‹ Diagnostic des maladies de la hancheChapitre 30 sur 38 · MALADIE NERVEUSE DE LA HANCHE · texte numérisé non relu

MALADIE NERVEUSE DE LA HANCHE

Brodie (I), en 1836, a appelé l’attention des chirurgiens sur les maladies nerveuses des articulations, et il a décrit sous le nom de coxalgie spasmodique les contractures du membre inférieur simulant une lésion de l’articulation de la hanche. Depuis, cette affection a été observée et étudiée par plusieurs chirurgiens parmi lesquels il nous suffira de citer Robert (2), qui lui a donné le nom de coxalgie hystérique, MM. les professeurs Gosselin et Verueuil (3), et enfin M. Philipeaux (de Lyon) qui lui a consacré un intéressant chapitre dans son Traité de thérapeutique de la coxalgie.

La maladie nerveuse de la hanche ou contracture hystérique débute brusquement et la contracture suit immédiatement la douleur. Cette dernière présente des caractères qui la différencient tout à fait de celle que l’on observe dans les arthrites. Elle existe à la hanche, aux lombes, à la cuisse, au genou, parfois même elle s’étend à la jambe et jusqu’aux malléoles; elle est plus prononcée dans les parties superficielles que dans les parties profondes, augmente dans les mouvements et à une pression légère, à un pincement des parties molles superficielles, et cette augmentation s’observe non-seulement quand on presse à la hanche, mais aussi sur l’os iliaque, sur la cuisse, etc. Pincez la peau, dit Brodie, soulevez-la, vous provoquez plus de douleur qu’en faisant jouer la tête de l’os dans l’article.

(1) Brodie. Leçons sur les maladies hystériques nerveuses des articulations. Londres, 1836. — Brodie. Neuralgia of the Joints, 1850.

(2) Robert. Conférences de clinique chirurgicale. Paris, 1860.

(3) Soc. chir., 1865

Parfois les douleurs sont atroces et atteignent un degré de violence extraordinaire; Herbert Mayo (1), pour une douleur de ce genre, a pratiqué successivement deux fois l’amputation de la cuisse, et une fois la résection de la tète du fémur !

La douleur s’accompagne souvent d’hyperesthésie de la peau; Brodie a observé une fois de l’anesthésie. La nuit, le malade ne souffre pas, des mouvements s’exécutent pendant le sommeil et le malade n’est pas réveillé par des soubresauts.

Les muscles des régions douloureuses sont contracturés, et à la pression on éprouve une résistance due à la dureté des muscles. On observe quelquefois de la tuméfaction, une sorte de turgescence au niveau de la hanche et de la cuisse.

Le membre présente la même attitude que dans les arthrites; mais on rencontre plus souvent l 'extension que dans ces dernières. Quand il y a extension du membre, la hanche n’est pas déformée; cependant, dans un cas il y avait en même temps rotation du pied en dedans (Robert), dans un autre (1) le bassin était élevé du côté malade.

Généralement le membre est dans la flexion et il peut se porter soit dans l’adduction, soit dans l’abduction. Otte dernière position a été observée une fois par M. Gosselin (2), mais elle était intermittente et de très-courte durée. Dans ce cas, la contracture était surtout manifeste sur le grand fessier et le tenseur du fascia lata.

Presque toujours, comme le montrent la plupart des observations, le membre est dans la flexion* l’adduction et la rotation en dedans, et présente un raccourcissement apparent. Cette attitude du membre amène comme d’ordinaire une déviation du bassin et une courbure lombaire.

Les mouvements sont impossibles dans les accès douloureux, mais ils s’exécutent dans les moments de calme ; la marche est alors possible, mais avec une certaine claudication.

Cette maladie ne prend pas des proportions graves, elle reste

(1) Requin et AxenfelL Path. méd.; t. IV, 1863, p. 625.

(2) R.Barwell. Trealise of diseases ofthe Joints, 1861.

(5) Guz.des hop., 1862.

stationnaire pendant plus ou moins longtemps, mais présente des accès dans lesquels la douleur et la contracture augmentent, puis des intervalles où ces symptômes sont moins prononcés.

La durée de la maladie est très-variable, elle peut durer des mois et des années, et forcer longtemps les malades au repos; c’est ce que prouve l’observation XI que je dois à l’obligeance de M. Charcot.

L’état général reste à peu près intact, la santé ne s’altère pas, on observe seulement de la faiblesse du membre, et parfois un certain amaigrissement de la hanche et de la cuisse.

La contracture hystérique de la hanche peut disparaître brusquement, sans rien laisser après elle, après avoir duré pendant des années; un jour, le malade se lève et marche, quand depuis plusieurs mois il était dans son lit. Dans d’autres cas, la douleur disparaît, mais il reste une rétraction musculaire due alors à une dégénérescence fibreuse, résultat de la contracture longtemps prolongée.

