TRAITEMENT DES PALPITATIONS. — MODÉRATEURS DU CCEUR
Le premier moyen à employer est d'abord le repos, et le repos horizontal, la tête étant un peu élevée. Par là le malade, n'ayant plus aucun effort à faire, se sent soulagé.
Il faut ensuite donner des boissons fraîches et des aliments substantiels en petite quantité. Au bout de quelques jours, le rythme cardiaque s'améliore; on peut juger plus aisément de l'affection du cœur et commencer en connaissance de cause un
traitement réglé.
Les médicaments qui régularisent la circulation portent le nom de sédatifs. Je vais les examiner successivement au point de vue actuel, c'est-à-dire de la régularisation de la circulation à la fin de la période de tolérance.
J'ai dit, dans le chapitre consacré à.la thérapeutique générale, que lorsqu'on était arrivé ;\ décider qu'il y avait lieu d'administrer un médicament (l'opportunité étant reconnue), il restait h déterminer la voie d'introduction, la forme du médicament et la mesure ou dose.
VOIE d'introduction par la BoucnE.
Les préparations de digitale ne sont pas toutes équivalentes dans le cas présent ; je vais les examiner successivement.
Làpoudi^e de feuilles de digitale est un médicament infidèle.
D'abord, les feuilles ne contiennent pas toutes la même quantité de digitale. Certains pharmacologues prétendent qu'il faut cueillir les feuilles radicales de la seconde année avant la floraison. Telle est la prescription du Codex de J866.
D'autres conseillent de prendre les feuilles voisines des fleurs. En fait, c'est ce qui a lieu le plus ordinairement. La digitale est recueillie ordinairement dans les bois par des paysans, et les pharmaciens qui la leur achètent exigent que la plante soit en fleur pour qu'on ne puisse les tromper et leur donner des feuilles d'une autre plante.
Hepp, le pharmacien de Strasbourg qui préparait les médicaments pour le professeur Hirtz, ne prenait que les feuilles de la deuxième année, récoltées un peu avant la floraison; il faisait sécher ses feuilles à l'ombre d'abord, puis dans une étuve, elles enfermait ensuite dans des boîtes de fer-blanc ou des bocaux de verre, à l'abri de l'air, de la lumière et de l'humidité. On no les réduisait en poudre qu'au moment de la consommation. :Hepp renouvelait sa provision tous les ans et n'employait jamais .de feuilles ayant plus d'une année. Hepp évaluait que, dans ces
• conditions, les feuilles renfermaient environ S pour 1 000 de
• digitaline, soit S milligrammes pour 1 gramme.
La poudre de feuilles peut s'administrer en pilules, mais c'est lune mauvaise préparation, parce qu'elle est mal tolérée par l'es- Itomac à cause de l'action irritante de la digitale.
748 PÉRIODE DE TOLÉRÀNCE.
•Pour avoir des résultats comparatifs, je me suis servi dans toutes mes expériences d'une provision de poudre de feuilles choisie et préparée avec soin. Je dois à la générosité de M. Adrian d'avoir pu les faire d'une manière suivie, etje tiens h l'en remercier ici.
La macération est préférée pour obtenir l'action diurétique, et l'infusion pour obtenir l'effet antithermique. En effet, l'eau froide ne dissout que la digitonine ou dujiiinc de Nativelle. L'eau bouillante dissout un peu la digitaline, mais c'estsurtout l'alcool absolu qui la dissout le mieux. C'est donc à la teinlure qu'il faut s'adresser (1).
Pour calmer les palpitations de cette période, dans laquelle le cœur commence à perdre de sa force et de son rythme, il faut administrer la teinture de digitale à la dose de 25 gouttes, d'abord une ou deux fois par jour, puis on peut aller progressivement, si l'effet n'est pas produit, jusqu'à la dose de 100 gouttes et môme -loO gouttes. Il ne faut pas oublier que, depuis les recherches faites par le nouveau Codex, 1 gramme de teinture alcoolique correspond à 53 gouttes. Or, on peut aller au besoin ^ à 3 grammes.
Il faut ici faire plusieurs remarques pour se rendre bien compte de l'action de la digitale.
La première, et sur laquelle je reviendrai encore bien des fois, c'est qu'il faut, avant tout, songer à débarrasser la circulation des entraves qu'elle présente, avant de chercher à renforcer le cœur. Donc il faut, avant de donner la digitale, combattre énergiquement les congestions et les hydropisies, et ne chercher à relever le cœur par la digitale qu'un peu plus tard.
