‹ Devoirs et périls biologiques [microform]Chapitre 27 sur 135 · Opium et morphine · texte numérisé non relu

Opium et morphine

A. Généralités. — La pluparl (les consnléralions ifonéralcs relatives à ropium el à la morphine peuvent être calquées sur les grnrralités t'.xposres pour l'alcool (page 136).

Ces substances sont des méfficaments connue Lalcool.

même plus utiles et plus précieux au point Je vue tliérapeulique que l'alcool : cela iv'enipèche pas ([ue ce sont aussi des poisons et dr's poisons extrêmement re(l()utal)les pour l'individu et pour la société. Comme pour l'alcool, l'état psychique patho<j;cne (jui dispose à l'intoxication par l'opium est caractérisé fondanientaleinent par une débilité de la raison et de la volonté, qui peut se présenter sous trois degrés : tempérament, dcmit'olic, folie toxicomane (j'entends toujours Fétat psyclu(jue antérieur a rmtoxicatlon et cause Je

rintoxicalion). Comme pour l'alcool, l'effet des premières doses du poison est agréable, calmant, consolateur, tentant, provoque le sujet à recommencer, entraîne le besoin de plus on plus impérieux; <lc sorte que Tusage de l'opium est le

OPIUM ET MORPHINE i^

plus souvent cause avant d'être effet et conséquence, de ropiomanie.

Ceci est vrai de l'opium comme de la morphine.

L'opium, à petites doses, stimule le fonctionnement intellectuel. C'est « ce coup d'éperon », donné à l'intelligence que ressentait Brown quand, sous l'influence de ce médicament, il (( faisait une leçon devant un auditoire qu'il passionnait

par la puissance de son esprit et s^écriait : me hercule! opium non sedat\y> et que ressentent les morphinomanes à chaque injection . tant qu'ils sont encore aux phases moyennes

de Tassuélude.

Pecholier. qui a admirablement analysé les effets euphoristiques de l'opium, décrit ainsi ses effets noosthéniques sur lui-même : « j'écris ces lignes vers une heure de l'après-

iiiidi, apivs avoir pris dix centigrammes d'extrait gommeux

d'opium à sept heures du matin et dix autres centigrammes à dix heures et demi. Impossible d'exagérer l'état de bien-être, de bonne humeur, de force physique et intellec-

luelle. dans lequel je suis plongé. Mes idtVs sont nettes el

précises, ma mémoire est fidèle; ma plume court sans effort sur le papier. La conception est plus rapide et plus ferme, l'expression tout à fait facile. Nulle autre stimulation

ne peut être comparée à celle-là. Ce n'est pas seulement

celle d'une quantité modérée de vin de Champagne. A la douce chaleur, à l'entrain comnmnicatif, à la gaîté qu'entraîne le vin, s'ajoute l'animation plus immatérielle, plus

intelleclu(Jle que donnent plusieurs tasses de café. Le vin

et le café réunis, le café plus que le vin et plus que le café, voilà l'opium. Cet' état durera jusqu'à ce soir, me permettra de dîner à merveille et ira en s'alfaiblissant. Je

ne fermerai pas lœil J(^ la nuit prochaine (M demain . . . je serai

tout affaissé el j'aurai ma migraine. »

« L'usage modéré de l'opium, dit Gamel, est pour tout l'organisme physique, moral et intellectuel, une source de

hien-être et d'activité; il est d'un réel secours pour résister

Ml

156 INTOXICATIODS VOLONTAIRES EUPHORISTIQUES

à rinfluence dépressive de certains climats et aux maladies de ceilaines régions... La pratique ainsi comprise n'empèclu; point (le va(|U('r dans les meilleures conditions aux occupations fie la vie quotidienne; et le Chinois par exemple, ainsi que Ta si justement l'ait remarquer Boissière, le Chinois qui consonnne le plus d'opium n'a certes pas Tair d'en avoir l'esprit ohscurei. ni all'aihli, ni louché par larèverieetrextase. puis(|u il a donné au monde les livres les plus remarquahh\s et il a loujoui's passé pour être un coumiereant sans rival que nul ne peut rouler et en tin de compU; il ne compromet pas sa l'acuité génératrice. »

