LE DERVICHE
Du grand Allah bénissons les décrets!
Il m'a donné , pour ma peine et ma honte , Un fils vaurien , une fille un peu prompte. J'ai banni l'un ; l'autre pleure à jamais Dans une tour ses amoureux méfaits.
Je reste seul , je n'ai plus de famille ; Mais j'ai rempli mon devoir.paternel , Et je mourrai noblement , grâce au Ciel , Sans embrasser ni mon fils ni ma fille , Sans les entendre et sans leur pardonner. ' N 'v pensons plus ; je ne pourrois dîner.
Cétoit ainsi que me parloit à table Le sage Osman , ce visir respectable.
Lors je lui dis : Miracle de bonté, Trésor d'honneur, chef-d'œuvre d'équité, Daignez m' entendre. 0 père incomparable ! Il est certain que de votre maison Yrous fîtes bien de chasser vers la brune Votre cher fils , car c'étoit un fripon Qui de sa mère a mangé la fortune.
Il est certain que vous eûtes raison De renfermer comme une malheureuse Sa tendre sœur, follement amoureuse , A votre insu , d'un jeune et bel émir, Au lieu d'aimer selon votre plaisir.
De vos enfants la conduite est affreuse, Je le sens trop ; et je pense très-fort Qu'un grand-visir n'a d'ailleurs jamais tort. On vous dira que , par votre colère ,
Ces jeunes gens sont voués désormais L'un aux ennuis , aux douleurs , aux regrets ; L'autre à l'opprobre , au deuil , à la misère ; Que c'est peut-être un peu trop les punir; • Qu'il faut passer à la fougue de l'âge Quelque folie , et que le repentir Demande grâce , et devreit l'obtenir; Qu'avec le temps le plus fou devient sage... Mais cet avis ne peut se soutenir.
Tous avez fait ce qu'il convient de faire. Tout est au mieux. Vous êtes en santé; Louons Allah qui vous fit si bon père , Etfcuvez frais. Cette fm parut plaire.
Il but et dit : Derviche , en vérité , Vous raisonnez et pensez à merveille , Et la Sagesse en tout temps vous conseille. Venez demain partager mon repas Pour me parler avec le même zèle ,
Et soyez sur de ne me fâcher pas.
Le lendemain , au rendez-vous fidèle , En bon Derviche , à l'heure du festin , Vers son palais je repris mon chemin.
Je le trouvai pleurant sur une histoire Qu'on lui lisoit pour le désennuyer, Cétoit un trait qui rehausse la gloire Du grand Aroun , ce calife guerrier, Et politique , et bienfaisant et juste.
On conspiroit contre sa tête auguste :
Il pardonna. Venez ; en lettres d'or, Me dit Osman , ceci devroit s'écrire ; Et d'un mouchoir tissu dans Cachemire; Il essuyoit son œil humide encor.
Des pleurs d'Osman je profitai sans faute. Me prosternant : Seigneur, dis-je à mon hôte, Vous pensez juste : en lettres d'or ceci Devroit s'écrire . et votre phrase aussi.
Je >ui> charge près de votre excellence
D'une requête; on la croit d'importance.
Puis , de mon sein tirant d'un air fort doux
Certain papier, dans sa main je le place.
Il le regarde. O surprise! 6 courroux !
Le seing d'un fils ! Quel dessein ! quelle audace !
Que prétend-il? Me fléchir ! [Non . jamais.
?Se puis-je donc lire ou d'ner en paix?
Quoi ! votre fils ! Me jouer de la sorte !
D'un tel billet me faire le porteur !
Pardon, criai-je. Un pauvre à votre porte
Me l'a remis. Vous le rendant . seigneur,
J'avois cru faire un acte charitable.
Ah ! désormais je serai dur en diable.
Maudit billet . sois brûlé dans l'instant.
Il me sourit . nous prenons place à table.-
Il parle haut , mange bien . boit d'autant ;
Puis , me donnant un congé très-aimable :
Demain , dit-il , mon dîner vous attend.
A ce dîner, on se mit d'aventure A raisonner de beaux-arts, de peinture.
