CHAPITRE VII
En combien de manières nous pouvons honorer Marie,
Nous pouvons honorer Marie en plusieurs manières : i.° en aimant et honorant son divin fils ; 2.^ en faisant monter vers elle l'encens de nos prières ; 5.^ en nous faisant agréger dans quelqu'une des associations établies en son nom ; 4«° en nous faisant un devoir de publier ses grandeurs , ses miséricordes et ses vertus devant les hommes , afin d'augmenter par-là le nombre de ses disciples ; 5.® en nous prêtant avec
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zèle à relever la dignité de son culte \ 6.° en célébrant ses louanges par des cantiques ; 7.° enfin , en l'invoquant daîis nos besoins.
Nous allons parler en détail de chacun de ces différens moyens d'honorer la mère de Dieu , dans les paragraphes suivans.
Le premier moyen par lequel nous pouvons honorer Marie , et qui est un moyen par excellence , c'est d'aimer et d'honorer son divin fils , mais de l'honorer, de l'adorer et de l'aimer en esprit et en vérité, comme il doit être aimé ; car en vain prétendrait-on être le disciple de la mère, si l'on ne l'était du fils. En effet, 1.® selon l'ordre delà nature , celui-là ne peut pas dire qu'il aime une mère, pendant qu'il est l'enjiemi d'un fils qu'elle aime tendrement, et de qui elle est tendrement aimée. De là ne serait-ce pas insulter à Marie , si, lorsqu'on prétendrait l'honorer par toute autre voie , et que l'on se glorifierait d'être son disciple , on insultait à Jésus-Christ , son bien-aimé fils ; si on le méprisait , si l'on refusait de l'écouter , comme le firent les Juifs ; si on le
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trahissait comme Judas ; si on le flagellait, si on le couronnait d'épines comme les soldats ; enfin , si on l'attachait à la croix , et si on le faisait mourir comme les bourreaux l Et l'on fait tout cela par le péché mortel , lors même qu'on n'aurait pas l'intention directe d'en agir ainsi contre Jésus - Christ ; c'est l'Apôtre Saint-Paul qui nous l'apprend , lorsqu'il dit , parlant de ceux qui ont outragé le Seigneur , et qui l'ont renoncé par leur conduite criminelle : « Ils ont fait de leur cœur un cal- » vaire , pour y crucifier de nouveau » Jésus -Christ : » Bursùm criicifigentes sibimetipsis filium Dei ( Héb. 6,6).
2.° David disait autrefois à ceux qui poursuivaient son fils Absalom : « Épar- » gnez mon fils , je vous en conjure j » gardez-vous d'attenter à sa vie :» 5ervate mihi pueriim Absalom (2 Rois, 1 8). Cependant on enfreint les ordres du roi ; on perce le cœur d' Absalom de plusieurs flèches ; on lui ôte la vie , et l'on vient ensuite l'annoncer à ce tendre père. Dès que David apprend cette affreuse nouvelle , il se livre à la douleur la plus profonde , des torrens de larmes coulent de ses yeux , il va se renfermer dans le secret de sa
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demeure , et là on l'entend s'ëcrier , dans l'excès de sa douleur : « Mon fils » Absalom , Absalom mon fils ! qui » m'eût donné de mourir moi-même , » afin de te sauver la vie ? Absalom » mon fils , mon fils Absalom ! » Flli mi Absalom , Absalom fili mi ! quis mihi tribu a t ut ego pro te moriar ? Absa^ lom flli mi , fili Tni Absalom, ( 2 Rois , 18, 35) !
Marie nous tient le même langage que tenait David à Joab , à Éthai et à Abisai , les principaux officiers de son armée victorieuse , mais dans une acception bien différente , puisqu'il s'agit ici du plus saint et du meilleur des fils , du fils unique de Dieu et de Marie elle-même ; au lieu qu' Absalom était le fils d'un pécheur, et un enfant rebelle. Voulez-vous me prouver, nous dit cette tendre mère , voulez -vous me prouver que vous m'aimez, et que sincèrement vous voulez être mes disciples ? aimez mon fils , gardez-vous d'offenser mon ^^\ Servate mihi puerum. Mais si vous en agissez autrement , qu'au lieu de l'aimer et de l'adorer ainsi qu'il doit être adoré et aimé , vous preniez contre lui les armes, souvenez - vous que , loin de vous regar-
der alors comme mes disciples , j'aurai en horreur tous les lioiuinages que vous prëlendriez me rendre, et que je me déclarerai contre vous.
