s'observe en dehors des asiles et des aliénés pioprement dits, chez les demiresponsahles dont je parlerai au paragraphe suivant.
Dans tous les cas, le suicide apparaît comme la suite d'une impulsion^ conséquence elle-même d'une obseasioti.
Dans l'obsession, il y a certainement une idée lixe (qui est. pour Westphal, l'élément principal) et une émotion anxieuse (base du déhre émotif de Morel). Mais, pour que l'obsession soit constituée, il faut que ces deux éléments
agissent sur hi volition, sur la délibération et le ju^emenl des niolifs qui précèdent la décision. Ce qui caractérise vraiment l'obsédé, c'est le trouble de la fonction de hiérarvhisation des motifs. Il n'y a obsession que quand l'idée lixe a pris, sur la volonté du sujet, un empire injuste et immérité, incoercible, irrésistible, disproportionné, insensé. Lobsession est bien viaiment un trouble de la volonté (Arnaud) ; les obsédés pouvant d'ailleurs (Pitres) avoir en
même temps une volonté « très ferme » pour certaines choses; ce qui en fait A^^ parabouliques plutôt que des abouliques.
De l'obsession ainsi comprise se rapproche tout naturellement Y impulsion.
L'impulsion est une tendance impérieuse, souvent même irrésistible, à raccomplissement d'un acte. C'est un trouble, non de la motilité (l'acte moteur ou impulse est Taboutis-
sant de l'inq)ulsion) mais du processus psychique d'exécution ou d'extériorisation de l'idée; trouble caractérisé par un motif violent, impératif, doué d'une extrême force d'exté-
riorisation, qui vient se substituer à tous les autres, les
remplacer tous. Le caractère brusque et impératif de l'impulsion supprime la délibération et raccourcit l'acte psychique de la décision au point d'en faire « une sorte de réflexe cortical » (Dallemaj^ne).
Tel est l'acte psychique dans tous les cas de suicide chez les sujets dont je viens de parler, chez les aliénés qui sont irresponsables de leur acte et pour lesquels par conséquent
il ne faut parler ni de moralité ni d'immorahté du suicide
ou des autonmtilations.
b. L,e suicide chez les sujets deiniresponsables ou à responsabilité atténuée. — D'après tout ce que je viens de dire,
le suicide est la conséquence de deux éléments : 1" la faiblesse de la volonté, débilité mentale avec trouble de la faculté de hiérarchisation des motifs; 2" l'idée impérieuse il'at tenter à sa vie et de se tuer. Chez les aliénés (dont j'ai
uniquement parlé jusqu'ici), ces deux éléments se trouvent dans les sujets eux-mêmes: ils ont la paraboulie et Tidée obsédante; le suicide en résulte tout naturellement.
Dans beaucoup d'autres cas, — ceux qui nous intéressent
ici ,parcequ'il ne s'agit plus d'aliénés à enfermer dans un asile, — le sujet porte bien en lui ralïaiblissement de la volonté, qui lui fait mal hiérarchiser les motifs de ses actes; mais l'idée du suicide ne naît pas en lui ; elle lui vient de l'extérieur : situation pénible, malheurs répétés, préoccupations d'avenir, chagrin d'amour... Cet élément extérieur, parfaitement réel et existant, ne suffirait pas à provoquer le suicide
, Grasset. — Devoirs et périls biol. 8
il4 ,PÉRILS BIOLOGIQUES INDIVIDUELS
d'un sujet à volonté ferme ou seulement normale. Mais,
sur un sujet débile, sans résistance de sa volonté personnelle, cet élément extérieur de détermination ne sera pas hiérarchisé comme il faudrait, ne sera pas discuté sainement par . la raison et mis par elle à la place qui est due ; il prendra
sur la volonté de ce sujet un empire injuste, immérité, auquel il n a pas droit ; et il finira par déterminer racle, comme l'idée obsédante et impulsive de l'aliéné.
Chez Taliéné, le motif du suicide est le résultat de son état mental et de son délire ; chez les autres sujets dont je parle, le motif invoqué existe, est réel ; c'est un événement nullement inventé par le cerveau en délire du sujet. Mais, cliez les deux, la volonté personnelle du sujet n'est pas suffisante
pour reconnaître le caractère délirant de Fidée chez le premier ou le caractère futile et peu important chez le second.