Si l'affection du cœur est moins avancée et qu'elle n'ait pas encore produit ces phénomènes secondaires; s'il s'agit, parexemple, d'une aflection artérielle du cœur, on peut d'emblée donner la digitale à petites doses.
On observera alors deux choses : la première, c'est que la digitale est longue h montrer son action sur le pouls. Il faut au
(1) La teiulure alcoolique de digitale se fait avec 1 gramme de poudre de feuilles pour b grammes- d'alcool à 80 degrés ; on fait macérer pendant du jours, puis filtrer.
moins vingt-quatre heures, et quelquefois deux jours ou môme trois jours, pour l'obtenir. II faut donc savoir attendre et ne pas se hAter d'augmenter les doses, comme si l'action n'avait pas lieu. D'autre part, l'action une fois obtenue, si l'on cesse l'adminislration de la digitale, on voit que l'effet s'en prolonge pendant plusieurs jours. Cela tient à ce que la digitale s'élimine plus lentement qu'elle n'est absorbée, et, par suite, qu'elle s'accumule dans l'organisme, et cela d'autant plus que les reins seront plus malades et la laisseront moins passer.
Il en résulte donc que lorsqu'on a obtenu une diminution notable dans le nombre des pulsations, il faut s'arrêter, ou tout au moins diminuer.
Ici, l'observation est aisée, puisqu'on peut se guider sur le pouls; il sera moins facile de se régler lorsqu'il s'agira de l'action diurétique de la digitale. Il est d'autant plus important de s'arrêter à temps que si l'on attendait, pour diminuer la dose, que le j)0uls fût ramené trop au-dessous de la normale, il pourrait bien ne plus se relever, et l'on verrait qu'ainsi, en faisant tomber le pouls, on a surtout fait tomber le malade.
La teinture peut encore s'employer sous forme de sirop, soit celui du Codex, qui renferme un demi-gramme ou 26 gouttes de teinture par cuillerée à soupe. Le sirop de Labélonye est fait avec 5 grammes d'extrait hydro-alcoolique pour 30 grammes de sirop. C'est un sirop faible qui se donne à la dose de 2 à 3 cuillerées à soupe par jour.
Le vin de Trousseau, qu'il ne faut pas confondre avec le vin scillitique ni avec le vin diurétique amer de la Charité, est un vin digitalique ; il est ainsi composé :
Baies de genièvre, 300 grammes; scille, 30 grammes ; acétate de potasse, 200 grammes ; feuilles de digitale, 60 grammes ; vin blanc, 4000 grammes; alcool à 90 degrés, SOO grammes. Ce vin, très bien composé au point de vue pharmaceutique, est très chargé en digitale; chaque cuillerée à soupe contient 0^,023 de feuilles; un verre à madère, 0^,038, etun verre àbordeaux, 0^,116. X cette dose, il est mal supporté. M. Uuroziez (1) engage à ne
(I) Duroziez, Académie de médecine, 20 mai 1879,
le donner que par cuillerée à soupe, et il fait remarquer qu'il est dangereux de l'administrer aux doses ordinaires des vins médicinaux.
La teinture éthérée de digitale n'est plus employée, parce que l'éther ne dissout la digitaline que dans des proportions infimes, et qu'il dissout au contraire la digitoxine qui est une substance des plus dangereuses.
On peut encore employer la digitaline. Ici, on a le choix dans le commerce entre la digitaline d'IIomolle etOuévenne, la digitaline de Merck et la digitaline cristallisée de Nativelle. Toutes ces trois digitalines sont actives, mais elles difl'èrent dans la régularité de leur action. J'ai fait, pour juger ces digitalines, de nombreuses expériences comparatives.
Je mettais, sur une même plaque de liège, quatre grenouilles; trois de ces grenouilles recevaient en injection sous-cutanée une même dose de digitaline ; la quatrième, servant de témoin, subissait toutes les mêmes opérations jusqu'à l'injection alcoolique sous-cutanée; il n'y manquait que la digitaline. Eh bien, il m'a été facile de constater que la digitaline cristallisée de Nativelle était la plus constante et la plus régulière dans son action, que la digitaline d'IIomolle et Quévenne était plus irrégulière, tantôt très active, tantôt très peu, et que la digitaline du commerce avait des irrégularités encore beaucoup plus grandes.
VOIE d'introduction par le rectum.
