CHAPITRE IX
Que nous devons invoquer Marie*
iP Je viens de mettre sous vos yeux, mon cher Théophile , les titres qui nous parlent des miséricordes de Marie, et qui nous révèlent sa puissance : elle est notre avocate et notre refuge ^ elle est la consolatrice des affligés et la santé à.(is malades; elle est la mère du fils de Dieu et notre mère ; enfin elle est la Tour mystérieuse de David, l'Arche d'alliance , la terreur ào^s enfers et la souveraine dispensatrice de tous les dons célestes. Combien tous ces titres ne sont ils pas propres à exciter en nous une véritable confiance , une confiance sans bornes, et à nous porter à l'invoquer î
2.° J'ai dit d'abord combien ces titres^ qui nous révèlent la puissance et les miséricordes de Marie , sont propres à exciter en nous une véritable confiance; car il est une canfiance fausse , de laquelle il importe extrêmement de savoir se préserver , une confiance illusoire avec laquelle on ne saurait se promettre de pouvoir jamais rieu
58-2 Dévotion a la 5. Vierge, obtenir de Marie. C'est pour cela qu'afin d'en:ipêcher que mon cher Théophile ne se laisse jamais surprendre par une illusion aussi funeste , avant que je parle de l'obligation où nous sommes d'invoquer Marie , je vais tâcher, en peu de mots, de faire connaître en quoi consiste cette fausse confiance.
Oui , il n'est malheureusement que trop vrai qu'il est une fausse confiance qui égare et empêche qu'on n'obtienne jamais rien par la médiation de Marie , et qu'il est beaucoup de Chrétiens qui, pour leur malheur, sont égarés et séduits par elle : telle est , par exemple , la confiance qu'ont en Marie ceux qui s'autorisent de ses miséricordes et de sa bonté , pour continuer à vivre dans 1 état de péché avec plus d'assurance , ainsi que déjà nous l'avons fait remarquer ailleurs d'une manière fort étendue. Ceux-là disent , au grand scandale de la religion , qu'il sera toujours assez tôt de se convertir , pourvu qu'on se convertisse un jour , ne seraitce qu'aux approches de la mort; qu'on ne saurait périr, parce qu'on a mis sa confiance en Marie ; comme si Marie , la reine de toutes les vertus , pouvait
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prêter son crédit afin d'autoriser le crime et même alors l'habitude du crime ; comme si la mère de Jésus pouvait se complaire à voir outrager son cher fils , et à le voir sans cesse attaché à la croix ignominieuse du péché , croix mille fois plus ignominieuse au Sauveur du monde, que ne le fut pour lui celle sur laquelle il fut attaché sur le Calvaire.
3.° Il en est d'autres qui ont de la confiance en Marie, mais une confiance telle, qu'ils croient devoir être exempts par-là de toute espèce de vigilance et de toute espèce d'efforts sur eux-mêmes, se persuadant, contre l'ordre établi de Dieu, que Marie doit tellement les assister qu'elle va les sauver , en quelque sorte , sans aucune correspondance de leur part. Erreur funeste !
qui sera le principe et la cause de leur damnation ; car on peut et on doit dire de la grâce que Dieu nous accorde par la médiation de Marie, ce qu'a dit Saint- Augustin , parlant en général de toutes les grâces , que celui qui nous a créés sans nous , ne nous sauvera pas sans nous : Qui te creaçnt sine te ^ non te sahahit sine te; c'està-dire qu'on ne sera point sauvé sans
s 84 Déi^otion a la S> Vierge, efforts et sans correspondance à la grâce, sans se faire cette violence qui est commandée par l'Evangile.
