DES HYPERTROPHIES ET DES DILATATIONS D'ORIGINE GASTRO-HÉPATIQUE
Déjà, à deux reprises, à propos des palpitations nerveuses et de l'hypertrophie cardiaque, j'ai indiqué que des malades souffraient de palpitations au point de se croire atteints d'une maladie du cœur, alors qu'il s'agissait, au fond, de palpitations symptomatiques d'une dyspepsie ; mais d'une dyspepsie assez légère pour que les malades fussent étonnés quand on leur annonçait que les fonctions digestives étaient les fonctions réellement atteintes.
.Mais, dans d'autres cas, la dyspepsie franche, assez accusée pour que le malade en ait conscience et que le médecin ne puisse faire fausse route, entraîne à sa suite des troubles cardiaques. Ces troubles sont de deux ordres les palpitations et les syncopes. Les palpitations produites par les dyspepsies ont été parfaitement décrites par Abércrombie (l) ; elles présentent les caractères suivants :
1° Le pouls demeure régulier et l'action du cœur normale dans
les intervalles qui séparent les attaques ;
2» Les troubles cardiaques sont en connexion évidente avec les troubles de l'estomac et s'améliorent par le traitement du-igé contre ces derniers ;
3» C'est après le repas et pendant que le malade est en repos
(11 Abércrombie, Pathologkal and Pradkal Researches on Dhea$e of the Stomac/i, etc., Edimb., 1828, p. 81.
que ces symptômes ont une tendance toute particulière à se produire ;
4» Ils ne sont pas renforcés, mais plutôt diminués par l'exercice ;
o» Ils ne sont pas excités par les mouvements du corps, que l'on regarde comme devant influencer immédiatement une maladie du cœur.
Celte description, quoique déjà ancienne, est tellement exacte, que j'ai voulu la donner telle quelle.
Stokes(I) indique également que, dans certains cas, les troubles de cœur sont sous la dépendance d'une affection du foie, et que tout peut rentrer dans l'ordre sous l'influence d'un émétique.
Suivant Garrod, les palpitations goutteuses sont le plus souvent subordonnées à la dyspepsie, mais peuvent être parfois causées par un vice du sang.
La syncope est souvent le résultat de troubles gastriques, sans qu'elle soit le produit de la douleur.
Sauvages l'a décrite sous cette forme :
Syncope stomachica ea est quatn cardialgia saspius excitât, atta^ men sine dolore stomachi ex solâ illius anxietate ssepè on'tur, ut :
1° Ab inanitione, seu longâ famé, undè calor et sensus tractionis, quse syncopes subilo inducunt ;
2° Oritur etiam a stomachi repletio7ie, inferetur, cum nau^â ;
3° Ab irritatione à mater iis emeticis, nauseosis, venenatis /
4° A lumbricis, txniis ;
5° A dyspeptis, ut lacté coagidato, ad?pe, fungis ; 6" A saburrà acri, piitri malignâ ;
7" Fréquentes etiam sunt syncopes in gastritide et diversis speciebus : gastrodynes, cardialgiœ, etc. (2).
J'ai tenu à rappeler cette citation de Sauvages, parce que la dyspepsie à forme syncopale a été oubliée par bien des auteurs. Quand on n'est pas prévenu de l'existence de cette forme de dyspepsie, on devient très inqîiict de voir des syncopes se répéter
(1) Slokes, Traité des maladies du cœur et de l'aorte, traduction Sénac p. 103,1861. ' (•2) Sauvages, Nosolorjia methodica, Amsterdam, 1708, t. p. 813.
assez fréquemment. Heureusement que celte forme de dyspepsie n'est pas très difficile à guérir. M. Guipon {i) fait remarquer très justement qu'il faut y joindre la dyspepsie h forme syncopale, si fréquente chez les femmes enceintes, et une autre où la syncope est le résultat de l'intensité de la gastralgie.
J'ai eu l'occasion d'observer plusieurs cas de dyspepsie à forme syncopale, et j'ai constaté que c'est une de celles qui cèdent le plus facilement au traitement : des amers, du quinquina et du régime suffisent.
Des affections passagères du cœur peuvent encore être produites par des maladies du foie.
M. Gangolphe (2) est venu annoncer qu'on rencontrait fréquemment dans l'ictère un bruit de souffle mitral et qu'il fallait en chercher la cause dans une insuffisance passagère, produite par un état d'atonie du myocarde, provenant du contact des acides biliaires (3).
