SON AUTONOMIE
succombe. Son point de départ, c'est l'état physiologique ou la santé, son but, c'est la maladie et la mort, car il faut aller jusque-là pour se rendre compte de toute la puissance d'une substance.
Le médecin qui ML de la thérapeutique vit au milieu des malades et n'arrive qu'après bien des années à établir le diagnostic et le pronostic des maladies qu'il veut modifier. Le savant qui poursuit, au contraire, la connaissance des propriétés physiologiques des médicaments, vit dans un laboratoire au milieu des animaux qu'il soumet à ses expériences ; il s'habitue peu h peu à connaître leurs mœurs, leurs besoins, leurs allures, sans quoi il risquerait fort de ne -Voir qu'une seule chose, c'està-dire l'agonie, l'atTaiblissement sur le train postérieur, les convulsions et la mort.
Dans cette erreur qui force le médecin à aller du médicament à la maladie et non pas de la maladie au médicament, il arrive qu'on ne peut comprendre dans les agents de la thérapeutique les aliments comme l'eau, le lait, le bouillon, le vin, etc., et bien moins encore des forces négatives comme le repos, la diète, et Vïsolement, qui sont pourtant des agents si actifs.
Les agents physiques tels que le chaud, le froid, l'électricité, la pesanteur, les actions mécaniques n'y ont pas place, pas plus que l'hydrothérapie.
L'histoire de la matière médicale, de son rôle dans la nature, de ses propriétés chimiques et pathogénétiques peut bien éclairer la thérapeutique, mais elle en est complètement distincte par son but et par sa méthode. Elle constitue une science à part, et ne doit être nullement confondue avec la thérapeutique. La thérapeutique pourra y trouver des coïinaissances précieuses, mais elle ne doit lui emprunter ni sa méthode, ni ses classifications.
Quel avantage la thérapeutique a-t-elle retiré de la connaissance aujourd'hui si complète des accidents produits par le plomb, le mercure, le phosphore, l'opium, l'alcool, etc.
Quelle est la médication qui découle directement de la connaissance de ces diverses intoxications? Le traitement de la syphilis n'a pas attendu pour s'établir que nous connussions les
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maladies des élameurs de glace, et nous ne savons même pas aujourd'hui si ces malheureux sont, par le fait de cette intoxication, à l'abri de la vérole.
Il a bien fallu l'abandonner, cette classification basée sur les actions dites physiologiques et qu'il faut appeler pathogénétiques, et le professeur Gubler, qui l'avait acceptée un instant, l'a abandonnée pour se résigner, faute de mieux, dans le commentaire thérapeutique du Codex à une simple classification alphabétique.
Il en est de cette confusion comme des lettres qu'on écrit dans une langue étrangère. Si un Anglais, un Allemand, un Italien vous écrit une lettre en français, cette lettre pourra être bien écrite en français, mais elle sera pensée en anglais, en allemand ou en italien. Si un Français écrit, au contraire, une lettre dans une langue étrangère, elle pourra bien être écrite en anglais, en allemand ou en italien, mais elle sera pensée en français. C'est ce qui arrive pour la matière médicale et la thérapeutique : on écrit sur la thérapeutique et l'on pense en toxicologisle.
Cette confusion de la toxicologie et de la thérapeutique n'est pas un fait rare. En France, et plus encore à l'étranger, elle est à l'ordre du jour; on la reconnaît aux caractères suivants : Les médecins qui confondent ainsi la thérapeutique avec la matière médicale s'intéressent moins souvent aux modifications produites dans les maladies qu'aux traces de l'action de leur médicament; tournant pour ainsi dire le dos au malade, ils n'ont d'yeux que pour le médicament, et vous les trouvez à l'affût des portes de sortie par lesquelles s'en fait l'élimination pour y saisir au passage, dans l'urine, la sueur, la salive, etc., la substance au sort de laquelle ils s'intéressent.
Pendant qu'ils guettent ainsi au passage le médicament qui n'arrive pas encore, leur imagination invente toute une odyssée pour leur objet chéri. Ils le voient arriver dans l'estomac ; là, dans ce milieu à réaction variable, ils le voient résister aux faibles, céder aux forts, s'allier à ceux qui ont avec eux une certaine efficacité. Puis ils le voient franchir le pylore, arriver au milieu-alcalin où il prend définitivement la forme de solution
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OU d'ômulsion. Il peut ainsi se présenter aux origines glandulaires du système lymphatique, arriver dans le courant sanguin, puis pénétrer dans l'intimité des tissus où Dieu seul sait ce qui se passe et d'où ils reviennent plus ou moins altérés pour se présenter définitivement à leur émonctoire d'élection. Si vous leur demandez ce qu'ils concluent de toutes ces transformations où le réel fait défaut, ils vous disent avec un grand air de conviction que décidément le médicament agit par action réflexe sur les vaso-moteurs.