4.® L'on aura encore de la confiance envers la mère de Dieu , mais ce sera au préjudice de celle qu'on doit à Dieu lui-même ; semblable à ces hérétiques qui furent condamnés aux premiers siècles de l'Église , qui faisaient de Marie une Divinité ; on voudra reconnaître en Marie une puissance semblable en tout à celle de Dieu , comme venant de Marie elle-même et non de Dieu, qui seul est l'auteur et le principe des grâces ; en un mot, on voudra regarder Marie comme un Dieu , et non simplement comme la dépositaire des richesses de la Divinité ^ comme étant puissante par elle-même et non par la vertu de la Divinité , qui lui communique sa puissance ; comme la source enfin des bienfaits et àQS grâces qui nous viennent d'en haut , et non simplement comme la médiatrice et la dispensatrice de ces mêmes dons et de ces mêmes grâces, qui ont leur source essentielle et unique dans le sein de la Divinité. C'est une erreur épouvantable , c'est une idolâtrie^ enfia c'est un crime horrible ,
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par lequel on outrage la Divinité , en lui ravissant la gloire qui n'est diie qu'à elle , et dont elle ne saurait jamais se départir , selon qu'il est écrit : Gloriam meam alteri non dabo ( Isaïe , 42 , 8 ). « Je ne donnerai point ma « gloire à un autre. »
J'ajouterai que par-là on outrage et on déshonore Marie elle - même , et qu'alors elle a en horreur le culte par lequel on prétend l'honorer , n'ayant pour agréables nos hommages que lorsqu'ils lui sont offerts en esprit de vérité , selon l'ordre établi de Dieu , -soit directement par lui-même , soit par l'organe de son Eglise,
5.^ Enfin , les derniers ont de la confiance en Marie ; mais , soit par ignorance , soit par manque de réflexion ou par oubli , ils ne l'invoquent point , pas même dans les besoins les plus pressans de la vie ; ou bien, si quelquefois ils l'invoquent, par une dévotion mal entendue , ils méprisent , en le faisant, les prières que l'Église a établies à cette fin, prières au plus grand nombre desf|uelles sont attachées des Indulgences , qui, en attirant de trèsgrandes grâces à ceux qui les récitent, ou aux âmes des défunts pour le
586 Dévotion a la S. Vierge, soulagement desquelles on les récite , honorent aussi d'une manière plus spéciale la mère de Dieu.
6.*^ Voilà donc encore de nouvelles erreurs , qui ont toujours à leur suite quelque chose de funeste : c'est sur celles ci principalement que je vais m'arrêter , les autres étant trop grossières et trop palpables , pour qu'il me soit nécessaire d'y insister davantage.
Je combattrai l'erreur de ceux qui n'invoquent pas la mère de Dieu , soit par ignorance , soit par oubli ou manque de réflexion , ou enfin pour toute autre cause , en établissant l'obligation où nous sommes de l'invoquer.
Ensuite je montrerai à ceux qui ne l'invoquent que selon leur caprice , qu'il est des circonstances où nous sommes plus obligés de l'invoquer.
En établissant enfin , ou plutôt en rappelant de quelle manière nous devons invoquer Marie , je ferai sentir leurs torts à ceux qui veulent se frayer sur ce point une méthode opposée à l'usage constant de l'Eglise , et à la conduite qu'ont tenue là - dessus les Saints. Commençons,
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1.® Je dis donc d'abord que nous devons invoquer Marie , si nous voulons qu'elle intercède pour nous dans le ciel. Je sais bien que cette tendre mère nous obtient souvent des grâces sans que nous les lui demandions ; je veux dire , sans que nous ayons pensé à réclamer sa protection : mais ce n'est point là la marche ordinaire de la Providence divine; ce sont plutôt des prodiges de miséricorde et de libéralité que Dieu permet quelquefois , mais sur lesquels il ne veut pas que nous comptions. Ce qu'a dit Saint- Augustin 5 touchant la grâce , que Dieu accorde souvent sç,s premiers dons , tels que le baptême, la foi , etc. , sans que nous les lui ayons demandés , mais qu'il n'accorde les grâces de la persévérance qu'à la prière , peut s'appliquer ici , comme en toute occasion où il s'agit du besoin que nous avons de la grâce de Dieu et des moyens de l'obtenir ; car Marie, comme je l'ai déjà observé , n'est que la dispensatrice et non l'auteur de ces mêmes grâces ; en sorte que le précepte de
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prier , soit que nous nous adressions directement à Die'a, soit que nous nous adressions à lui par la voie de l'intercession , ne change point pour cela de nature. Nous devons toujours rester convaincus qu'en toute occasion il faut t2n venir au précepte tel qu'il nous est présenté dans le saint Évangile : « De- » mandez et vous recevrez; cherchez » et vous trouverez ; frappez et il vous i> sera ouvert : » Petite et accipietis ; quœrite et iTivenietis ; piilsate et aperietur vohis ; d'où il suit que notre <:onfiance , quoique toujours louable en elle-même , restera infructueuse^ •si nous ne nous soumettons à cette condition indispensablement néces- .'Saire.
