C. Morphinomanie et morphinisme. — L'usage et la ditl'u
sion des injections de morphine ont fait naître dans nos contrées une forme, très répandue et très dangereuse, d'opiunn'sme et d'opiomanie. Son extrême et croissante
généralisation en fait pour nos pays un péril plus grand que celui créé par les fumeries d'opium.
Le plus souvent, on fait la première injection et les pre
mières injections de morphine par prescription médicale
pour soulager une douleur. Si Ton a du caractère et si Ton n'est pas toxicomane, même de tempérament, on ne demande à l'injection de morphine que l^eflet thérapeutique cherché ; on ne se laisse pas tenter par le bien-être que procure rinjection ; on ne renouvelle pas les injections au delà des prescriptions du médecin et on ne devient ni morphinomane ni à plus forte raison morphinique. Ces cas restent
assez nombreux pour que l'injection de morphine reste, dans
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la pharmacopée courante, une arme puissante dont le médecin ne doit pas se priver, mais dont il doit se réserver le monopole au point de vue de la prescription et de la surveillance.
Les sujets qui ont le tempérament toxicomane, c'està-dire les débiles de la raison et de la volonté disposés à lOUt sacrifier pour se procurer des satisfactions prochaines,
quelle qu'en doive être la rançon ultérieure, continueront les injections de morphine, même quand le médecin, non seulement ne les prescrira plus, mais les défend et les inter-
dil. Ils les font pour se procurer la période de bien-être qui
suit l'injection et pour éviter ou raccourcir la période de uial-ètre. qui apparaît quand l'injection est déjà éloignée.
r.omme la période de bien-être exige des doses de plus en
plus élevées pour apparaître et comme la période de mal-être
exio-e des injections de plus en plus rapprochées pour ne pas être angoissante et pénible, la morphinomanie se développe rapidement. Si le médecin n'a pas laissé la seringue et la
solution, on se procure l'un et [autre à Imsu de tout le
monde, par les procédés les plus repréhensibles ; on suborne les serviteurs, on corrompt les pharmaciens, on falsifie les ordonnances... On arrive à se faire des injections en société,
à Iravers la poche du pantalon ou en s'écartant une minute ;
on ne peut plus rit^n faire sans la piqûre, qui devient le lyran et le bourreau de l'existence tout entière.
La plupart commencent les injections comme je Tai dit
plus haut pour soulager une douleur ou combattre une
insomnie et par ordonnance médicale; mais un certain nombre aussi a le tempérament toxicomane assez développé pour ne pas attendre cette indication thérapeutique ou ta
prescription médicale : on commence les injections par
curiosité, par imitation, par snobisme, pour se procurer cette sensation de bien-être et d'oubli de la vie désagréable dont parlent les amis tentateurs. Une fois qu'on a goûté à
la drogue, on continue comme les autres et Imtoxication se
m INTOXICATIONS VOLONTAIRES ELPHORISTl(,)LES
développe avec la même fixité d'étapes prog^ressivemenl
graves.
« La morphinomanie, dit Roger, s'observe dans tous les
rangs de la société; on en voit {Uassez nombreux exemples
dans les hôpitaux; mais le plus souvent elle frappe les classes élevées ; c'est la maladie des artistes, des hommes de lettres, des femmes hystériques, des dégénérés » ; aussi
Tobserve-t-on (plus que dans les hôpitaux) dans les clientèles spécialisées et les établissements de neurothérapie. « Elle sévit avec une fréquence étonnante sur les médecins et les pharmaciens, peut-être à cause de bi facilité qu'ils ont
à se procurer de la morphine. Dans une statistique, dressée
par Pichon, nous voyons que, sur 66 iiommes morphinomanes, il y avait 17 médecins et 7 étudiants en médecine, 5 pharmaciens et 3 étudiants en pharmacie ; sur 56 femmes,
il y avait 12 femmes de médecins; mais c'est surtout chez
les demi-mondaines qu'on observe la morphinomanie; il y en a 13 dans la statistique que nous citons. »
Quant aux doses injectées, elles vont nalurellemenl
en croissant continuellement. Les doses de 50 centigrammes à 1 gramme sont courantes ; on va souvent au delà, jusqu'à 4 et 9 grammes (Pichon).