Un autre caractère auquel on reconnaît encore les médecins physiologistes est le suivant : Aussitôt qu'il est question d'unremède nouveau, ils l'essayent sur tous leurs malades pour en connaître la valeur et, quelle que soit la maladie pour laquelle on vient les consulter, ils ordonnent le médicament à la mode. Si bien qu'il est à peu près inutile d'aller les trouver et qu'on pourrait aller directement acheter les médicaments en vogue. En résumé, il ne faut nullement confondre l'expérimentation : physiologique ou toxicologique avec la thérapeutique. L'une est i une science, l'autre est un art; l'une s'exerce surtout sur les animaux, l'autre sur l'humanité; la première détruit, la seconde
- conserve et soulage. Ce n'est donc pas dans la toxicologie qu'il ;■ faut chercher les bases de la thérapeutique; mais alors où sontelles? Ici, je demande la permission d'exposer un fragment d'histoire contemporaine.
Lorsqu'en 1832, Trousseau, âgé de 29 ans, vint partager avec ..Ilécamier le service des salles Saint-Bernard et Sainte-Monique, i à l'Hôtel-Dieu, il rapportait de Tours la thérapeutique tradition- : nelle que Broussais avait rompue et que la Faculté méconnais-
- sait, si bien que, lorsqu'en 1839, il conquit la chaire de thérapeutique, c'est à AHbert qu'il succéda.
L'Ecole n'enseignait alors que la matière médicale. Ecoutez ce qu'en disent les auteurs du Traité de thérapeutique, dans la ' préface de la huitième édition (1868) :
« Les ouvrages de Gullen, de Krantz, de Desbois de Rochefort, de Swilgué, d'Alibert, de Barbier (d'Amiens), de Martinet servaient moins aux médecins qu'à la préparation du quatrième examen de doctorat.
« Ces traités spéciaux n'avaient, en effet, rien de vraiment médical. L'inlluence de l'observation clinique ne s'y faisait pas sentir. Après l'histoire naturelle et pharmocologique des médicaments, après l'indication nominale des maladies dans lesquelles on les emploie, et la nosologie, on n'y trouve presque plus rien. VApparatus medicaminum de Murray leur était supérieur, mais il était écrit en latin. Le Dictionnaire de matière médicale de MM. Mérat et Delens n'offrait qu'un corapendium des ouvrages que nous venons do citer. La Bibliothèque de Thérapeutique de Bayle, travail de pure érudition, bornée à la monographie exacte de quelques médicaments, ne répondait pas aux besoins de la pratique et de l'enseignement. »
N'oublions pas qu'à cette époque la doctrine physiologique était en pleine faveur et que si la matière médicale existait dans l'enseignement et dans les livres, elle avait disparu de la pratique. «Des sangsues, des émollients, quelques révulsifs, un peu d'opium en faisaient tous les frais (1). »
Tandis qu'à Paris, la thérapeutique reprenait ses droits sous l'innuence de MM. Trousseau et Pidoux, elle était encore remplacée en province par la matière médicale.
L'idée que la thérapeutique n'est que l'emploi des médicaments avait pour conséquence, il y a quelques années à peine, que les chaires de matière médicale et de thérapeutique de nos écoles de province étaient en grande partie occupées par des pharmaciens. Ils décrivaient de leur mieux les médicaments et leurs usages; mais il n'en résultait pas moins que celui qm enseignait la thérapeutique, c'est-à-dire l'art de guérir les malades, n'en avait souvent jamais vu de sa vie ("2).
Trousseau, avec son grand bon sens, comprit de suite qu il fallait renverser les termes du problème et que la matière médicale ne fut plus qu'une annexe de la thérapeutique.
Avec le Traité de thérapeutique commença donc une ère nouvelle. La clinique apparut dans la thérapeutique et y tint la
in Préface de la huitième éditioa, p. i. . , , , . i.i
Depuis la création des nouvelles facultés, les écoles --^d-- ^ ^ remaniées, et Tes chaires de thérapeutique données non plus à des phar maciens, mais à des médecins et à des loxicologistes.