2.^ On me demandera : Mais pour- <}uoi Dieu a-t-il exigé de nous une .semblable condition? c'est-à-dire, pour- 'quoi nous a-t-il obligés à lui demander ses grâces par la prière , soit en 310US adressant directement à lui, soit par voie de médiation ? — Pourquoi ?
Je réponds par la demande elle-même.
Pom'quoi Dieu est-il Dieu ? Et pour- -quoi Dieu étant Dieu , a-t-il toute la plénittide des biens en lui ? Pourquoi j)ûs^.ède-t-ii lui seul le drQÎt inaliéna-
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fele de les dispenser tous , ces mêmes biens , selon^ son bon plaisir ^ directement ou indirectement ? Et pourquoi moi créature , moi chétive créature, moi ver de terre, n'ai -je rier^ de mon propre fond; ou, si j'ai quelque chose , n'ai-je rien que je n'aie reçu de Dieu , n'ai-je l'ien qu'en lui et par lui ? d'où je me trouve nécessairement dépendant de lui en toutes choses , et obligé par-là à me soumettre à la loi qu'il lui plaira de me tracer pour recevoir sqs dons. Pourquoi Dieu en agit-il ainsi ? Peut-on trouver une question plus orgueilleuse , et à la fois plus insensée l — Mais encore, ajoutezvous , sans disputer à Dieu le titre de Créateur, sans méconnaître eu lui la possession essentielle de tous les biens , et le droit de les dispenser comme il lui plaît , pourquoi ne nou& accorde-t41 pas ses grâces sans nousobliger à les lui demander ? Avait -il besoin de nos prières \ — Pourquoi? Je répondrai toujours , parce qu'il es S Dieu j et que le vase de terre n'a pas droit de lui dire : Pourquoi m'avezvous fait ainsi ? pourquoi en agissezvous ainsi ? et encore parce que , si Dieu vous accordait sqs grâces sans
5go Dévotion à la S* Vierge, vous obli2;er à les lui demander , vous vous croiriez vous-même un Dieu :
endé alors de votre orgueil comme Lucifer , oubliant que vous êles une créature , vous voudriez , comme cet ange rebelle , placer votre trône sur les nuées du firmament , à côté de celui du Tout-Puissant ; et dans votre élévation vous trouveriez votre éternelle réprobation,
5.*^ Mais , poursuivez - vous , je ne serais pas pour cela orgueilleux. Insensé que vous êtes ! et n'est-ce pas déjà par un effet de votre orgueil que vous tenez ce langage , et que vous voulez vous alFrancbir du devoir de la prière ? Ah ! vous connaissez bien peu le cœur de l'homme , et vous vous connaissez bien peu vous-même ; car si vous vous connaissiez , vous ne tarderiez pas de l'avouer, que l'orgueil, depuis la chute de notre premier père, est celui d'entre tous les vices qui nous est le plus funeste ; qu'il nous est devenu comme naturel depuis qu'il a été notre héritage , et un héritage de malédiction , qui est la source de tous les maux qui couvrent la terre : vous avoueriez qu'il est même nécessaire à l'homme d'être dans une perpétuelle