Peut il survenir des lésions de l’articulation à la suite de cette maladie? Jusqu’ici, on n’avait jamais constaté ce fait, et les observations montrent des malades recouvrant la plénitude de leurs mouvements après trois ans de contracture, comme dans le cas publié par Robert. Cependant M. Brown Séquard a eu l’obligeance de me communiquer un cas qui semble prouver la possibilité d’une lésion articulaire consécutive. Il s’agit d’une malade chez laquelle Bro lie avait diagnostiqué une contracture hystérique; M. Brown Séquard revit la malade cinq ans après, et il constata l’existence de douleurs et de craquements dans l’articulation; et dans l'opinion de ce savant, l’arthrite ne devait pas être attribuée à une coïncidence ou à un repos prolongé, mais il un trouble de nutrition par lésion nerveuse.

Quelle est la nature de la contracture que nous étudions? Elle se montre surtout sur des jeunes filles chloro-anémiques, sur des femmes nerveuses, hystériques, et est souvent accompagnée de névralgies; Verlaegh l’a observée sur un homme hystérique dont nous rapportons l'histoire plus loin; on conçoit donc que Brodie et ceux qui l’ont suivi aient été portés à considérer cette affection comme appartenant à l’hystérie, et comme n’étant qu’une névrose. D’un autre côté, on a constaté des lésions de la moelle et surtout de

ses enveloppes chez des malades atteints de contracture depuis de longues années. Il est donc permis de supposer que dans les hystéries anciennes les contractures permanentes tiennent, non à ce qu’on appelle généralement hystérie, mais à de véritables lésions organiques ayant leur point de départ dans la moelle ou dans ses enveloppes.

En résumé l’étude des symptômes nous montre que la contracture hystérique se rencontre sous deux formes, comme l’a établi M. Philipeaux.

1° La contracture avec extension du membre inférieur.

2° La contracture avec flexion et généralement adduction.

Nous avons vu en outre qu’elle peut se présenter dans deux conditions différentes.

1° La contracture hystérique, proprement dite, temporaire.

T La contracture par altération fibreuse des muscles contracturés, permanente.

Cette longue discussion semble m’avoir entraîné un peu loin du diagnostic, cependant elle était indispensable pour montrer quelle pouvait être la nature de la contracture, et aussi pour éclairer sur le pronostic et le traitement; en effet, la dernière variété est incurable.

La contracture hystérique, dénomination que l'on doit conserver jusqu’à ce que de nouvelles recherches aient éclairé la question, peut être confondue avec la coxalgie (1); un examen attentif, l’emploi du chloroforme, qui permettra d’examiner l’articulation, lèveront tous les doutes. S’il s’agit d’une contracture permanente, l’état stationnaire de la maladie, l’absence de changements dans l’état général, la feront reconnaître.

Brodie a vu le gonflement de la hanche dans une contracture au début, faire croire à la formation d’un abcès; mais l’erreur ne fut pas de longue durée.

La rétraction des muscles peut simuler une luxation sur l’os iliaque; c’est une erreur de ce genre qui a été le point de départ des travaux de Bonnet sur les maladies de hanche , nous donnons cette observation à la fin de ce chapitre.

(1) Soc.chir., 1865.

Four distinguer une contracture hystérique d’une arthrite avec contracture musculaire, on étudiera les caractères de la douleur, puis on aura recours à l’anesthésie, qui permettra de constater l’état de l’articulation.

On a confondu la contracture hystérique avec les diverses contractures qui peuvent survenir au membre inférieur par altération du cerveau ou par altération unilatérale de la moelle comme dans une observation de !V1. Philipeaux.

Enfin, M. Philipeaux (1) cite les contractures musculaires simulées, que l’on observe quelquefois chez les individus qui veulent se faire exempter du service militaire, en accusant une coxalgie qui n’existe pas. M. Larrey a constaté plusieurs fois des faits de cette nature qu’il a facilement reconnus à l’aide de l'anesthésie.

Obs. IX. Coxalgie hystérique (Z).— M. Verhaegli (d’Ostende) a observé un exemple de cette espèce de coxalgie chez un jeune homme de 15 à 16 ans très-bien développé et sujet à des attaques de chorée. A l’âge de 11 ans, il avait offert les premières atteintes de chorée, mais cette attaque légère n’avait duré que 5 mois. Seconde attaque à l’âge de 15 ans et troisième à 15 ans; celle-ci avait duré deux mois et les symptômes choréiques furent très-prononcés. A la même époque, le jeune homme avait eu de temps en temps des accès nerveux passagers, caractérisés par des mouvements convulsifs, avec perte de connaissance, se terminant généralement par des pleurs ou des rires immodérés. Pendant son séjour à Ostende, douleur à la hanche gauche accompagnée de claudication prononcée. M. Verhaegh est appelé, au bout de plusieurs jours, la marche était difficile et réclamait un point d’appui. Le malade fauchait en marchant. Tout le membre gauche était roide, mais on parvenait à fléchir les différentes articulations par des mouvements gradués. Il n’y avait du reste ni allongement ni raccourcissement du membre. Les mouvements imprimés à l’articulation n’étaient pas douloureux, mais il n’en était pas de même lorsqu’on la soumettait à la pression, le doigt même appuyé légèrement détermina une vive douleur et fit tomber le malade dans un accès caractérisé par les symptômes suivants: mouvements convulsifs des membres et des muscles du tronc, respiration bruyante, larynx saillant avec gonflement du cou, contractions convulsives incessantes des paupières, les autres muscles de la face restant en repos, pas d’écume à la bouche. Par moments, les mouvements convulsifs cessaient et les membres devenaient d’une roideur tétanique; dans ces