Le sage Osman est un fin connoisseur ; Il en parloit avec un goût trop rare , Quand, d'aventure, on vient à monseigneur Dire qu'un peintre , arrivé de Ferrare Depuis deux jours, sollicitoit l'honneur De lui montrer les savantes esquisses , De son pinceau glorieuses prémices.
Il entre ; il ouvre un portefeuille plein. On y voyoit cent beaux traits de la fable Et de l'histoire ; OEdipe , dont la main Bénit son fils repentant et coupable , Par Antigone amené dans son sein ; David en pleurs , abjurant la vengeance , Les bras ouverts , l'œil vers les cieux tourné , Sur Absalon à ses pieds incliné ,
*9 De l'Eternel appelant la clémence.
De ces croquis , de vingt nouveaux essais Osman , frappé , demanda les sujets.
Par un hasard, dont ses esprits s'étonnent, Ce sont toujours des pères qui pardonnent. En est-il d'autre? Ayant un peu rêvé , Et de sorbet son gosier abreuvé :
Sachez , dit-il , en reprenant sa pipe , Et brusquement détournant ses regards , Sachez de moi que votre vieux OEdipc , Le vieux David et vos autres vieillards Sont tous des fous, et vous un imbécile; Que vos sujets , par vous mal racontés , Sont mal choisis , encor plus mal traités. Méditez mieux sur un art difficile.
Vous reviendrez quand vous serez habile. — Par Mahomet! je ne m"y connois pas; Je suis derviche , et partant fort ignare ,
Dis-je à mon tour en me croisant les bras ; Mais , mon cher fils , vous êtes un barbare , Et monseigneur a bien du jugement.
L'artiste fuit après ce compliment, En murmurant : Comme on flatte le riche ! Puis , Monseigneur s'endormit mollement En marmottant : A demain , bon Derviche ! j Ce lendemain , je m'en souviens toujours , Par un dessert friand et délectable Nous couronnions les plaisirs de la table. Quel bruit! quels cris ! quel étonnant concours! Vingt mille voix répétaient dans les cours : Vive à jamais , vive le brave Orsane, Notre grand chef, le fils du sage Osman , Le défenseur du sublime sultan , Le gardien de la gloire ottomane !
A ces clameurs , pâle , incertain , tremblant , Osman se lève , et , d'un pied chancelant ,
Va se placer entre les jalousies.
Mais que voit-il? Il se frotte les yeux y Il croit rêver. Spectacle merveilleux!
Sur cent chevaux des grandes écuries , Cent cavaliers, beaux, bien mis , faits au tour, Qui semblent nés pour la guerre et l'amour, Le front paré de jeunesse et d'audace , Au sein des cours défiloient avec grâce Parmi les flots du peuple qu'ils pressoient ; Des sabres d'or en leurs mains reluisoient ; Et du Croissant la sublime bannière Qui dans leurs rangs flottoit de tout coté, Et des clairons la musique guerrière De ce spectacle augmentoit la beauté.
Bientôt un cri s'élève : Place! place ! Chacun s'écarte et s'incline; et soudain Paroît Orsane , et des honneurs sans fin L'ont accueilli. Devant la populace,
Devant la troupe avec noblesse il passe ,
Descend dan saut de son brillant coursier,
Et monte droit par le grand escalier
Jusqu'à la chambre où son illustre père ,
Saisi de joie , ému de vanité ,
Tour l'embrasser soulevoit la portière.
Au cou de l'un quand l'autre s'est jeté,
Quand on s'est bien redit et répété
Ces mots sans suite et ces extravagances
Qui font pleurer dans les reconnoissanecs ,
Lorsque l'on peut respirer un moment :
Conte-moi donc , mon cher fils , je te prie ,
Par quel hasard, par quel événement
Te voilà mis , je ne sais pas comment,
En général de la cavalerie?
Qu'as-tu donc fait? Quels exploits, quels lauriers
De ton renom entêtent nos guerriers?
Moi du conseil , moi visir, moi ton père ,
Car je le suis , et mon âme eu est fière , Jusqu'à ce jour comment ai-je ignoré Les actions qui consacrent ta gloire?