Les deux se suicident, mais ont de leur acte une responsabilité bien différente. Le premier n^en a aucune ; le second a une responsabilité atténuée, à un degré d'ailleurs très variable et qui peut être très léger.
Car il V a assez de malheurs et de périodes tristes dans la
vie pour que le défaut de résistance de la volonté du sujet
trouve des occasions de se manifester et de porter au suicide. Il suffit de n'avoir aucune énergie morale à ce moment pour flancher devant la douleur et, si on ne croit
pas aune vie au delà de la mort, pour [préférer une mort plus ou moins rapide et indolore à la continuation de souffrances que l'on juge intolérables.
Les aliénistes eux-mêmes reconnaissent bien la possibilité du suicide dans des folies passagères ou chez des demifous.
« L'impulsion consciente au suicide, rapide ou lente, peul , dit Réo^is, survenir, non seulement dans les états avérés de
psychopathie, mais encore sous l'influence des perturbations, légères et passagères, de l'équilibre mental, produites par
les processus physiologiques de la vie génitale (puberté,
menstruation, grossesse, accouchement, âge critique), par les états passionnels ou par les grandes émotions. Chez certains sujets particulièrement mipressionnables, comme les fenmies hystériques et les enfants nerveux, le
moindre chagrin, la moindre contrariété suffisent parfois pour déterminer presque aussitôt une impulsion au meurtre de soi-même. 11 en est de même de l'entraînement mutuel et de limitation, qui peuvent provoquer de véritables épidémies de suicide (suicide à deux, suicide collectif). »
Il est évident que, dans beaucoup de ces cas, on ne peut pas dire que le sujet est entièrement irresponsable ; sa responsabilité est atténuée, mais elle existe. Elle existe d'autant
plus qu'elle peul être engagée dans la production de cet état de débilité mentale qui explique le suicide : Talcoolisme, la mauvaise éducation, les excès, les mauvais enseignements moraux... peuvent développer cette faiblesse de la volonté, qui se trouve alors énervée et impuissante devant la douleur, les malheurs et les tristesses de la vie et aboutit à un attentat, dont la malheureuse victime garde une certaine responsabilité. Il est donc non seulement permis, mais indiqué, d'étudier la moralité ou l'immoralité du suicide et de bien faire connaître à tout le monde les résultats de l'enquête sur cette question, que je vais résumer.
B. L'immoralité du suicide. — Le suicide, accompli par un sujet non irresponsable, est-il permis, est-il un droit, est-il moralement indifférent? La doctrine de l'affirmative est soutenue de divers côtés et avec des arguments spécieux,
mais séduisants : chaque homme est propriétaire de sa vie, il peut en disposer et la raccourcir à son gré ; il ne doit sa vie à la société qu'en vertu d'un contrat ; s'il renonce aux avantages que la société lui donne en échange, il
reprend sa liberté et peut se tuer.
De plus en plus, dit Gustave Belot, exposant avec une
wwm
<rraiHle force cette doctrine, que d'ailleurs il réfute ensuite,
<( Je plus en plus, s'accentue et se j^^éuéralise la conviction
morale que la personne s'appartient à elle nirme et que toute main mise absolue sur elle est iilég:itinie... Lalimitation de sa liberté (parles obli^^ations sociales) est de plus en plus généralement conçue connue le résultai d'une sorte d'échange de services ou même d'un contrat ou d'un quasi-contrat ; et ainsi elle n'apparaît pas, en principe du moins, coinine une nétnition de l'autonomie de la personne... Connnent
concevoir une autorité qui imposerait à llndividu la conservation d'une existence qu'il n'a pas demandée? Comment, si la main mise sur sa vie est la négation même de son droit, cette main mise pourrait elle s'exercer légitimement pour le contraindre à vivre? Si la personne s'appartient, comment lui défendre de se détruire ? Il y a dans la condamnation à vivre, autant que dans la condamnation à mort, quelque chose d'absolu à (juoi répugnent la relativité et le caractère conditionnel du droit. Si Thonmie vit, puisqu'il ne peut se suffire à lui-même, on conçoit qu'il puisse être astreint à vivre d'une certaine manière ; car il y a une relation constante, une interaction continue, un incessant échange entre cette vie et U* milieu (social en particulier) où elle se développe : le milieu pose donc ses conditions. Mais comment tirer, de considérations de ce genre, le devoii' même de vivre, le devoir de s'engager dans ces relations
