Dialogues, contes et autres poésies
Dans une jeune vierge , enfant de la natur.; , Tl est je ne sais quoi de doux , d'intéressant. Voyez son front rêveur et son air languissant ,
Sa démarche lente et peu sûre , Ses yeux parfois errants et plus souvent baissés , Ses bras nonchalamment l'un dans l'autre enlacés , Sa bouche demi-close où le vague sourire Naît avec indolence , avec tristesse expire ; Son maintien qui décèle un embarras charmant, Son trouble au nom d'hymen, de plaisir ou d'amant;
Tout d'une âme pure et naïve
Peint le secret étonnement ;
Tout dit le nouveau sentiment
Qui l'agite et la rend craintive.
De son cœur, qui s'éveille à l'espoir d'un bonheur Qu'elle a rêvé le soir sous la feuillée obscure , L'innocente , le front couronné de rougeur,
Ecoute le premier murmure , Sans deviner encor ce que lui veut son cœur, Ni pourquoi ses soupirs repoussent la ceinture Que trop près de son sein attacha la pudeur. Cependant mille objets de sa pensée active Égarent le caprice et partagent les vœux : La légère chanson , la romance plaintive, Ce ruban dont la moire entoure ses cheveux . Cette gaze qui s'enfle au souffle du zéphire , Une abeille qui vole , un conte qui fait rire : Yoilà ses passe-lemps. Le soupçonneriez-vous?
Elle regarde eneor sa poupée en-dessous $ Saute avec son agneau , danse devant sa glace j
Et dans tous ses jeux pleins de grâce Retrouve à chaque instant l'enfance de ses goûts.
Telle étoit Célestine à sa quinzième année.
Déjà ses attraits éclatants Font redire tout bas à sa mère étonnée :
Jç n'étois pas-mieux dans mon temps.
Adolphe disoit autre chose ; Il juroit , par l'amour dont son cœur est épris , Que celte jeune fleur du jardin de Cypris
Pour lui seul brilleroit éciosCé
Il savoit bien ce qu'il juroit ; Car il étoit si beau que jamais jouvencelle N'entrevit le fripon sans former en secret
Le vœu de lui paroi tre belle , Sans former le dessein de n'être pas cruelle ,
S il se montrent tendre et discret.
Du second point plus d'une femme L'eût même dispensé. Quel ennemi pour toi ,
Pauvre Célestine! Ah! crois-moi, Piegardc moins ces yeux dont la rapide flamme Menace de porter dans le fond de ton âme Un vaste embrasement qui ne s'éteindroit pas.
Par pitié pour toi-même , hélas !
Le soir, en regagnant ton alcôve paisible .
Ne songe point , s'il est possible ,
A ce jeune homme intéressant , A son joli sourire , à son flatteur accent. Ne songe à rien et dors ; tu ne saurois mieux faire. Inutile sermon! Du haut de l'hémisphère Bien souvent le soleil s'en vint nous éclairer, Et trouva Célestine occupée à pleurer
Sous son alcôve solitaire.
Pleurer à quinze ans , c'est aimer;
C'est sentir son cœur et le craindre ; C'est s'effrayer du feu qui vient vous consumer, Sans oser, ni vouloir V éteindre.
Célestine en est là. Son amant avisé
Ya plus loin. Ce sexe rusé , Quand il veut tenter l'autre , est d'une adresse insigne.
Un soir, certaine main maligne Sous le mouchoir brodé glissa certain poulet Qu'on ouvrit par hasard , et qu'on lut en secret. Même on y répondit , mais du ton le plus digne ,
Pour déclarer à l'indiscret Que , s'il osoit encore hasarder un billet , On n'en liroit pas une ligne.
L'indiscret, loin de s'effrayer, Lâche un nouveau billet qui fut lu tout entier. La réponse suivit. Cette correspondance Doit finir cependant; Célestine le pense;
Mais je ne sais comment elle répond toujours.
Amour, ce sont là de tes tours.