Mais, à côté dt; cet eflt't cuphoristique du déhut, Gamel rappelle (\iw, contrairement à l'asiatique, Teuropéen, loin de rester un modéré, en arrive vite à dépasser toute mesure et, plus se-nsihle que lui au |)oison, il y résiste par conséquent moins. Dans ces conditons, le manque de volonté à réagir, la force de l'hahitudeet l'accoutumance conduisent à raugmenlalion des doses pour la continuation des mêmes effets, si bien {\uv la drogue devient indispensable au Ibnc-

tioniKMiicnl d«' l'économio ; « car, dit h' prol'essrui- J^laiichou, l'opiuiri a le lacheux privile<^e de devenir bientôt nécessaire à rinqjrudent (jui en a talé. La j)ipe est une l'enuue lyranm'que, exigeant de continuels lioimnages; cliacun s'en croit

maîtrt' et c'est elh' (jui gouverne, et, dès lors, l'ahus est

constitué, \v datij^ereux, le très «langereux, le l'atal abus. »

Multiples et diverses sont les causes pour lesqutdlos on

commence, et puis on continue, à absorber de l'opium.

Les uns chrirheiit un aviintage ou un plaisir matériel, « par désir de seiisuallté : excitation et voluptés sexuelles, satisfaction d'appétits grossiers... D'îuitres, désireux de se

procurer le repos, le calme, le délassement et le bien-être

physique, ont contracté la pratique pour ne point avoir trop à souH'rir de la chaleur et de ses conséquences, ne pas faire la sieste ou au contraire se faciliter un travail pénible, chasser la fatigue. D aulres ont pris l'hcibilude de Topium à la

OPIUM ET MORPHINE

suite d'un usage médical, ayant voulu maigrir, supprimer ou combattre rinfluence déprimante de certains climats ou

rerlaines maladies, surtout les douloureuses et les névral-

giques. »

Beaucoup d'autres sujets, plus intéressants encore au point

de vue sociologiqiie, cherclu^nt à atteindre un but d'ordî'e

mnmh ils veulent « se crétM'. comme dit Fonssagrives, une vie

cérébrale factice qui voile pour un temps les sévères et froides réalités de rexistence ordinaire ». Ainsi, continue Gamel. « au premier rang, ceux qui sont allés à l'opium par

le chemin de la soulIVaiice. ceux qui oui voulu oublier; car

surtout il contient Touhli. l'ouhli de tout..: de ce que nous étions hier, de ce que nous sonnties aujourd'hui... l'oubli de la vie tout entière cpiand elle est mauvaise irrémédiablement

ou seulement de l'accidenl (jiii la dénature quand elle est bonne dans son ensend)le. Ainsi encore ceux qui ont goûté

à la conlilure pour chasser les soucis, les ennuis, le spleen et h^s idées noires; tons ceux enlin à la recherche d'excitation cérébrale, d'ébriété, d'ivresse. (rexallation de la personnalité, d'imagination, de rêves, de visions et de sensations nouvelles et inédites et de joies surhumaines. » Toutes les professions, toutes les classes fournissent un grand contingent. Mais, « là où la drogue fait de plus en plus d'adeptes, c'est incontestablement chez ceux (jui ont une certaine cuL ture intellectuelle et surtout un certain état mental antérieur... c'est, dil le docteur Dupouy, une certaine catégorie

de cérébraux qui produira les fumeurs d'opium, celle des

ima<nnatifs et des sensitifs, celle des poètes et des artistes, celle en un mot des rêveurs. » Dans cette catégorie, ajoute Gamel, «ils sont nombreux tous les plus ou moins déséquilibrés physiquement et moralement, morbidemont disposés; les intellectuels, les névrosés, les uns et les autres plus ou moins faibles et sans volonté, tous plus ou moins marqués pour la rêverie fatale, touched ivith pensiveness comme

disent les Anglais. Et ajoutez à cela le snobisme Qt l 'in-

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fluence des lectures : ils ne savent point, hélas! dit le même

auteur, ce qu'ils ont été, le grand romancier (Quincey) et le g^rand poète (Baudelaire) ni combien ils ont souffert de

leurs faiblesses, dans leur chair, dans leur time et dans leur oeuvre. En sonnne, s'il y a parmi les opiomanes un certain nombre de victimes accidentelles, la majorité est constituée par des toxicomanes conslitulionnels et le penchant à l'opium

a le plus souvent un caractère palhfdoglque et a été» antérieurement précédé de troubles psychiques plus ou moins accusés. »

1]. Opiomanie et opiumisme. — Nombreux et variés son!

les procédés pour s'empoisonner avec l'opium; aussi sontils très répandus.