d'où semblent être déduits tous les devoirs? Comment le milieu poserait-il ses conditions à celui qui en sort? On est arrivé en effet à affirmer le droit à la mort comme une conséquence de l'individualisme juridique dont nous venons
de parler et. si paradoxale que soit une semblable revendication, il ne semble pas facile, dans Télat présent des esprits libres, de la tenir pour vaine et non-avenue. La thèse du droit à la vie, qui est plus courante, est assurément de
nature à agréer davantage ; elle n'est peut-être pas aussi aisée à défendre. »
C'est en se plaçant, dit Malapert, au point de vue d'un
individualisme absolu qu'on a pu soutenir que Tindividu a
le droit de disposer de sa vie. Les stoïciens ont étendu très loin ce droit de « sortir » de la vie « comme on s'éloigne d'un lieu rempli de fumée » (Marc Aurèle) : le sage se
demandera s'il ne doit pas quitter la vie, « dés que la forlune, dit Senèque, aura commencé à lui être suspecte ».
Après tous les développements, donnés plus haut au nom
de la Biologie humaine, il est facile de réfuter cette doctrine
du (froit de rindwidu au auwide et de démontrer que le suicide est un acte immoral, que l'homme n'a pas le droit de disposer de'sa vie. de frustrer la société de sa vie individuelle.
En effet, nous avons vu que l'individu a le devoir biologique, non. seulement de respecter, mais d'aimer et d'accroître sa propre vie et. par là, de contribuer et de collaborer
au pro<i:rés indéfini de Thumanité. C'est une idée-loi naturelle, innée, dont la Biologie humaine ne discute pas et ne recherche pas l'origine, mais dont elle constate scientifi- (piement l'existence indiscutable.
Cette idée-loi dans son principe général de finahté biologique est d'ailleurs connnune à tous les êtres vivants. Tous les êtres vivants doivent vivre, non pas à leur guise et le temps qui leur plaît, mais conformément à la loi de finalité
biologuiue de leur espèce ; ils doivent vivre dans les conditions et le temps nécessaires pour que cette finalité biologique de l'individu et de l'espèce soit remplie et accomplie normalement et complètement.
Chez riiomme, la même idée-loi apparaît avec le même caractère d'existence légitime et scientifique. Seulement elle apparaît avec des caractères particuliers, différents de ceux qu'elle présente chez les, autres êtres vivants, parce que
I osf>èce humaine a des caractères spéciaux, différents de
eeux des autres espèces : la fin de l'espèce humaine et par
us PÉRILS BIOLOGIQUES INDIVIDUELS
suite la fin de la vie individuelle humaine sont tout à fait
spéciales et. de plus, à cause des caractères d'autonomie que nous connaissons à la volonté humaine, la loi de finalité biologique n'apparaît pas comme une nécessité mathématique entraînant robéissance automatique, mais comme
un devoir moralement obligatoire, auquel le suicide est une formelle dérogation.
Le suicide n'est donc pas défendu et interdit par un contrat social ou des conventions sociales; ce n'est pas parce qu'en se suicidant Thomnie se soustrait au service militaire et aux impôts qu'il n'a pas le droit de se tuer ; c'est parce que, en vertu de sa nature même, analysée et définie par la Biologie humaine, l'homme a le devoir de respecter,
d'aimer et d'accroître sa vie et par suite n'a pas le droit de la diminuer, de l'amoindrir ou de la raccourcir. Il ne s'agit là ni de droit à la mort ni de droit à la vie, mais de devoùde la vie, devoir individuel et non social, devoir supérieur et antérieur à la constitution et à l'organisation de la société.
Pour défendre la légitimité, du suicide on ne peut pas invoquer l'incapacité du milieu à poser des conditions à
celui qui quitte» ce milieu. Le devoir de vivre n'est pas une condition imposée par le milieu ; ce n'est pas une émanation de la société ; c'est un devoir directement imposé à l'individu.