En effet , comment pourriez - vous croire , ô aveugles morlels ! que vos hommages pourraient mèlre agréables , nous dit cette tendre mèi^ , lorsque , m'offrant d'une main votre encens 5 de l'autre vous enfoncez dans le cœur de mon fils une lance meurtrière 5 et que , l'enfonçant dans le cœur de mon fils , vous l'enfoncez en même temps dans le mien , ainsi que le prédit autrefois le saint vieillard Siméon, en disant : « Et le glaive de ^ douleur transpercera votre ame : »
Tuam ipsiiis animam pertransibit gladius ( Luc , 2 , 35 ) ?
Lorsque vous vous rendez coupables de péché mortel , et qu'autant de fois vous donnez la mort à mon divin fils dans votre cœur , transperçant le mien du même glaive dont il fut transpercé sur le calvaire , encore une fois , je vous le demande , comment pourriezvous croire alors que les louanges qui me sont offertes de votre part, puissent me plaire et vous gagner mes affections ]
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Si vous consuldez là-dessus votre propre cœur ; si vous écoutiez en vous, Je ne dis pas même le cri de la foi ou celui de la conscience , mais simplement celui de la nature , vous serait - il donc difficile de comprendre que le sort d'une mère qui aime tendrement un fils , et de qui elle est réciproquement aimée , est étroitement lié pour le mal qu'on ressent, comme pour le bien qu'on éprouve , avec celui de ce même fils \ En sorte que les biens et les maux que ressentira ce fils chéri en lui-même, se feront ressentir par un contre-coup nécessaire au cœur de celle de qui il a reçu le jour, et à la proportion qu'il en est aimé ; car une mère, dit l'Ecriture, peut-elle jamais oublier son enfant ? et lui sera-t-il possible d'arriver jamais , par rapport à lui , à un tel degré d'indifférence qu elle soit insensible à %^s maux, ou qu'elle consente à l'oublier ? Numquid ohlivisci pote s t muLier infantem suiirti ut non mise" reatiir filio uteri sui (Isaïe, 49» i5)/ Or , s'il en est ainsi des mères en général pour toute espèce d'enfans , quelle pensez -vous que doive être la douleur qu'éprouve la plus tendre des
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mères , lorsqu'elle voit le plus dij^ne , le plus aimable de tous les enfans , qu'elle chérit plus qu'elle-même , humilié , persécuté , livré à la mort \ et quels croyez -vous que doivent être alors les sentimens de son cœur envers celui qui, tout en se disant son disciple , se fait le persécuteur et le bourreau de ce cher fils \
Mères chrétiennes , je m'adresse à vous; soyez vous-mêmes les juges d'une semblable cause. Après avoir interrogé votre propre cœur , répondez , et dites - le à tous ces faux disciples qui prétendent m'honorer , en conservant une haine déicide contre mon cher fils , dites - leur s'il est possible de plaire à une mère , tant qu'on ne cesse de haïr , de persécuter et d'attenter à la vie du fils qu'elle aime ; s'il lui est possible , à cette mère , de consentir à vouloir devenir désormais leur protectrice , à moins qu'ils ne consentent eux-mêmes à ne vouloir plus être du nombre des ennemis de ce cher fils , et qu'ils ne s'efforcent de se rendre agréables à ses yeux, et de lui plaire.
