Analyse psychologique : toxicomanie mentale (dipsomanie
et psychique.
Étudiant ces intoxications au seul point de vue de l'inobservation du devoir individuel de respect et d'amour de sa propre vie, je dois, comme pour le suicide, étudier tout d'abord l'état psychique de ces intoxiqués : je veux dire l'état psychique causal, initial, qui entraîne ou facilite le développement de l'intoxication, l'état psychique, en vertu duciuel l'individu s'empoisonne et continue à s'empoisonner malgré les avertissements de sa raison et de son médecin. — 11 y a aussi un état psychique très intéressant qui est la conséquence des intoxications : celui-ci sera étudié dans les paragraphes suivants quand nous résumerons les symptômes respectifs de l'intoxication par chacun des poisons les plus usuels.
L'analyse psychologique peut être faite ici sur le même plan que celle des suicides : il y a des sujets qui sont irrésistiblement poussés à s'empoisonner par un état mental qui . est vraiment morbide et rend le sujet irresponsable; il va
Gkasset. — Devoirs et périls biol. g
des sujets qui sont portés à s'empoisormer par un étal psychique qui facilite Tacte sans le rendre nécessaire et qui par conséquent ne supprime pas la responsabilité du sujet, mais
ratlénue à un degré plus ou moins accenlué. — Ce dernier
état nous intéresse seul parce qu'il est très répandu dans la société ordinaire; mais il se déduit très étroitement du premier : il est donc indispensable de dire d'abord quelcjues^
mots des aliénés qui s'empoisonnent lentement en vertu de
leur maladie mentale elle-même.
A. Folie toxicomane. — On a^peWe c/ipsornafi te (Huït*\i\n(V) ou manie de boire un état mental morbide (psychosi(jue)
caractérisé par Timpulsion (obsession impulsive) à boire.
Cet entraînement se manifeste habituellement pour l'alcool et c'est la dipsomanie alcoolique, qui a ét\^ d'abord observée (1817) et est encore le plus ordinairement décrite. Mais elle
peut se manifester pour tous les poisons dits « artificiels »
ou euphoristiques et habituels connue l'opium, Téther. le chloral, etc. : morphinomanie, étheronianie, chloralomanie...
« Chacune de ces dipsomanies peut se présenter sous le même type et avec les mêmes caractères que la dipsomanie
alcoolique... Bien plus, et c'est ce qui prouve que les dipsomanes sont bien plutcM poussés, dans leurs crises, par un
besoin de s'intoxiquer que par l'appétit de tel ou tel toxique, c'est que, chez un même individu, on peut voir les diverses espèces de dipsomanie coexister ou se remplacer. D'où le nom générique de toxicomanie que Féré donne très justement à
ces tendances impulsives, non exclusivement systématisées. » La dipsomanie se manifeste comme épisode impulsif dans un grand nombre d'états psychopat biques (hystérie, épilepsie, mélancolie, début de manie aiguë, période d'excitation de la folie circulaire, début de la paralysie générale...). Plus intéressant au point de vue de notre étude actuelle est
Taccès de dipsomanie survenant chez les dé^»nérés, que Régis décrit très bien d'après Magnan.
INTOXICATIONS VOLONTAIRES EUPHORISTIQUES i3i
Après (|uel(|ues prodromes (tristesse vague, découragement, dépression, abandon du travail, idées noires, changement ide caractère, indifïérence aifective, anorexie...)
brûlure à restomac, ardeur au gosier, soif intense « avec désir, tendance irrésistible à boii'e quelque chose d'excitant ». Alors, rien n'anéle ces malheureux : « il leur faul à loul prix !une li(|ueur alcoolique; (juand l'argent
leur manqm' pour l'aclieter, ils ne reculent devant aucun expédient; les plus honteux ne lés arrêtent pas: le vol, la proslilulion, le crime même, lous les moyens leur sont bons pour se procurer une boisson excitante )^. C'est après
une liilh' j>lus ou moins violente avec lui-même que le dipsomîuie se laisse ainsi entraîner; « il se caclie, s'isole après vUv enh<'' furtivement chez le marchand de vins, d'oii il s'échappe ensuite tout honteux ». L'idée du suicide
peut mèiiu» naîlre chez ces malades « du désespoir ou
de la bonle (pi'ils éprouvent d'être retombés dans les excès dont ils rougissent : honteux de leur conduite et des soucis (|u'ils causent à leur famille, découragés par
un<' lui le piM'pêluelle d'oii ils sortent toujours vaincus et plus alfaiblis, ils sont poussés à se donner la mort et certains finissent ainsi ». Ces accès de dipsomanie surviennent chez les dégénérés sous la forme intermittente et paroxys-
liqur; ils « laissent, après leur disparition, un malaise cérébral qui s'atlénue peu à peu et les malades, reprenant leurs liabitudeà de sobriété, regrettent les abus auxquels ils se sont momentanément livrés ».