On voit que toute cette question ne peut être résolue qu'avec et par la Biologie humaine ; elle ne peut pas l'être par la biologie générale ou la biologie animale pour cette bonne raison que le suicide est wn phénomène humain, est
un fait qui a le caractère humain et ne s'observe que chez rhomme.
« Dans Faninialité, les cas d'apparent suicide se ramènent pour la plupart à des phénomènes de réaction violente, où
les réflexes, d'ordinaire utiles au maintien de la vie, dépassent la mesure et provoquent plus ou moins directe-
ment la mort. Ce sont là des faits apparentés aux faits
d'autotomie dans lesquels on voit Tanimal captif s'amputer
d un membre pour s'échapper : c'est donc tout l'opposé d'un véritable suicide. A plus forte raison est-il impossible d'assimiler au suicide les cas nombreux où la satisfaction normale de 1 "instinct, en particulier de Tinstinct de reproduction,
est, comme chez tant d'insectes, fatalement suivi de mort : même lorsque le frelon, aussitôt que la reine l'a accueilli au haut des airs, >rentre docilement à la ruche où les
ouvrières vont l'innnoler ; il n'est guère possible de voir là autre chose qu'un mécanisme instinctif plus compliqué, une combinaison d'instinct individuel et d'instinct social, mais qui ne diffère pas essentiellement du cas précédent. C'est
donc dans rhumanité que nous voyons apparaître la mort volontaire. » Gustave Belol ajoute : « c'est cette volonté de mort qu'il s'agit de bien comprendre et alors peut-être e\pliquera-t-on pourquoi elle est particulièrement humaine
et même liée à des formes élevées de l'existence bumainie ; on pourra entrevoir du même coup le rapport qu'il y a eritre elle et cet autre phénomène humain : la moralité » ; et il conclut : « ainsi nous arrivons à cette constatation que le
suicide est directement lié à l'existence de la moralité humaine et qu'il n'est possible que parce que l'homme est capable de moralité ».
C'est la conclusion à laquelle nous ai rivons par la Biologie
humaine : le suicide est un phénomène humain antiscientifique qui est un manquement formel à un devoir biologique positif.
Cette conception de l'immoralité du suicide permet en même temps de montrer les limites du vrai suicide condamné et d'éviter la confusion, notamment avec le sacrifice de sa vie propre, qui non seulement n'est pas défendu, mais au
-contraire constitue un devoir dans certaines circonstances. Il peut en effet surgir, entre ce devoir de respecter et de
conserver sa vie et d'autres devoirs, des conflits qu'il est en général assez facile de résoudre. Le principe est celui-ci : le devoir de respect pour notre propre vie s'incline et s'efface devant le devoir supérieur de l'intérêt et du salut de la patrie. « Un Bara, un d'Assas ne veut pas mourir, il veut sauver les siens, continuer la défense ou la victoire ». dit Belot ; et Malapert : « ce peut être un devoir, dans des cii*constances déterminées, de néglijj^er ce qu'exigerait dans les circonstances ordinaires' le devoir de consei'vation (telle une mère qui risque sa vie pour soigner son enfani) ou de faire précisément ce qu'il interdirait (tel le chevalier d'Assas poussant le cri qui doit lui coûter la vie). »
C'esi ainsi qu'on distingue nettement et nécessairement le suicide du dénouement et du sacrifice. Le même principe, ({ui fait condamner le suicide, rend, dans certains cas, obligatoires le dévouement et le sacrifice. 11 n y a pas contradiction entre ces deux ordres de faits, qui sont au contraire des conséquences et des applications des mêmes lois biolo-
g^iques. « Celui qui se dévoue ne clu'rche pas la mort pour elle-même; il ne fait, dans la mort, que prolonger sa vie même ; car il la fait servir, à la même heure. En mourant, il agit encore. On ne peut pas plus dire qu'il y a suicide de
sa part que de la part de Fhomme qui s'use, lentement, au travail. » Celui qui se dévoue ne se soustrait pas à la mission que la vie lui confère; loin de là, il la remplit très-largement, généreusement, jusqu'au bout et presque au delà du nécessaire.