Comma symptômes an morphinisme, j'indiquerai d'ahord
les eitels psychiques, puis les troubles des autres fonctions.
« D'une façon générale, dit Régis, les troubles psychiques du morphinisme ressemblent de tous points à ceux de toutes les intoxications et, comme eux, ils se traduisent par de l'insomnie, des rêves, des caucliemars, des hallucinations
professionnelles ou terrifiantes; enfin, mais moins fréquemment et à un moindre degré, par de la confusion mentale et
du délire onirique. Le plus souvent, ces troubles psychiques, d'allure subaiguë ou chronique, se maintiennent
dans les limites delà semi-aliénation. » J'ajouterai que souvent cette demifolie, conséquence du morphinisme, n'est
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que le développement et l'exagération du tempérament psy-
chopathique cause, de la morphinomanie.
En crénéral, les premiers etfets sont une stimulation llOOStll^nique. Puis la volonté se paralyse, la mémoire et le iuoement deviennent ohtus, le sens moral s^i^mousse, les instincts se dépravent (excès, débauches), le SOmmCll esi troublé (insomnie la nuit et somnolence le jour); terreurs paniques, hallucinations (de la vue surtout), dépression neurasthénique ou mélancolique avec idées de persécution,
tendance au suicide.'.., enfin démence cacheclique.
En dehors de ces troubles psychiques, série d autres symptômes sur les autres fonctions nerveuses et sur les divers appareils : anesthésie ou hyperesthésie, diminution <les réflexes, augmentation de l'appétit, constipation opiniâtre avec tenesme et épreintes, dysurie, impuissance, mtermittences du pouls, dyspnée, raucité de la voix, induration
de la peau, tendance aux accidents locaux au niveau des piciùres, enfin aspect vieilli et ridé de la face (Régls).
La mort survient dans la cachexie, souvent par une maladie inlCrCUITente (ht résistance de rorganisme étant très diminuée), tuberculose pulmonaire ou urémie, ou par pyémie (les injections étant faites sans asepsie).
Si, pour un motif quelconque, volontairement ou involontairement, le morphinomane est brusquement privé de son stimulant habituel, l'abstinence entraîne des conséquences, parfois graves.
Du Côté de l'inlelligence, reupborie est remplacée par 1 irritabilité, les inégahtés de caractère et d'humeur, la tendance à tout critiquer et à tout voir en mal; sensiblerie, incapacité de travail, faiblesse intellectuelle, somnolence,
affaissement de la volonté ; parfois torpeur, inertie : les
sujets ne bougent pas de leur lit. D'autres au contraire présentent de l'agitation, vont et viennent, crient et gémissent, pleurent et se lamentent. Hallucinations de la vue, de Todo-
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rat et du goût. Insomnie. — Dans certains cas, véritable accès aigu, surtout à forme agitée et violente, et même véritable délire tremblant.
« Les troubles physiques concomitanls dans la sphère
de la sensibilit(% de la motilité et des fonctions organiques sont bien plus marqués que dans Tabus et ils peuvent aboutir à un état très grave, comme le collapsus. susceptible d'entraîner la mort )) (Régis).
« Ces phénomènes redoutables peuvent survenir brusquement et ressemblent alors aux elTets de Tempoisonnement aigu par la morpbine. Certains morpbinomanes, s'ils ont
laissé passer le moment de Tinjection. peuvent s'affaisser
iMusquemeut et rester sans connaissance pendant douze heures (Wurtz). »
Souvent le retour aux injections de morphine fait disparaître « comme par enchantement, les accidents, pour si
graves qu'ils paraissent ».