Bientôt dans le jardin elle donne audience. Je tremble à l'avouer, car j'ai de la pudeur. La pauvre Célestine , avec un trouble extrême , Apprit les feux d'Adolphe et conta son ardeur. Il dit : Je vous adore ! Elle dit : Je vous aime ! Il lui baisa la main; elle rougit. Babet, La fille du portier, passa près du bosquet, Et le bruit de ses pas mit nos amans en fuite. Pour un baiser ou deux Célestine en est quitte.
Encor deux baisers sur la main Sont si peu dangereux qu'on ne s'en émeut guère.
La voix ne tremble pas ; le sein
Bat un peu plus qu'à l'ordinaire ; Yoilà tout. Nuls frissons ne viennent vous saisir, Et vous n'éprouvez rien... rien' qu'un vague désir
Qui vous rend à moitié honteuse ,
Et puis à moitié curieuse
De recommencer un plaisir Qu'on a vu , malgré soi, si promptement finir,
Qu'il paroît presque un songe. Un songe! Ah! je ments , et très-fort. Ce jeune homme à genoux * Ses yeux étincelants , son air pressant et doux ,
Tout cela n'est pas un mensonge.
Ce tableau sous vos yeux revient incessamment. Vous revoyez toujours et cette humble posture ,
Et cette enceinte de verdure
Témoin du plus tendre serment.
Enfin , vous avez un amant ;
Yous le savez; c'est quelque chose.
Mais c'est bien différent de ce que l'on suppose. Loin de vous tourmenter, cette image vous plaît; Elle enchante pour vous la nature embellie : Le ciel est plus riant , la terre plus fleurie.
Yous parlez avec intérêt
A mille indifférents dont vous fuyiez l'approche. Pas un instant d'humeur, pas un mot de reproche. On vous aime, il suffît : tout le monde est charmant. Oh ! qu'il est bon d'aimer et d'avoir un amant! C'est la conclusion que tire Célestine.
Sa mère conclut autrement.
Peu satisfaite, j'imagine, D'apprendre quels duos chantoient à la sourdine Le dangereux Adolphe et notre aimable enfant , Elle éclate , elle ordonne. ( Ah ! quel arrêt barbare ! ) Qu'on cesse les duos , enfin qu'on se sépare.
Mais ce qu'une mère défend , Amour vous le permet. Clandestine entrevue , Larmes , regrets , serments de s'adorer toujours , De braver une mère et tous ses vains discours ,
D'aller cacher, loin de sa vue ,
Et leurs destins et leurs amours :
Tel fut le résultat. Célestine, étonnée
Des sermens quelle a faits, du pas qu'elle franchit,
Attend avec effroi la fin de la journée.
Vingt fois en un moment son courage fléchit.
Qui pourra de ses sens calmer l'affreux désordre?
Craindre, hésiter , donner contre-ordre , Se rétracter, écrire et garder ses billets , Porter en tapinois ses regards inquiets
Sur la pendule trop active ,
lues détourner vers le portrait De celle mère , hélas ! qu'on va fuir à regret . Dont on entend déjà la voix triste et plaintive : Quel état ! quel tourment ! Le devoir lutte en vain
L'heure a sonné : la fugitive Descend, sort du logis d'une marche furtive, Et s'avance en tremblant au travers du jardin. La nuit, l'ombre , la clef d'une porte secrète Doivent, avec l'Amour, protéger sa retraite.
Adolphe au pied du mûr a donné le signal.
Elle approchoit... Soudain, quel contre-temps fatal!
Elle voit mille feux suspendus en guirlandes ,
Des fleurs, des transparents, des rubans, des bouquets ,
Aux arbres enlacés , mariés aux bosquets ,
De l'Amour champêtres offrandes.
Pour qui tous ces apprêts? Célestine rougit. O Ciel! c'est aujourd'hui la fête de ma mère; Je l'a vois oublié! Ces mots qu'elle profère La rendent immobile : un remords la saisit. Des chants à son oreille aussitôt retentissent ;
Chants du cœur, couplets , impromptus , Où le vieux jardinier et ses enfants bénissent
Leur bonne dame et ses vertus.