Le suicidé au contraire se lue pour éviter et fuir la vie et tous les devoirs que la vie comporte. « Le suicidé est
celui qui a renoncé à son but. qui cesse définitivement
d'agir et qui a désespéré de la vie. La mort n'est pas pour lui le dernier usage qu'il fasse de sa vie, l'elTort suprême pour faire aboutir une œuvre commencée ; c'est l'abandon final »
(Belot).
Entre le sacrifice de sa vie et le suicide, « ie motif fait
la différence w^ dit Malapert. Le devoir de vivre est un devoir obligatoire; mais on l'accomplit encore en se sacrifiant aux autres. Dans les conflits de ce devoir avec d'autres
devoirs, ceux-ci peuvent remporter obligatoirement : c'est, dans chaque cas particulier, une question d'appréciation rationnelle et de hiérarchisation morale.
C. Causes de raccroissement du nombre des suicides. — Le respect, de sa propre vie est un devoir pour tout homme ; le suicide est défendu moralement. Et cependant, non seulement le suicide existe, mais encore le nombre des suicides va toujours en augmentant ; le péril social qui résulte de cet accroissement continu du nombre des suicides devient de |)lus en plus grave et préoccupant.
Pourquoi ? Quelles sont les causes sociales de cet accroissement du nombre des suicides à tous les âges (même dans l'en fan ce)?
1" D'abord [ état psychique, que nous avons vu à la base
et à la racine du suicide, devient de plus en plus fréquent : non pas tant peut-être l'état mental psychosique, qui entraîne la folie du suicide, que l'état de déséquilibre ou de deniifolie qui entraîne la débilité de la raison et de la volonté et rend le suicide infiniment plus facile et fréquent. Cet état de déséquilibre psychique suicidogène envahit toutes les sociétés, tous les rangs de la société, tous les âges, toutes les professions... soit que l'individu l'ait reç^-u
do son hérédité, soit que la vie moderne l'ait fait naître par ses conditions d'entraînement et d'outrance, soit que Tindividu l'ait acquis volontairement par ses vices ou ses mauvaises habitudes (alcoolisme, etc.).
En somme, nous trouvons une première cause sociale de l'accroissement du nombre des suicides dans Yaffaiblissèment général des caractères, qui entraîne, dans la vie de tous les jours, une influence de plus en plus grande des ,
causes les plus futiles sur les décisions les plus graves: pour
lae-'
goûter un plaisir immédiat, pour éviter une douleur actuelle, pour ne pas faire un léger effort, pour se soustraire à la loi
du travail et de la souffrance... on oubliera sa mission dans le inonde, son utilité dans la société, son devoir de vivre pour soi et pour les autres.
2" Les sanctions contre le suicide sont, par la nature
même des choses, extrêmement réduites, sinon nulles... L'acte, une fois consommé et réussi, échappe naturellement à toute sanction quelconque, puisque le coupable est mort. La peur de la sanction légale ne peut agir que préventivement ; encore une sanction légale ne peut-elle frapper qu'une tentative de suicide ayant échoué ou que la complicité.
A ce dernier point de vue, « le suicide n'étant pas considéré comme un crime par la loi française, la complicité de suicide n'est pas non plus poursuivie. Mais certaines législations étrangères la punissent (Espagne, Brésil, Hongrie, Angleterre, etc.). Dans le premier cas, dit Belot, la logique
juridique est toute abstraite : pas de complice là où il n'y a pas de coupable. Dans le second cas, le droit est bien plus près de la vérité sociale et psychologique : celui qui se tue accomplit un suicide, mais celui qui favorise ou facilite la
mort d'un autre, commet, pour autant, un homicide »>.
Quant aux tentatives de suicide qui restent incomplètes, la loi ne peut les atteindre que quand l'automutilation a été faite dans un autre but, criminel en lui-même : pour motiver une exemption du service militaire par exemple.
De toutes manières, les sanctions légales du suicide sont insignifiantes ou nulles; ce qui contribue encore à faciliter
le dévelop|)ement de ce péril social.
3" Tous les auteurs reconnaissent et proclament que le suicide est non seulement un fait humain (ce que j^ai montré
plus haut) mais encore un fait tardif dans Thistoire de la civihsation humaine.