Ah ! quels seraient vos sentimens , je vous en conjure , quels seraient vos
1 56 Déi^otion à la S, Vierge, sentimens , et de quelle juste indignation ne vous sentiriez-vous pas animées, si les bourreaux et les meurtriers de ce que vous auriez de plus cher au monde, se présentant devant vous, s'applaudissaient encore en votre présence du crime qu'ils auraient commis ? Et n'est-ce pas ainsi qu en agissent tous les jours envers moi ceux qui sollicitent ma protection , et qui ne veulent point cesser de vivre dans l'habitude du péché mortel , par où ils crucifient sans cesse Jésus-Christ, mon divin fils , dans leur cœur ? . . . . Si vous eussiez vécu au temps de Pharaon , lorsque ce roi barbare ordonna le massacre de tous les enfans mâles d'entre les Hébreux ; ou bien encore si vous eussiez vécu au temps d'Hérode , quand ce prince féroce de la Judée fit égorger tous les enfans du même sexe qui étaient au-dessous de l'âge de deux ans ; étant mères de quelques-uns de ces enfans, ah ! serait-il besoin de vous le demander , quels auraient été alors les sentimens de votre cœur ? vos larmes et vos cris entrecoupés de sanglots ne l'auraientils pas annoncé mieux que tous les discours , combien aurait été profonde la plaie qui lui aurait été faite l
Mais si, par impossible , vos enfans , le fruit de vos entrailles , avaient pu alors se survivre à eux-mêmes, et que ces deux hommes barbares eussent été là pour leur redonner à chaque instant la mort , dans la résohition de ne mettre aucun terme à leur férocité , dites- le moi , aurait -il bien été possible à votre cœur maternel de consentir à ce que vous devinssiez vousmêmes leurs protectrices , afin de leur obtenir la conservation d'une vie dont ils auraient fait un si funeste usage ?
D'après tout cela , il vous est aisé de concevoir s'il est possible que Marie, la plus tendre de toutes les mères , soit animée par des sentimens différens par rapport à vous et par rapport à tous ceux qui, par leurs crimes , offensent son divin fils , et renouvellent chaque jour les outrages de sa Passion.
C'est donc en vain, mon cher Théophile , que nous nous flatterions d'être comptés au nombre des disciples chéris de la mère de Dieu , si nous refusions de nous faire inscrire au nombre des disciples chéris de Jésus - Christ , son divin fils ; c'est en vain que nous nous promettrions l'amour et fa bienveillance de la mère, pendant que nous
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continuerions à être les ennemis du fils, pendant que notre main, armée du glaive du péché , resterait encore levée pour immoler cet innocent agneau sur l'autel sacrilège de notre cœur criminel ; ou bien pendant que , par notre crime , nous ferions de notre cœur un nouveau calvaire, et que là, sous les yeux de la plus sensible et de la plus compatissante des mères , nous attacherions de nouveau Jésus-Christ , son divin fils , à la croix.
Voulez-vous encore des exemples l en voici de nouveaux. Peut-on dire que la mère desIMachabées ait dû avoir des sentimens d'amour et de bienveillance envers Antiochus , lorsque ce cruel tyran fit mourir, par des supplices horribles , SQS sept enfans en sa présence l Entrera- t-il dans la pensée de qui que ce soit que Sédécias , roi de Juda , ait pu être animé de quelques sentimens avantageux en faveur de Nabuchodonosor , roi de Babylone , pendant que ce prince féroce faisait égorger ses enfans sous ses 3^eux ? Et occidit rex Babjlonis filios Sedeciœ..,»
in oculls ejus ( Jérém. 59 , 6 ). Enfin , lorsqu'ufn gouverneur payen ( comme nous l'apprenons par l'histoire des
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Saints ) , prenant par les pieds le jeune Saint-Cyr, âgé alors de cinq ans , en haine du nom chrétien , le frappa de^ la tête contre les marches de son trône , et lui donna ainsi la mort en présence de Sainte - Julite, sa mère; entrera- 1- il dans la conception humaine de croire ou de penser que cette tendre mère ait pu, dans ce même moment , éprouver dans son cœur pour ce gouverneur barbare des sentimens d'estime et d'affection ? Ah ! plutôt son coeur ne dut-il pas être saisi d'une secrète indignation contre lui , pour un crime que la religion seule pouvait lui faire un devoir de pardonner î
Non , vous tous disciples hypocrites de la mère de Dieu, non , sachezle bien , et ne l'oubliez jamais, il n'entre pas dans les sentimens de la nature , non plus que dans \ç^ principes de la foi chrétienne , qu'une mère telle que Marie puisse concevoir des sentimens de bienveillance , de tendresse et d'amour pour un ennemi , pour un meurtrier de son propre fils' par cela même qu'il en est l'ennemi et le meurtrier , et qu'il veut pei'sévérer dans son état de péché. 11 est au contraire reconnu que Marie réprouve
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avec horreur tous les hommages qui lui sont rendus de la part de ceux qui s'autorisent d'une dévotion purement extérieure , fausse et hypocrite envers elle , afin de vivre avec plus d'assurance dans le crime , afin d'ajouter tous les jours , et à tous les instans peut-être , crimes sur crimes , c'està-dire, afin de pouvoir renouveler chaque jour, avec moins de crainte et de remords, les outrages faits à l'Homme- Dieu par le péché , et afin de le crucifier sans cesse dans leur cœur, et, autant qu'il est en eux , de lui donner sans cesse la mort.