Ce bruit de souffle, je ne l'ai pas rencontré ; ce n'est pourtant pas faute de l'avoir cherché.
M. Aug. Fabre (4), qui l'a observé, a constaté, comme M. Gangolphe, un souffle systolique de la pointe; il a trouvé, en outre, que le deuxième bruit du cœur est plus éclatant et s'entend sur une plus grande étendue de la région précordiale ; pour lui, ce bruit de souffle n'est pas lié à une dilatation du cœur. Cependant, il note en même temps la diminution du choc et l'abaissement de la pointe, et cependant il admet, quelques lignes plus loin, la dilatation du cœur (p. 30i), mais exceptionnellement.
Mais revenons au cas où le trouble cardiaque devient permanent, comme l'affection qui en est la cause, et entraîne à sa suite soit la dilatation, soit l'hypertrophie du cœur.
Murchison (5) dit bien que, dans les cas de trouble hépa-
(1) Guipon (de Lîion), Traité de la dyspepsie, Paris, 1864.
(2) Gangolphe, Du souffle mitral dans l'ictère (Thèse de Paris, 1873).
(3) Grollemund, Etude expérimentale de l'action des sels biliaires sur l'organisme (Thèse de Paris, 1873J. — Kleinpeter, Du pouls da7is l'ictère simple (Thèse de Nancy, 1874).
(4) Augustin Fabre, Fragments de clinique médicale, 1881, p. 199.
(B) Murchison, Lefo?îs cliniques sur les maladies du foie, trad. J. Cyr, p, 602, 1878. ' -
tique prolongé, il n'est pas rare d'observer des symptômes d'affaiblissemenl de la circulation et, qu'en pareil cas, le meilleur traitement consiste à proscrire l'alcool et à s'occuper du foie.
Mais il n'y a encore là que des aperçus trop vagues. C'est à M. le professeur Polain(i)que revient l'honneur d'avoir posé nettement le problème des cardiopathies secondaires d'origine hépatique.
M. Potain a constaté, de son côté, de temps en temps, un bruit de souffle dans l'ictère ; mais ce bruit avait son maximum au bord droit du sternum; c'était un bruit tricuspidien, accompagné de pulsations hépatiques et de battement des jugulaires, coïncidant avec la systole ventriculaire sur le cardiographe. II a rencontré, enfin, l'insuffisance tricuspidienne chez une dame atteinte de coliques hépatiques, dont l'affection cardiaque a cédé avec la guérison du foie.
Les idées de M. Potain peuvent, sur ce sujet, se résumer de la manière suivante :
Chez un certain nombre de malades dont le cœur est gros et les fonctions hépatiques troublées, l'évolution de la maladie semble montrer que les troubles hépatiques ont précédé les troubles cardiaques.
Dans ce cas, l'augmentation du cœur porte surtout sur le cœur droit, qui semble atteint de dilatation. En effet, M. Potain a trouvé la pointe déviée en dehors, sans abaissement, et un élargissement de la matité cardiaque.
L'auscultation fait entendre un claquement sigmoïde éclatant au niveau du deuxième espace intercostal gauche, c'est-à-dire au niveau de l'artère pulmonaire.
M. Potain a constaté, en outre, l'apparition d'un bruit anormal, entraînant le rythme d'un bruit de galop, dont le maximum se trouve auprès de l'appendice xiphoïde et non au-dessus de la pointe, comme le bruit de galop de la néphrite interstitielle.
Ce bruit surajouté se montre, dans le grand silence, un peu avant le premier bruit normal et le choc de la pointe. Cette senti) Potain, Congrès de l'Association française, 1878. - Pitres, loc. cit. p. 75. — Straus, Des ictères chro7iiques (Thèse d'agrégation, p. 111, 1878). — Mossi, De la lithiase biliaire (Thèse d'agrégation, 1880).
salion du bruit de galop est souvent mieux perçue à la main qu'à •l'oreille. Le pouls est faible et dépressible, tandis que le pouls, dans l'hypertrophie d'origine rénale, est dur et tendu.
Ce sujet a été depuis repris par M. Rendu (I), qui en a fait l'objet d'un mémoire qu'il a adressé h l'Académie de médecine et qui a été couronné; c'est à ce mémoire que nous empruntons tous les principaux documents de^ce chapitre.