Au début, l'homme, moins différent des animaux qu'aux
époques ultérieures de civilisation plus avancée, obéit plus naturellement et plus habituellement à Tinstinct de conservation, au sentiment instinctif de respect et d'amour pour sa propre vie. Plus tard, au fur et à mesure que son psychisme supérieur et ses facultés de libre examen se développent davantage, il discute plus souvent ses instincts, leur
obéit moins aveuglément et moins constamment, il pèse et compare les divers motifs qu'il a de continuer à vivre ou de disparaître.
De ce fait Durkheiin conclut que le bonheur de l'individu
ne s'accroît pas avec le progrès. Voici son raisonnement : « le seul fait expérimental qui démontre que la vie est généralement bonne, c'est que la très grande généralité des hommes la préfère à la mort. On peut être certain,
là où Finstinct de conservation perd de son énergie, que la vie perd de ses attraits... Si (les suicides) s'accroissent, c'est que l'instinct de conservation perd du terrain. Or, le suicide n'apparaît guère qu'avec la civilisation; il est à l'état endémique dans les peuples cîvihsés; les chifires augmentent régulièrement depuis un siècle. La marée montante des morts volontaires prouve que le boqheur général de la société diminue. Tl n'y a donc aucun rapport entre les variations du bonheur et les progrès de la division du travail. »
La conclusion ne me paraît pas rigoureuse : l'instinct de conservation perd du terrain dans les décisions de l'homme civilisé; mais cela ne prouve pas que le bonheur de Thomme diminue; cela veut dire simplement que l'homme civilisé raisonne plus son instinct de vivre que l'homme primitif et le résultat de ce raisonnement est plus souvent la défaite
du devoir de vivre.
En tous cas, cette troisième cause de l'accroissement du nombre des suicides est indiscutable : le progrès de la civilisation et du psychisme supérieur, autonome et volontaire.
4° Une quatrième et dernière cause — peut-être la plus importante — de cet accroissement des suicides est Taffaiblissement dans les esprits des idées et principes religieux,
de la crainte de la sanction spirituelle, de la croyance à la vie future... La foi religieuse dans Timniortalité de ïàme ou seulement rincertitude sur ce terrible mystère de Tau delà
sont certainement Targument le plus puissant qui arrête
l'homme tenté de se suicider.
Dans les vies le plus constamment heureuses, nombreuses sont les heures, où les raisons de vivre (en y ctû m prenant le sentiment du devoir de vivre) seraient contre-balancées et détruites par les raisons de ne plus vivre si on était absolument certain que la mort est la rentrée positive, déiinitive et totale dans le néant.
Ceci est si vrai que j'ai coutume de donner la persistance
de vie de riiiimanité comme une preuve que Tincroyance certaine à la vie future est moins répandue qu'il ne semble au premier abord. 'Je crois que l'univers se dépeuplerait rapidement de tous ses hommes, si la croyance à Timmorta-
lité de Tàme (ou au moins l'indécision sur cet angoissant problème) n'était pas chevillée au fond de l'esprit humain, plus solidement encore que l'instinct de conservation.
En tous cas, et sans en rien déduire ici en faveur de la
religion, il est indiscutable que raffaiblissement des croyances religieuses sur la vie future est une cause très importante (dont le sociologue ne peut éviter de tenir compte) de
Taccroissement du nombre des suicides.
D. Conclusions. — En somme, et pour conclure ce paragraphe, « le suicide est, comme disait J.-J. Rousseau.
une mort furtive et honteuse; c'est un vol fait au genre humain ». C'est un crime contre la société, qui frustre h\ société de tous les services qu'elle est en droit d'attendre de rindividu. « Quelque malheureux qu'il soit, dit Liard,
rhomme ne doit pas s'cMer la vie; car, en s'otant la vie, il
se met dans Timpossibilité de remplir les obhgations qui lui sont imposées par la loi morale. »
L'inobservation du devoir de vivre constitue un péril social grave, important et croissant, contre l'invasion et le développement duquel on ne peut trouver aucune sanction légale. Le seul moyen de le conjurer ou de Tenrayer est de
le signaler et de le faire bien connaître : c'est, en un mot,
de répandre, autant et aussi bien que possible, l'enseigne ment de la morale et spécialement l'enseignement des devoirs individuels pour lesquels la loi civile est impuissante
et dont la seule sanction est le péril biologique corrélatif.