(1) Philipeaux, loc. cit., p. 23.

(2) Bull, de thérapeuliq., 1856, t. L, p. 185.

agitations, le malade faisait un mouvement brusque de tout le corps et d'un bond se couchait sur le ventre. Mouvements de hoquet bruyants, quelques paroles inintelligibles, enfin, après 4 ou 5 minutes, l’accès finit par des pleurs abondants. Le pouls, pendant ce temps, était resté calme, le malade s’habilla et put mouvoir la jambe malade. Une demi heure après, il se promenait sans boiter. Le malade, quelques jours après, a vu revenir ses douleurs articulaires et sa claudication, bientôt elles ont cessé et il a pu prendre des bains de mer, conservant de temps en temps ses accès, qui ont fini par disparaître.

Obs. X. Rétraction des muscles simulant une luxation sur l'os iliaque (1). — Malade qui se plaignait de douleurs dans l’articulation coxo-fémorale, il y avait un gonflement général autour de cette articulation ; le raccourcissement était de 7 à 8 centimètres, la cuisse comme dans la luxation sur l’os des îles était légèrement fléchie et portée dans l’adduction et la rotation en dedans ; le grand trochanter s’élevait aussi haut que l’épine iliaque antérieure et supérieure; il faisait une saillie plus considérable que dans l’état ordinaire, etc... D’après ces symptômes, on aurait pu croire à une luxation sur l’os des îles; cependant la tête du fémur occupait la cavité cotyloïde, et bien plus, l’articulation était parfaitement saine. Les lésions étaient bornées aux parties molles qui entourent la hanche, et les musclés fléchisseurs et adducteurs étaient rétractés.

Obs. XI. Contracture hystérique du membre inférieur droit (extraitd’une observation deM. Charcot). — C..., âgée de trente-trois ans, entrée le 26 juin 1862 à l’infirmerie de la Salpêtrière. Il y a quatre ans la malade a été prise subitement de contractures dans le membre inférieur droit, et de roideur dans le membre supérieur droit: de plus, il y avait anesthésie complète du membre inférieur. Un an après le début, fourmillements, sensation de froid et contracture telle qu’elle existe aujourd’hui dans le membre supérieur droit. Puis en même temps que cette contracture du bras, la malade a été prise de trismus. Après trois mois, la contracture du membre supérieur droit cesse, la sensibilité y revient, il ne reste qu’un peu de faiblesse. Le trismus persiste et ne cesse que cinq mois après. A la fin de cette deuxième année, la malade qui jusqu’alors avait toujours eu la langue paralysée, la déglutition difficile, peut parler d’une manière intelligible; mais la contracture et l’anesthésie du membre inférieur droit persistent encore. Au bout de quinze mois la malade est assez forte pour marcher sans des béquilles et sortir de la Salpêtrière. — Après trois mois elle est prise d’une hématémèse (c’était la troisième fois depuis le début de la maladie) qui est suivie de la réapparition de la contracture du bras, mais l’anesthésie n’est pas revenue. La malade rentre à la Salpêtrière le 28 juin

État actuels septembre 1862. — Etat de contracture générale des muscles de la hanche droite. Le membre est dans l’extension complète. Pied bot équin ; pas d’a-

(1) Bonnet, Malnd. des articulât., 1845, t. II, p. 506.

nesthésie cutanée; impossibilité complète de vaincre la contracture ; on senties muscles fortement contracturés. Soubresauts et douleurs vives dans le membre contracturé. Contracture dans le membre supérieur droit, mais à un degré moindre. Vomissements incoercibles ; pas d’anesthésie en aucun point du corps ; menstruation régulière.

Cette femme est sortie des Incurables en 1865; à cette époque, son état était assez bon pour lui permettre du service à Lariboisière ; depuis, elle marche sans boiter, et a repris des allures normales.

Dans cette curieuse observation, que je reproduis pour montrer la variété et la ténacité des contractures hystériques, la contracture du membre inférieur droit a duré près de sept ans et la malade a guéri. Dans une autre observation de M. Charcot, la contracture du membre inférieur avait duré trois ans et s’était également terminée par la guérison.

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