Où , quand , sur qui ravis-tu la victoire? — Sur tous ces points vous serez éclairé : Mais des objets plus étonnants peut-être Eu ce moment vont occuper vos yeux.
Vous avez vu du beau ; voici bien mieux : Remettez-vous , mon père , à la fenêtre. Docilement le visir s'y remit.
Or, il fut prêt à tomber quand il vit Une autre escorte , en robes éclatantes , Non de guerriers , mais de vierges charmantes , Telles qu'on peint les célestes houris Dont Mahomet orne son paradis.
Sur leurs fronts purs , que des roses couronnent, Rubis , saphirs , mille brillants encor, Qu'en fruits , en fleurs , les mains des arts façonnent , 2. 3
Etinceloient dans des corbeilles d'or
Ce vif éclat, cette magnificence
Sont effacés à l'aspect tout divin
D'une beauté qu'en riche palanquin
Quatre grands noirs transportoient en silence.
Contre l'usage, ouvert de toutes parts ,
Ce palanquin dévoiloit aux regards
De tant d'attraits la merveille étonnante.
Ah ! de quel cri le visir qui courut .
Frappa les airs sitôt qu'elle parut !
Ce n'étoit point l'aigrette éblouissante
Sur son turban avec grâce flottante ,
Ni ce long voile et d'azur et d'argent .
Ni cette écharpe en repli voltigeant ,
De son beau sein à son coté pendante .
Et que rattache un nœud de diamants :
Ce n'étoient point ces pompeux vêtement? .
Chamarrés d'or, couverts de broderies ,
l'ont rayonnants du feu des pierreries .
Ni son cortège et même ses appas
Qui du visir précipitoient les pas.
O vous , lecteurs , quoi ! vous ne voyez pas
Que le visir a reconnu sa fille
Et sa sultane ; et que , sans concevoir
Tous ces honneurs versés sur sa famille ,
A deux genoux, pour la mieux recevoir.
Devant sa fille et devant sa sultane
Il court se mettre au bord du palanquin .
Avec respect lui présenter la main ,
Et la guider, loin du regard profane,
Près de son fils , de cet écerv elé
Qu'aussi bien qu'elle il avoit exilé?
Ciel ! crioit-il en répandant des larmes ,
Ciel ! vous sultane , et votre frère aga !
Ma chère fille ! ah ! ce nom plein de charmes ,
Je vous le rends. Oublions tout. Déjà
Le passé fuit , chassé de ma mémoire.
O jour heureux ! quel éclat ! que de gloire ! Qu'avez-vous fait pour attirer sur vous Avec les yeux les faveurs souveraines De monseigneur le sultan votre époux?
Car, je le vois , les plus illustres chaînes Vous ont unis : je vois qu'il vous permet De m' annoncer vos noces triomphales.
Que vous allez chagriner de rivales !
Que de rivaux ce grand jour me soumet!
N'y compte pas , impitoyable père , Yisir cupide et musulman maudit , Criai-je alors d'une voix de tonnerre; Regarde , et meurs de honte et de dépit, Connois en moi le génie Oxielles ; Je ne suis plus Derviche ; et mes quatre ailes , Ces blonds cheveux jusqu'à mes pieds flottants , ÏVt ces couleurs 4e l'éternel printemps,
Et dans ma main celte verge céleste, Et sur mon front ces rayons assemblés , Et ces parfums sur ma trace exhalés , Te rendent-ils mon pouvoir manifeste?
Il est réel : tout le reste étoit vain. Tous ces objets dont j'ai frappé ta vue , Cet appareil , cette riche cohue , Tout fut un jeu. Cruel , ton cœur d'airain Que j'eprouvois , repoussa la nature :
A la fortune il cède ; et ton pardon N'est qu'un trafic et devoit être un don. De ce calcul l'humanité murmure.
Tremble ! je viens pour venger son injure. Ton châtiment s'apprête , et le voici.
D'un bras puissant alors l'ayant saisi , Je fends la voûte , et , loin de sa demeure , Sans l'écouler, par la route des airs , Hors des remparts je l'emporte sur l'heure
Dans un enclos où cent tombeaux divers ,
Noircis de poudre et de ronces couverts »
De leur silence effrayant la pensée ,
Gardoient des morts la cendre délaissée.