B. Demifolie toxicomane. — Les sujets dont je viens de parler sont des aliénés, des malades mentaux irresponsables; la loxicomanie peut aussi être observée chez d'autres
malades qui ne sont pas des mentaux, qui ne sont pas* des irresponsables parce que l'impulsion dipsomane n^est pas
irrésistible chez eux, mais qui ne sont pas des normaux au point de vue psychique, qui sont des malades psychiques :
132 'périls BI0L0(ÎÎQUES INDIVIDUELS
ce sont (les toxicomanes psychiques, dont la responsabilité
est plus ou moins fortement atténuée.
Pour comprendre l'état psychi(|ue de ces demifous, puis- (jue la tendance toxicomane est une impulsion eonmie la
tendance au suieide, il faut se rappeler ce que j'ai dit de
l'analyse psychologicjue des ol>sédés et des impulsifs.
Chez ces sujets il y a, d'abord et suHouU un trouble de la volonté : atïaiblissement et déviation: trouble qui aboutit
surtout à une mativaise hiérarchisation des motifs. Si, sur
cet état du terrain personnel peu et mut résistant par sa volonté, vient l'idée lixe et obsédante de boire ou de s'empoisomier, cette idée fait naître une émotion anxieuse
qui aboutil à Tinipulsion : et, ouhh'ant loutes les raisons.
qu il pourrait avoir et qu'il a, de ne pas boire, le sujet avale le poison, tous les nmlifs d'abstention étant illogiquement vaincus et remplacés par l'idée maladive de boisson ou
d'intoxication.
Cliez les mentaux dont jai parlé plus baut (A page 130), il y a, de par la maladie, à la fois la paiaboulie et t'idée-force, obsédante et impulsive. Cbez les sujets dont je parle maintenant (B). il y a bien l'état psychique antérieur de para boulie, de débilité de la volonté, il y a aliaiblisseinent de la fonction dehiérarcbisation des motifs; mais l'idée lixe déterminant l'impulsion n'est pas entièrement et exclusivement une idée maladive créée par le sujet ; c'est une idée vraie
comme le souvenir du plaisir que procure l'absorption de ce poison ou le désir du soulagement (jue cet autre poison entraîne ou la pensée du bien-être que l'on aura après avoir
pris cette drogue...
Cette idée n'a rien d'illogique ni de maladif; elle es! vraie. Ce (pii est maladif, c'est l'empire illogique (ju'elle prend sur l'esprit débilité du sujet. Un individu normal aura la même tentation d'un verre d'eau-de-\ie ou d'une piqûre de morpbine ; mais il se rappellera en même temps les inconvénients et les dangers qui seront la rançon de'cette courte
INTOXICATIONS VOLONTAIRES EUPHORISTIQUES 133
satisfaction et il laissera de côté le poison. Le sujet à volonté débile dont je parle se laissera au contraire tenter, oubliera toutes les objections les plus raisomud)les : il boit ou se pique, sauf à le regretter ensuite.
Certainement, cbez ces malades, la volonté est la
fonction la plus afFaiblie ; mais toute leur mentalité est débile ; ce sont le.s sujets que Pierre Janel a appelés des psy chas thé n iqiies , la psycbastbénie étant d'ailleurs une partie
et une forme de la neurastbénie. Ces malbeureux n'ont pas l'excuse de l'inqjulsion irrésistible; ils ne sont pas aliénés comme les sujets du premier groupe A. Mais ils ont cependant un certain degré de maladie ; leur résistance à la suggestion des motifs et des mobiles n'est pas entière; leur débilité psycbi(jue attéime leur responsabilité.