On admet que l'opiomanie aurait eu la vallée du Nil

comme foyer primitif, les Egyptiens, « initiés à la science

des Grecs, auraient instruit les Arabes»; coux-ci, privés d'alcool pur Mahomet, l'auraient renq)lacé par l'opium, qui envahit l'Asie entière; c'est par eux que l'opium aurait été inhoduit en Chine vers la fin <lu xni* siècle, par l'intermédiaire des Persans d'abord, des Indiens ensuih'. « Les Chinois, à leur tour, surtout avec leurs flottes, l'ont propagé dans tout l'Extrême-Orient, dans les Iles du Pacilique, en

Australie, en Californie, dans l'Afrique du Sud. » Au contact des coolies, « les peuplades de la presqu'île indochinoise et les indi*^ènes de la Malaisie prii'ent goiît à la drogue ; puis arriva la conquête de l'Indochine et son occupation définitive. La contagion se développa alors parmi nos officiers et nos soldats, nos fonctionnaires, nbs colons et nos voyageurs. Rentrés en France, nos coloniaux, asservis à leurs habitudes, continuèrent de sacrifier au dieu pavot et firent

des prosélytes; et la traînée de fuinèe n'eut pas plus de peine à s'installer dans nos ports et à gagner nos villes,

qu'elle n'en avait eu à traverser la mer. » Les chiqueurs (indigènes pauvres qui ne peuvent pas fu-

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lo9

mer) mâchent, aux cbamps, en travaillant, de l'opium brut, mélangé à de l'arec, du bétel, de la cire ou autres substances neutres; ou des fragments de pétales secs de pavot, « qui,

ayant servi à envelopper les pains d'opium, se sont ainsi ,

imprégnés de leur arôme et de traces de morphine » ; ou encore des résidus de pipe (dross).

Les opiophages (thériahis ou affiondjis) inan(jeiit des

capsulps vorlos (le pavot ou des pilules, grillées ou non,

d opium brut, seul ou associé à des substances aromatiques... Commençant par 0,02 à 0,15; ils en arrivent à 2, 3, «i et î) grammes, moins fréquemment à 6, 7,8, 10, 12 et lo grammes jusqu'aux doses énormes de 30 et iO graimnes et, dans des cas isolés, 250 grammes et plus (alors que la dose normalement mortelle est de 1 à 2 grannnes).

Le cardinal de Richelieu était opiophage, à dose modérée. Thomas de Quincey, le samedi. ariMvatt à la dose de 2 gratnmes 60 ; puis Tusage devint (luotidien et il en arriva

à 20 gramnu^s, et cela pendant une douzaine d'années (sur les oO que dura l'intoxication).

Les ^wref/r^ ahsorbent l'Infusion, la décoction ouïe sirop <h' lélesde pavot, la solution d'extrait d'opium, les gouttes noires anglaises et surtout le laudanum, que certains boivent p;u' jH'tits verres, quelquefois même par carafons entiers.

(juincey atteignit, à certains moments, la dose de 200 grammes par jour et un malade de Trousseau absorbait quoti- (liemiement de 200 à 250 grammes de laudanum de Rousseau, dose (ju'il porta à 7o0 grannn(*s, un jour qu'il souffrait de douleurs ostéocopes plus aiguës.

Un sujet, observé par Schnell, absorbait l'opiurn en lavement.

Pour les fumeurs, l'opium est transformé, dans les bouillones, en chandoo : « on enlève à Topiuin son principe vi-

reux et on développe son arôme, son goût et ses qualités plastiques ». Puis, on le fait fermenter, trois mois au moins. « En réalité, il n'y a pas une seule fermentation, mais plu-

160 INTOXICATIONS VOLONTAIRES EUPJIORISTIQUES

sieurs successivos, dont la dornièro.due h des levures, qui osl

la plus lente et se prolonge pour ainsi dire indélinimenl, donn<^ au ohandoo son arôme si goûté des fumeurs. Aussi en esl-il de l'opium à fumer connue du vin et comme de

I opium ordinaire, plus il vi(Mllit.. meilleur il devient, plus

doux et pénétrant est son parfum, plus lin son bouquet et plus cher il est... Pivt à être fumé, le chandoo se présente sousl'aspecl d'un extrait demi-fluide, luisant et limpide, d'une

couleur brun rougeàtre ou chocolat foncé et d une odeur, (pii pour les uns rappelle celle de la violette et pour d'autres celle des arachides grillées ou celle de la mélasse ou encore, s'il est très vi(îux, celle des pruneaux. »