Le bonheur qu'elle goûte au sein de sa famille
Par la tendresse de sa fille , Sa fdle qui du Ciel est le plus doux bienfait ,
Embellit un nouveau couplet
Que Célestine écoute à travers la charmille.
Vous pouvez juger de l'effet.
Ce n'étoit qu'un prélude; on répétoit la scène. On voit Mademoiselle , on croit qu'elle est au fait ,
Et qu'un tendre intérêt l'amène.
La troupe l'environne , et l'engage au secret. Quel changement pour elle ! Au charme qui l'entraîne
Son cœur ne peut plus résister.
Elle alloit fuir sa mère ; elle vient la fêter. Vainement à son poste Adolphe multiplie
Des signaux qu'elle n'entend plus :
La voilà rendue aux vertus ;
Maintenant c'est lui qu'elle oublie.
Mais sa mère paroît. Le hasard, ou plutôt La soubrette Fanny qu'on mit dans le complot , La conduit vers ces lieux où l'Amour la réclame.
Soudain les cris : Vive Madame !
Le bruit de vingt pétards , l'éclat des transparents ,
L'hommage des bouquets , ces tribus odorants , Tout dit : C'est votre fête ! On l'enlève , on la place Sur un siège de fleurs , où d'un air gracieux ,
Elle écoute, applaudit, embrasse Les rustiques acteurs dont le groupe à ses yeux Découvre son enfant. Ma fille aussi ! Tant mieux ! Dit-elle ; et Célestine , à son tour embrassée ,
Sent sous sa paupière baissée
Couler des pleurs délicieux.
La voilà donc sauvée ! Oh ! comme elle s'élance Sur le sein maternel qu'elle presse en silence ,
Bien doucement , bien doucement ; Heureuse d'y cacher son attendrissement ! Puis , tombant à genoux , tremblante , elle s'écrie : Bénissez votre fille , 6 ma mère chérie !
O ma mère ! bénissez-moi.
— Oui , ma iille. À tes vœux il m'est doux de me rendre. Lève-toi. Dans mes bras viens ; oh! viens, et reçoi
Les bénédictions qu'au nom des cieux sur loi
Mon amour se plaît à répandre.
Chère enfant , puisses-tu toujours , Ainsi qu'aux premiers temps de ton adolescence ,
Abandonner en paix tes jours
Aux chastes soins de l'innocence !
Ne me quitte jamais , j'en mourrois ; et ton coeur D'une mère , pour toi prête à donner sa vie ,
Ne veut pas causer le malheur.
Tu n'as point de guide meilleur,
Tu n'as point de plus tendre amie.
N'est-il pas vrai , ma fille? Oh ' oui , je t'en supplie , Reste là , sur mon sein ; et crois-moi , sous le ciel Rien ne vaut la douceur du baiser maternel. Une seconde fois Cèles tine , éperdue ,
Dans le sein de sa mère émue
De son front cacha la rougeur.
Chacun versa des pleurs de joie et de tendresse ;
Et la fin de ce jour ouvert dans la tristesse , Fut une scène de bonheur.
Mais ne croyez jamais que l'Amour se rebute ; Il vous attend toujours au moment de l'ennui. Toujours lorsqu'elle est seule , à ses désirs en butte ,
Une fille revient à lui.
Il le sait , il la guette , il reprend sa captive. De Céîestine , hélas ! c'est l'histoire naïve. Sitôt qu'entre ses draps la pauvrette se vit,
Une image la poursuivit :
Ce n'est pas celle de sa mère.
J'aime à rendre justice , et je dois confesser
Qu'elle faisoit , pour la chasser, Tout ce qu'honnêtement une fille peut faire.
Acheverai-je? il le faut bien.
ÎSTe suis-je pas historien?
Notre Adolphe bientôt la revit en cachette ,
Se plaignit, se fâcha, termina l'entretien Par obtenir encor qu'on battroit en retraite. Gages donnés , jour pris , Célcslin'e se rend
Dès le matin , seule , et pleurant , Où? le pourriez-vous croire? A l'église , dil-ell«, A. l'église? En effet, son amant déguisé
L'attendoit dans une chapelle ,
Mais non pas pour prier. La belle Arrive, voit un prêtre en sa chaire posé , Et voici le sermon qu'il commençoit. .. Mes frères ,
Ou recommande à vos prières ,
Ainsi qu'à votre charité , Une fille coupable autant que malheureuse.