A l'un des coins de ce séjour de deuil
Le visir jette un douloureux coup-d'oeil :
Il aperçoit un double mausolée
Qui , parmi l'herbe ? à peine s'exhaussoit ;
La terre auprès est fraîchement foulée.
Ces deux mots seuls sur la pierre on lisoit '.
Orsane ! Elma ! brièves épitaphes
Disant pour qui ces humbles cénotaphes ,
Sont élevés... Regarde ces tombeaux ,
Lis ces deux noms ; reconnois tous tes crimes,
Reconnois-les. Ici tes deux victimes
Sont sous l'abri de l'ange du repos.
Vois cette tombe à coté de leur cendre.
Elle t'appelle. Oui , tu vas y descendre ,
Du Désespoir, pour tout guide , escorté.
C'est là ton sort ; lu t'y devois attendre.
Reçois le prix de ta férocité.
Ah ! cria-l-il , je l'ai bien mérite.
Tranchez mes jours chargés d'ignominie
Et de remords ; mais , 6 puissant génie!
Souffrez un mot. Vous qui veillez sur nous ,
Vous protecteur de ma triste famille ,
Quand je bannis et mon fils et ma fille ,
Vous étiez calme , et j'étois en courroux.
Dans mes fureurs pourquoi m'approuviez-vous?
Vous me flattiez , vous corrompiez mon âme !
— Sous ma louange as-tu pas vu le blâme?
Par mille traits t'ai-je pas éclairé?
A ton esclave ai-je pas inspiré
Cette lecture où d' Aroun la clémence ,
En t'émeuvant , t'enseignoit le pardon?
Et ces vieillards dont la sage indulgence
•Pour leurs enfants te servoit de leçon?
Ài-je pas fait , avec leur cargaison ,
Yenir exprès ce peintre de Ferrare
Que tu reçus en ignorant barbare ,
Toi qui devois rougir en l'écoutant?
Eh ! malheureux , pour fléchir ta colère ,
Pour t'amollir, en falloit-il autant ,
S'il t'avoit pu rester un cœur de père?
Tu ne l'as point. — Non, je ne l'eus jamais.
J'en fais l'aveu ; mais je sens la nature ,
Se réveillant par un triste murmure ,
Près de ma tombe exciter mes regrets.
Regrets tardifs! vous vengez son injure.
0 mes enfants ! voyez enfin mes pleurs ;
Pardonnez-moi : je vous aime et je meurs.
— Ne mourez point , dirent deux voix connues.
En même temps il se sentit presser
Les deux genoux et le corps enlacer,
Par ses enfants qu'il crut tombés des nues. Oui , ce sont eux , dis-je alors au vieillard , Qui les chcrchoit du coeur et du regard. Par leur folie ils sont devenus sages; Par ta rigueur le Ciel t'a.rendu bon.
Embrassez-vous, oubliez vos outrages.
Toi désormais suis de l'oeil ta maison : De nos enfants les fautes sont les nôtres. Vous , de vos torts il n'est plus question , Mais songez bien à n'en pas avoir d'autres. De cette épreuve , o visir ! vois le prix ; Elle fut courte; elle dure un quart-d' heure, Depuis l'instant où tu les a bannis , Jusqu'au moment où tu les as repris.
Ils ne sont pas sortis de ta demeure , Ni toi non plus. La table où tu t'es mis t En demandant , par façon , mon avis Pour les chasser, elle estencor servie.
D'illusions je viens de t'assiéger; Mais ce prestige utile et passager Etoit sans moi l'histoire de ta vie.
Yeut-on savoir qui m'a fait ce récit' Mes chei s amis . Oxielles lui-même.
Ce grand génie ! il me protège , il m'aime ; Il est mon guide , il m'éclaire et rarinsti ait. De ses leçons , qu'il me donne en silence, J'ai profité pour devenir meilleur.
De temps en temps il parle à votre cœur : En bon français , il a nom Conscience.