Ah ! mon cher Théophile , loin de nous une illusion aussi grossière j que dis-je \ loin de nous une illusion aussi funeste et aussi pernicieuse ; car combien de maux à la fois ne sont pas la suite d'une semblihle illusion ! Un Dieu , l'agneau sans tache , sans cesse immolé par la main du criminel qui le tient dans un état de victime et de mort autant d'années qu'il persévère dans son péché ! Et vidi ; et ecce in
medio agnwn stanteni tanquani
occisum ( Apoc. 5 , 6 J Un glaive à
deux tranchans plongé dans le cœur maternel de la plus tendre des mères ,
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par une main déicide. . . . Cette mère désolée répétant sans cesse , dans l'excès de sa douleur profonde : Mon fils Jésus ! Ah ! Jésus mon fils , qui me donnerait de mourir pour vous sauver la vie ? Fili mi. . ,fili mi . . . quis mihi tribuat ut ego pro te moriar ?,,,*Des crimes sans nombre qui s'accumulent sans douleur et sans crainte , et qui insultent à la justice et à la miséricorde de Dieu tout ensemble .... Un pécheur qui se damne , faisant servir , par l'abus qu'il en fait , les moyens de salut à une réprobation plus terrible et plus rigoureuse .... Des exemples de scandales que laisse le criminel pour héritage à la postérité , scandales qui serviront peut-être à peupler l'enfer jusques à la fin du monde.. . .
Ne sont - ce donc pas là de grands maux? Ah ! et peut-il s'en trouver qui soient plus grands , plus terribles , et dont les conséquences soient plus funestes ?
N'ai-je donc pas eu raison de le dire, que ce genre d'illusion est une des illusions les plus funestes et les plus pernicieuses ?
Encore une fois, mon cher Théophile , gardons-nous de nous laisser séduire
i42 Déi^otlon a la S» T^ierge, par une semblable illusion : et afin de l'éviter , faisons notre principale étude d'honorer Marie dans son divin fils ; c'est-à-dire , honorons la mère , en servant , en adorant et en aimant Jésus-Christ , son divin fils , comme il veut être servi , aimé et adoré : c'est la manière la plus sûre de l'honorer , je pourrais même dire la seule véritable , car sans celle-là toutes les autres sont fausses , et toutes les autres se trouvent dans celle-là.
Alors nous serons sûrs de plaire à Marie , lorsque nous nous présenterons devant son trône pour lui offrir l'encens de nos prières , ou que nous nous efforcerons de l'honorer par tout autre moyen. Que si nous avons le malheur d'être en ce moment les ennemis de son cher fils , c'est-à-dire dans l'état de péché mortel , et que nous ne voulions plus l'offenser , témoin de notre douleur et de notre repentir 5 elle se hâtera alors de solliciter pour nous auprès de lui les grâces de notre réconciliation ; car déjà , dès ce moment, nos prières commencent à lui devenir agréables , parce qu'alors il s'agit de notre réconciliation avec son fils chéri , et d'apprendre à l'ado-