On trouvera dans la thèse de danud la description de tout le matériel nécessaire au fumeur d'opium et la technique de la séance elle-même : « couché sur le coté gauche, le fumeur piend, avec l'exliémité effilée de l'aiguille, une petite (juanlité de cliandoo. iO à io centigrammes environ.

et la présente au-dessus de la lampe, en faisant subir sans

cesse à l'aiguille un mouvement tournant de va-et-vient entre le pouce et l'index ; ainsi l'extrait demi-Huide ne

tond)e pas et l'eau s'évapore. Alors la houlette se gonfle, se

dore et grésille, répandant un parfmn fort et pénétrant ; mais il faut faire bien attention de ne pas la brûler, ce qui donnerait lieu à un dégagement de vapeurs toxiques et

enlèverait à l'opium une partie* de ses propriétés enivrantes. Arrivée à la consistance voulue, la pâte est malaxée, roulée en bouh' sur le verre de la lampe ou le fourneau et, d'un si'ul coup, le fumeur la pique sur celui-ci, en poussant à

fond l'aiguille, qui. ri'lirée doucement, ménage après elle

une cheminée d'appel, au centre de la boulette, ainsi perforée comme une perle. Le fumeur allume alors sa pipe à la flamnu' <le la petite lampe et, la tète appuyée sur le coussin,

l'approche de sa bouche et Iiume d'un s<hi1 trait et d'une longue haleine une ou deux bouffées ; et la pipe est fumée. »

OPILM ET MORPHINE

Le fumeur arrive progressivement à fumer par jour 5, 6,

7. 8. 10, 20. 25. 30..., 100, ioO, 200 pipes et davantage (plus de 300 chez un sujet observé par Boissière) ; la quantité d'opiiim fumée variant de 1 à 8 grammes par jour

jusqu'à 100 grammes et au delà.

On a étudié et discuté la composition de la fumée ingérée par le fumeur et la quantité de morphine retenue dans K' poumon. D'après les analyses de Moissan et d'Armand

riaiilier, Tintoxicalion serait moins due à la morphine

qu'aux bases hydropyridiques qui lui sont associées. Cependant on ne peut nier l'analogie des lésions et des symptômes chez l'opiomane et chez le morphinomane. En

somme, la quantité de morphine retenue par le poumon

serait de 1/8, soit 5 à 40 centigrammes pour 40 pipes. Pour d'autres, la moyenne de morphine absorbée en un jour par un fumeur de 30 à 40 pipes est de 50 à 75 centigrammes.

Le tahleait sympto7natlque àe Tintoxication chronique par l'opium est résumé dans cette description de Topiophage

par Taylor (d'après Oppenheim et Wurtz) : « Thomme

qui a 1 habitude de manger de l'opium est facilement reconuaissable ; tout son corps est amaigri, son visage est jaune et desséché, sa démarche chancelante, son épine dorsale

phée jusqu'à donner parfois au corps une forme demi-circulaire ; ses yeux caves et vitreux le trahissent au premier regard. Ses fonctions digestives se font mal. Il ne mange piesque rien et va à peine à la garde-robe une fois par

semaine. Ses forces physiques et morales sont détruites.

Lorsque l'habitude est invétérée, la faiblesse qui augmente rend plus impérieux le besoin du stinriulant et il faut sans cesse augmenter la dose pour obtenir Teffet désiré. Lorsqu'il

s'est longtemps livré à sa passion, le mangeur d'opium souffre de névralgies, auxquelles Fopium lui-même n'apporte aucun soulagement. Rarement ces malheureux attei-

.If'

Grasset. — Devoirs et périls biol. ii

162 INTOXICATIONS VOLONTAIRES EUPHORISTIQUES

gnent Fàge de quarante ans, lorsqu'ils ont commencé de

bonne heure à s'adonner à Topium. »

Je n'insisterai pas sur les symptômes dans les divers appareils : digestif (atonie, soif, anorexie, constipation

alternant avec la diarrhée), circulatoire (hypotonie myocar-

dique, arjthmie. palpitations, syncopes), respiratoire (dyspnée, emphysème, broncliite chronique), urinaire (sécrétion diminuée, excrétion difRcile et do ulou remise, albuminurie.

hypoazoturie), génital (affaihlissement, impuissance), nutritif (hyposécrétions, amaigrissement, œdèmes).