Suivant M. Rendu, les phénomènes cardiaques produits par les affections hépatiques subissent trois phases successives.
Dans la première période, on observe des troubles fonctionnels ; les battements du cœur augmentent de fréquence et d'intensité, en même lempsleur rythme s'altère ; mais ces phénomènes sont passagers, et les fonctions cardiaques peuvent redevenir normales.
Dans la seconde période, il y a une certaine dilatation de l'organe, qui indique que le muscle cardiaque est affaibli et le cœur forcé. On constate, à l'auscultation, un bruit de galop à maximum xiphoïdien, et un second bruit éclatant au niveau des valvules de l'artère pulmonaire. Enfin, de temps en temps, on entend un bruit tricuspidien systolique.
Dans la troisième période, celle de l'insuffisance tricuspide confirmée, la maladie peut encore rétrograder ; mais la lésion tricuspidienne reparaîtra et deviendra définitive. Elle entraîne alors tous les phénomènes secondaires des maladies du cœur et se termine par l'asystolie.
J'ai observé, pendant tout l'hiver dernier, un malade que j ai pu ranger dans cette catégorie, bien qu'il en diffère un peu.
Observation LXXXVL - M. A. G... est atteint depuis longtemps d'un catarrhe pulmonaire, qui lui donne de temps en temps l'hale.ne courte, catarrhe qui a été surtout amélioré par l'usage des eaux d Ems.
Au mois de septembre 1880, en faisant une marche un peu rapide, M A G fut pris d'un accès de suffocation cardiaque.
Quand" il re.int à Paris, je trouvai ce catarrhe à l'état ordman-e. Son cœur un peu dilaté, présentait les caractères suivants : . , . ,
La'pointe bat dans le cinquième espace intercostal, a 10 centimètres de
(1) Rendu, De l'influence des maladies du cœur sur les maladies du foie et réciproquement (Académie de médecine, 1881).
la ligne médiane; le bord supérieur du foie correspondant à l'insertion du cinquième cartilage, le bord inférieur est presque horizontal.
L'auscultation n'y découvre ni ralentissement du deuxième bruit à l'artère pulmonaire, ni bruit de galop xiphoïdien, ni souffle tricuspidien ; mais une arythmie considérable indiquant une altération du myocarde, et par moment uue certaine tendance i\ la cyanose. Le catarrhe pulmonaire est insuffisant pour expliquer la cardiopathie ; il ny a rien d'anormal dans les urines, et particulièrement pas d'albumine. Mais il y a une sorte d'état saburral permanent, la langue toujours recouverte d'un enduit très épais.
Il y avait un essoufflement marqué, l'impossibilité de monter les escaliers par suite d'une dyspnée cardiaque, de l'œdème à la base des poumons et un peu d'œdème des jambes.
La congestion énorme du foie me fit d'abord employer les drastiques, qui hrent rapidement disparaître les hydropisies, la congestion du foie, donna de l'haleine et permit au malade de monter sans essoufflement ses cinq étages. L'appétit reprend.
Depuis ce temps l'amélioration a été considérable, et chaque fois que les symptômes tendaient à reparaître, c'est le traitement de l'état hépatique qui ramenait la sauté. Il est resté cependant un peu d'arythmie. . Dans ce cas de cardiopathie sans lésion valvulaire, l'origine hépatique a paru évidente et le traitement l'a constamment confirmée.
M. Rendu a remarqué de son côté que les affections du foie qui ont le plus retenti sur le cœur ne sont pas les plus graves; par exemple, le cancer du foie, primitif ou secondaire, lui a paru' sans action ; c'est également ce que j'ai observé, de mon côté, contrairement à ce que j'avais supposé d'abord.
J'en dirai autant que lui pour ce qui concerne les lésions organiques, kystes ou autres, et môme pour l'hépatite suppurée ou pour l'ictère grave par dégénérescence cellulaire rapide.
Quant à la cirrhose hypertrophique avec ictère, M.' Rendu ^ observé que, bien plus souvent que la cirrhose atrophique, elle retentissait sur le cœur. J'ai fait cette remarque de mon côté. M. Rendu cite deux observations semblables, dues à MM. Olivier (d) et Pitres (2).
Enfin, les observations de Stokes, de M. Potain et de M. Rendu