On n'a guère essayé d'introduire la digitale par le rectum, parce que les préparations alcooliques sont, en général, bien supportées. Cependant, on peut compter qu'elles seraient absorbées avec plus de lenteur que par la bouche.
Cazin et Méjan ont donné des lavements contenant de 8 fi 15 grammes de feuilles pour 150 grammes d'eau, et ont ainsi guéri une anasarque.
VOIE d'introduction par la peau.
Peut-on agir sur le cœur en déposant des préparations de digitale sur la peau intacte?
J'ai bien souvent iait faire sur la région cardiaque des frictions avec de la teinture alcoolique de digitale sans en donner à l'intérieur, et j'ai vu si souvent les malades soulagés avec un ralentissement appréciable du pouls, que je ne doute pas de la possibilité de l'absorption par celte voie. Mais, il faut le reconnaître, il n'y a aucune comparaison à établir entre l'effet qu'on peut obtenir de cette manière et celui sur lequel on peut compter par l'administration de la teinture à l'intérieur.
Peut-on espérer un effet utile avec des cataplasmes de feuilles de digitale? Brown (I) et Rcynols (2) auraient obtenu, au.bout d'une heure, une action diurétique et un abaissement notable du pouls en appliquant sur le ventre soit des cataplasmes de farine de lin additionnée de teinture alcoolique, soit des cataplasmes faits avec les feuilles fraîches et de l'eau bouillante.
MM.TouranginetDujardin-Eeaumetz (3) ont également constaté une action appréciable chez les jéunes sujets.
VOIE d'introduction cutanée.
Nous avons vu que Bouillaud faisait placer sur la région du cœur des vésicatoires, et qu'ensuite il faisait saupoudrer le derme dénudé avec de la poudre de feuilles de digitale pour augmenter l'irritation externe. Mais il ne dit pas avoir constaté l'action sédative. Ce moyen est, en somme, très douloureux et peu efficace.
VOIE d'introduction sous-cutanée.
Les expériences que j'ai faites sur les chiens auxquels j'administrais en injection sous-cutanée de la solution alcoolique de digitaline ont produit constamment une irritation locale, et si souvent des phlegmons diffus, que je me suis bien gardé'de faire de pareilles injections sur l'homme. Otto (4) et Witkowski (S), qui l'ont osé, ont produit des accidents terribles.
(1) Brown, Médical Times and Gazette, 1868.
(2) Reynolds, The Lancet, 1809.
(3) Dujardin-Beaumelz, Clinique tliérapeulique, t. 1", p, /j.
(4) Otto, Deuisch Ârchiv fur Min. Med., t. XVI, p. 3/|0, 187S. (3) Witkowski, iùid., t. XVII, p. 313, 1876.
Gerber et Eulenburg (1), qui en ont fait, n'indiquent pas de résultats favorables.
Gubler(2) serait arrivé à rendre cette injection tolérable en prenant la formule ci-jointe : Alcool, 50 grammes; digitaline d'HomoUe et Quévenne, 0^10. Faites dissoudre et ajoutez : eau, SO grammes. Un gramme de cette solution contient i milligramme de digitaline d'Homolle et Quévenne. Gubler faisait ses injections sous-cutanées dans la région du dos, et ne produisait pas de nodus, bien que l'injection eût été répétée jusqu'à seize fois chez le môme malade. Cette injection lui aurait rendu des services, môme dans la période la plus avancée.
Contre-indicaiions. — On donne comme dernière recommandation qu'il ne faut plus donner de digitale à ceux qui ont le cœur graisseux (3), qu'en pareil cas on n'agit plus utilement et qu'on s'expose à des empoisonnements. Je crois qu'il y a là une erreur. Lorsque la digitale n'agit plus, ce n'est pas parce qu'il n'y a plus de fibre cardiaque saine, mais parce que les obstacles à la circulation qui existent dans les membres et les viscères sont tels que les fibres restantes n'ont plus le pouvoir de les vaincre, même avec toute leur énergie ; on comprend qu'il est inutile alors de les surmener. Ce qu'il faut faire en pareil cas, c'est de dégager les infiltrations par des piqûres dans les parties déclives, et de remplacer la digitale par l'opium.
On a dit également que la digitale était dangereuse au début de l'insuffisance aortique. On aurait mieux fait de dire qu'elle y est inutile, puisque le pouls est régulier et suffisant. Mais plus tard, quand le cœur hypertrophié commence à se fatiguer, la digitale redevient utile (4).