Importants sont les troubles du système nerveux : hyperesthésie générale avec démangeaisons (dermatoses consécutives), céphalée, vertiges, hrisement général, paresthé-

sies, crampes, — diminution de Tacuité auditive et visuelle. — sommeil difficile ou impossible, léger, irrégulier, avec des rêves agréables ou pénibles, des cauchemars plus ou

moins terrifiants, - diminution de la force musculaire,

lassitude rapide, tremblement, parésies, paralysies...

Plus intéressant encore est le trouble apporté à la « personne intellectuelle et morale de Topiomane » : lacunes de

mémoire portant surtout sur les noms propres et les choses récentes; aboulie plus ou moins intense, indécision, irrésolution, nonchalance, paresse, désintérêt : « je ^ne me soucie plus d'aucune chose, dit Farrère ; je n ai plus de métier,

je n ai plus d'amis » ; il ne se soucie même plus de manger : « à quoi bon, dit Borys, la nourriture grossière (jui rapproche de l'animal, quand le sage a sa place servie à la table des dieux? »

Un seul souci persiste, celui de Topium : « au milieu du désarroi des facultés, rintelligence se reprend, s'organise et alors seulement la volonté de l'opiomane existe encore, le rendant capable de toutes les faiblesses, de toutes les mauvaises actions et même de tous les crimes, pour satisfaire s;i passion ». — « Toutes les vilenies, dit Boissière, je les eusse commises, pour Tespoir d'être payé d'une pipe ! »

OPIUM ET MORPHINE Jd3

« Ce désir d'opium est si grand qu'acculé à la mort,

ropiomane demande un instant de répit pour sacrifier encore au tyrannique pavot et, une fols rassasié : oh !

alors, qu'on me coupe la tête ! et sans même un essai de résistance, sans une plainte, il meurt avec un sourire indulgent. Cela peut aller plus loin encore, puisqu'en face du suicide on a pu le voir discuter sa mort, qui serait en eflet bien pratique (!), mais seulement alors il ne pourrait plus

user d'opium. »

« Ainsi désintéressé de tout, sauf de ce qui concerne sa passion, Topiomane l'est aussi de tous. Inalfectif et férocement égoïste, la famille, la société et la nation ne comptent plus pour lui. L'opium niveleur, dit Farrère, supprime les

distances, confond les races ; car il est une patrie, une religion, un lien fort et jaloux qui resserre les hommes. Les 4^nnemis sont des frères, dit Boissière, j'aime tous les

hommes et toutes les actions. Le pape viendrait, je ne bou-

^erai pas. Qu'a-t-il déplus que moi? »

L'orgueilleux opiomane se sent bien supérieur à ses semblables grâce à Topium ; il ne savait rien avant d'avoir

fumé et maintenant il sait tout, comprend tout, voit tout.

devine même. Cette omniscience le tourmente, lui fait perdre la quiétude de Tàme. Chez les autres hommes, il y a im mauvais démon caché. Il est donc souvent saisi de peur,

d'épouvante, de terreur. Il agit automatiquement, impulsivement. C'est donc, continue Gamel, la négation de toute morale; car il n'y a plus dans ces conditions de bien ni de mal, de mérite ni de démérite, de responsabilité ni de

sanction... « Dans l'armée, Topiomane se moque des devoirs

de son état. Je n'ignore, dit Borys, ni la rigueur du règlement, ni la subtilité de la fumerie, ni le droit de mes chefs. Malheureusement je n'ignore pas davantage la doctrine du

philosophe, suivant lequel les joies des autres hommes ne

sont à celles du fumeur que dans la proportion d'un grain de sable à une montagne. Or, que pourrais-je bien mettre en

164 INTOXICATIONS VOLONTAIRES EUPHORISTIQUES

balance d'un petit gramme de la crème que voilà? Des galons, de Tamour, le sentiment du devoir? Qu'est-ce que ça?... » H

n'y a donc que Topium. toujours ropium, le seul Opium... « Parce qu'au lieu d'aUendre désormais le bonheur d'un ffalon ou d'une vaillante aventure, je le trouvais ce bonheur, inclus en ma pipe. Fumer, lire, songer, penser,

mépriser surloul - j'étais heureux, si heureux que mêuie s'évanouissait l'appréliension d'être traqué de tous, égaux ou chefs, ou privé d'opium. »