Elle étoit jeune , vertueuse, L'espoir de ses parents et leur félicité. Un cruel l'a séduite : et l'infidélité , Le mépris , l'abandon , la misère , l'injure
De cette pauvre créature
Ont payé la tendresse et la crédulité.
En proie aux longs tourments d'un délire funeste,
Un affreux souvenir est le seul qui lui reste.
Attentive , elle croit revoir à tous moments
L'objet , le vil objet de ses égarements ,
Lui reproche ses maux d'une voix triste et douce ,
Sourit , verse des pleurs , l'appelle , le repousse ,
Puis va sur les tombeaux s'asseoir les yeux baissés ,
Murmurant à mi-voix le chant des trépassés.
Ayez pitié du sort où le Ciel Fa livrée;
Secourez , 6 chrétiens ! la brebis égarée ;
Et priez le Seigneur qu'il sauve vos enfants
Des embûches du vice et de l'ccil des méchants.
Le prêtre avoit parlé. Dans la pieuse enceinte
Le silence régnoit; les cœurs étoient émus.
Célestine , à genoux devant la Vierge sainte,
Joignit les mains , pria ; mais son amant confus ,
Sans chercher des regards qui ne le cherchoient plus t
S'éloigna , maudissant ces contrc-lemps étranges ; Trop certain qu'à le suivre il ne pouvoit forcer Celle dont la vertu venoit de se placer Sous la protection de la Reine des anges.
De tout un mois , en vérité ,
Adolphe ne fut écouté.
Mais au bout de ce temps on se trouva bien dure;
Car ses billets étoient si doux!
On les recevoit donc? Hélas! que voulez-vous? La pitié. . . la bonté. . . le cœur. . . je vous assure Qu'il est bien difficile , au point où les voilà ,
De refuser ces ch jses-là.
Non que j'approuve Célestine ;
Je la blâme , et je vois d'ici Ce qui doit survenir, ce qui survient aussi : Une bonne rechute , et mon cœur s'en chagrine.
J'aurois tant voulu , tant voulu
Qu'elle n'eût pas revu le traître.'
Vous jugez , puisqu'il est revu , Que de ce foible cœur il redevient le maître; Qu'elle consent encore à suivre le vaurien , En répétant toujours : Non , je ne fais pas bien !
Elle fait mal , elle en est sûre.
Mais n'importe ; elle a tout promis ,
Elle tient tout. O mes amis !
Fermez les yeux , je vous conjure.
Déjà cette fdle parjure Pour la troisième fois déserte le logis.
Insensée! Où vas-tu? Demeure.
Songe à ta mère. . . Vains discours !
Le cœur rempli de ses amours , Sans retourner la tête , clic fuit , elle pleure. Elle pleure ! Et pourtant l'ingrate fuit toujours. Au détour de la rue un obstacle l'arrête : C'est le char de la mort qui roule lentement;
Il va porter au monument De la fille du Temps la nouvelle conquête. Un seul prêtre escortoit le funèbre convoi , Que suivoient au hasard, dans un muet effroi , Quelques vieux serviteurs, courbés, l'œil plein de larmes,
L'incertitude et ses alarmes Entrent facilement au fond d'un cœur troublé. Célestine a pâli , Céîestine a tremblé.
Un mouvement involontaire La force à demander pour qui ce triste deuil.
On lui répond : c'est une mère Que sa fille infidèle a plongée au cercueil.
Rassurez-vous , lecteurs. Céîestine est rentrée Sous le toit maternel qu'elle ne fuira plus. Adieu , folles amours. Vertus , chastes vertus . Revenez habiter dans son âme épurée.
Revenez embellir ses jours et ses appas .
Jolis riens , simples jeux , distractions aimables , Spectacles innocents ; et vous , arts secourablcs , Vous qui charmez la vie et ne la troublez pas !