C. Tempérament toxicomane. — De ce que je viens de
dire il ne faudrait pas conclure à la maladie et à la diminution de responsabilité de tous ceux qui s'empoisonnent volontairement et babituellement pour se procurer du plaisir ou du bien-être. J'ai pris les deux types de malades, mentaux et psycliiques, pour l'analyse psychologique, parce que cette analyse ne peut se faire que dans des cas accentués et cbez des malades. Mais on comprend que l'élément « défaut
de volonté » peul, sans être maladif à proprement parler, •
être suffisant pour ne pas empêcher un sujet de s'enivrer av^ec de l'absinthe ou avec de l'élher ; et l'atténuation de la responsabilité devient alors tellement insignifiante qu'on
eon(;oil très bien des sujels quisinloxiquent et qui ont leur
responsabilité entière. Disons, si l'on veut, qu'il y a trois degrés dans l'état psychique des toxicomanes, qui sont en ordre décroissant : la folie toxicomane qui entraîne l'ir-
responsabililé, fa cJemifolie toxicomane qui atténue la
responsabilité^ le tempérament toxicomane qui laisse In responsabilité entière.
Les éléments de ce tempérament toxicomane sont surtout
Tabsence de caractère et Ja faiblesse de volonté, en même
temps que la haute et facile influence des iniprossion^; cénesthésiqiies du iiiomenl. L'intelligence du sujet peut être considérable, son instruction au-dessus [de la moyenne; sa raison lui présente autant et mieux qu'à beaucoup d'autres lesarguments contre rinloxicalion ; il en connaît les dangers et les inconvénients. Mais il hiérarchise mal ces divers motifs de ses actes; il se laisse guider exclusivement par le souvenir des jouissances innnédiates, souvent très courtes.
que lui a procurées la dernière ingestion de poison, par le désir de faire cesser ou même de prévenir une douleur plus énervante que grave... 11 cède à la tentation.
Ces mêmes individus sont aussi très accessibles aux exemples, aux conseils des amis, à l'influence du milieu, aux suggestions de la mode, du snobisme... L'influence dv ces éléments est bien conntu* pour Talcool. Téther, les fumei'ies dopiuui...
A la ]msv de tous ces éléments et pour les nu'ttre en action, il faul encore l'oubli complet des (b'voirs individuels vis-à-vis de soi-même, du devoir damour et de respect de sa propre existence. Ce sentiment est connnun
aux sujets dont je parle et à ceux qui se suicident : les uns et les autres n'ont pas pour leurjpropre vie l'amour et le respect qu'ils doivent avoir. Mais là s'arrêlent les ressemblances entre le tempérament des suicidés et le tempérament des intoxiqués.
Les premiers méprisent lem* vie et les sensations cenesthésiques ne les influencent que pour leur inspirer le désir de lesannihihT délinilivemenl. Ceux qui s'intoxiquent sont
au contraire des amoureux de leur corps et des sensations agréables que ce corps est susceptible de leur donner. Ils sont prêts à sacrllier leur vie, mais pour supprimer leurs
sensations céiiesthésiques actuelles ; c'est au contraire parce
qu'ils ne voient la mort que lointaine et incertaine et parce qu'ils voient immédiatement des jouissances précieuses
INTOXICATIONS VOLONTAIRES EUPHORISTIQUES 13o
<ju'ils absorbent le poison, dont les effets nocifs sont problématiques et en tous, cas tardifs, tandis que leurs effets agréables sont certains et immédiats.
Ce qui caractérise donc en définitive ces sujets à tempérament toxicomane, même quand ils sont très intelligents, cest leur coiir/e vue ; ils se laissent influencer et diriger par rimpression immédiate ou immédiatement prochaine sans voir les choses de loin, sans se laisser influencer, comme ils devraient, par les effets réels, inqjortants, définitifs, mais
loinlains.
Malgré ces différences entre le tempérament suicide et le tempérament toxicomane, comme la faiblesse delà volonté et du caractère reste le fond commun de ces deux tempéraments, les causes en sont très analogues et je n'ai pas à y revenir. Je rappellerai seulement que, plus encore que la lendance au suicide, la toxicomanie est un fait humain (il n'appartient qu'à riiomme; les animaux fuient toujours
instinctivement le poison et, dans aucun cas, ne le recherchent) et un fait de civilisation très avancée. Mais ces efTels fâcheux de la civilisation ne tiennent pas au fait même de la civilisation, mais à la manière dont cette civilisation se
<léveloppe sans morale ni religion.
llien dans la civilisation amorale et areligieuse ne peut développer chez l'homme le sentiment du devoir; or, seul, le sentiment du devoir peut aider l'homme à défendre sa
vie et sa mission contre les besoins et les tentations de sa cénesthésie.
Les sanctions légales ne sont guère plus possibles et opérantes contre les intoxications volontaires que contre le
suicide ; on peut seulement agir par la loi sur la facilité qu'on a à se procurer les poisons : lois sur la vente de l'absinthe et des apéritifs, sur la vente de l'opium, de l'éther
et de Teiisenihle dtîs substances toxiques... Ce sont là des
mesures utiles, sur lesquelles nous reviendrons. Mais leur efficacité est réduite et encore insuffisante pour enrayer
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raccroissement constant et réellement effrayant du nombre des sujets qui s'intoxiquent volontairement.
Comme pour le suicide, le vrai grand moyen de conjurer ce grave péril social est de le dénoncer bien nettement et énergiquement. Un des meilleurs moyens dans ce but est
de bien faire connaître les conséquences désastreuses qu ont,
pour l'individu et pour la société, ces intoxications volontaires liabituelles. Nous en dirons quelques mots, d'abord pour l'alcoolisme, ensuite pour les autres poisons euphoristiques (opium et luorpbiiie, étber, cocaïne, cbloral, bascbicb et tabac).