L'opiomane peut bien, à un moment donné, être « aimable, aiïahle, bienveillant, indulgent et optimiste; mais il n a pas tardé d'avoir le yin, d'être dédaigneux et méprisant; il est si au-dessus de toutes les contingences, si

supérievn- à tout et à tous. Hypocondriaque et taciturne,

recherchant parfois la solitude pour s'adonner à la drogue, il est aigri, acariâtre, méfiant, dissimulé, quelquefois menteur versatile et déconcertant, fantasque, impulsif et ne sachant résister au moindre désir quel qu'il soit; autoritaire, méchant et souvent furieux... Insensible au désespoir des siens, l'opiomane, dont les atfaires délaissées s'en vont à la dérive, les entraîne parfois avec lui à la misère ; et aucune

considération ne saurait alors l'arrêter; |K)ur se procurer de Topium, tous les moyens, quels qu'ils soient, lui seront bons. Tous les jours, dès lors, se passent entiers, vides et sans travail dans l'opium, l'opium encore, l'opium toujours;

et telle est son incurie et sa négligence qu'il ne se lave même plus et a ses vêtements sales. »

« Une heure sans opium, dit Farrère, voilà, voilà Thor-

rible, l'indicible chose, le mal dont on ne guérit pas. » Uabstinence crée, chez l'opiomane, un état de besoin extrêmement pénible, angoissant et douloureux. « A un

certain degré d'intoxication, dit Borys, le poison est devenu

si nécessaire au jeu des organes qu'une suppression brutale pourrait provoquer la mort. » En tous cas, « l'opiomane en

S;ifi^:

OPIUM ET MORPHINE i6î>

état de besoin ou homme guien est un corps sans àme,

incapable de vivre, présentant dans tout Torganisme physique et moral des troubles très variables à fond constant d'asthénie douloureuse et de faiblesse angoissée, qui transforme le besoin d'opium en une sorte d'obsession, à

laquelle le malheureux ne peut pas se soustraire... Et ainsi

il roule de plus en plus vite vers la cachexie finale ».

« Squelette idiot », l'opiomane est alors d'une « maigreur extrême ; il a la figure décharnée et livide, Tair

oateux, le teint verdatre: le regard hébété et fixe, sans

expression, le sourire bizarre... Les traits sont tirés, les pommettes trouent la peau..., les yeux enfoncés dans- les orbites sont effrayants, ternes et Uétris ; tels des yeux de

poisson mort... Les dents déchaussées s'ébranlent et tombent. La voix est faible et éteinte, bégayante et pâteuse ; 4)u bien C'est un silence inquiétant... »

Et la mort arrive par les progrès de cette cachexie à

moins qu'elle n'ait été hâtée par une maladie intercurrente,

par un accident de l'abstinence ou par le suicide.

Un mot pour terminer ce paragraphe sur ïétendue du

péril créé par Textension incessante de l'opiomanie (toujours d'après la thèse de Gamel).

1. En Indo-Chine y le budget général de la colonie puise dans Topium un peu plus du dixième de ses recettes totales et, de 4904 à 1908, les bénéfices nets, annuels, ont été en moyenne de 10 510 582 francs; ce qui représente environ 120 000 kilogrammes d'opium, consommé officiellement tous les ans. Et, à cause de la contrebande qui est tr^s savamment organisée, la consommation réelle peut être

considérée comme le double de la consommation officielle.

2. Dans les autres colonies (Réunion, Guadeloupe, Martinique) où sont venus des coolies chinois, la pratique opiomane s'introduit avec eux parmi les indigènes et surtout les Européens. Dans nos établissements des Indes, il y a une

166 ' INTOXICATIONS VOLONTAIRES EUPIIORISTIQUES

proportion notable d'indigènes opiophages et de fumeurs. De même en Océanie (îles Marquises, Tahiti en partieulier)^

îi Madagascar, en Tunisie et en Algérie (Oran notamment).

3. En France^ Topiomanie a fuit, ces derniers temps, beaucoup de progrès ; la contrebande existe comme en Indo-Chine et « il est moins difficile qu'on ne pourrait

croire de se procurer de l'opium » (à défaut d^opium, on transforme Textrait thébaïque en chandoo).

« Ou fume dans le monde des inteUectuels, des écrivains, des étudiants, des théâtres, des concerts, des artistes, de

l'atelier ei des oisifs, mais surtout dans lo demi-monde... On fume dans les ports et les villes de guerre et de conv inerce. »

De ces opiomanes conscients et volontaires, Gamel rapproche les nourrissons, qui sont intoxiqués soit par

Topiumisme de leurs mères soit surtout parce que, pour les faire rester tranquilles, on leur fait ingérer du laudanum ou une préparation de tètes de pavots...

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