‹ Dialogues, contes et autres poésiesChapitre 13 sur 14 · LES TROIS AMOURS · texte numérisé non relu

LES TROIS AMOURS

\ux filles d'opéra renonçons pour toujours.

Elles nous donnent , les traîtresses!

Des mémoires si longs et des plaisirs si courts !

Ah ! cherchons ailleurs des maîtresses ,

Et faisons durer nos espèces ,

En faisant durer nos amours.

Quoi ! depuis mon bail avec Claire ,

CT est-à-dire depuis un mois ,

Si je compte bien sur mes doigts , De quatre mille écus ma bourse est plus légère ! Supputons. Mille francs à son propriétaire , Autant pour l'entretien de ses chevaux marrons ,

Six mille aux marchands de chiffons,

Tanl pour le meuble et pour la chère, Tant pour L'équipement de la tanle et du frère ; Tanl pour la pension de trois petits cousins Envoyés au lycée acquérir du génie ; Tant pour d'autres parents , tous issus de germains , Dont on a par écrit la généalogie :

Quelle éternelle litanie !

Et puis à nos dîners , que d'amis , d'importuns ! Tantôt ce général infecté de parfums , Notre grand protecteur dans nos petits grabuges;

Tantôt ce jeune magistrat ,

Moitié pédant et moitié fat , Qui pour notre procès nous a promis les juges : Que sais-je? Et ce chanteur, ce soprano fameux ,

Qui du moins n'est pas dangereux;

Et cette voisine si gaie , Médisant comme quatre et mangeant comme dix ,

Et ce frère de lait , ce beau dragon Félix , Dont à mon régiment je dois doubler la paie .

Et qui me double ici gratis , Et ces applaudisseurs qui , tous les vendredis . Me grèvent le budget qu'au bout de la semaine M'apporte en souriant la confidente Hélène , Vvec ces mots : Monsieur, souvenez-vous de moi...

Allons , allons , faisons retraite Vers quelque beauté douce et de meilleur aloi , Sans patrons , sans claqueurs , sans avide soubrette . Sans ami parasite et sans frère de lait.

Une femme honnête est mon fait.

Oui tenoit ce discours si tardif et si sage? Vous le connoissez tous : c'étoit le beau Vfirnage - Ce jeune colonel , plein de défauts piquants , Ornement de nos bals , comme il l'est de nos camps , Cite dans les boudoirs beaucoup plus qu'à la banque.

Réfléchissant toujours lorsque l'argent lui manque ,

Et perdant à Paris le temps Qu'il regagne à l'armée. Il comptoit vingt-deux ans* C'est l 'âge où l'on est dupe. Ennuyé de ce rôle , Il quitte sa danseuse , et va voir si l'on peu!.

Dans tout le royaume de Gaule

Déterrer le trésor qu'il veut.

Il le trouve à Paris. Dites-moi , je vous prie , Ce qu'on n'y trouve pas. La charmante Astérie.

Femme du petit magistrat , Blonde , aux yeux languissants , à l'esprit délicat , Reçut modestement les vœux du militaire. Toute femme de robe est due aux gens de guerre. Il obtint des regards , et puis des demi-mots :

Les demi-soupirs succédèrent,

Les billets-doux les escortèrent ;

Et comme on craignoit les propos , Pour n'y point donner lieu , l'on se vit à huis-clos

Etalant sur son front cette auguste assurance D'une femme étrangère, à l'amoureux trafic ,

Et , sûre de sa conscience , Elle inventoit cent tours pour cacher au public

Ce qu'il savoit par excellence.

A peine son amant chez elle peut la voir, Rarement chez autrui , toujours à la sourdine. Là sa tante la mène ; ici son mari dîne.

Courez à l'Opéra ce soir, Je m'y rendrai, dit-elle. Il court; mais dans sa loge

Défense d'entrer. Vis-à-vis.

De se glisser à lui permis , Pourvu qu'au second rang il soit pourtant assis , Pourvu que son regard jamais ne l'interroge , Pourvu qu'un geste , un cri n'affichent leur secret , Pourvu qu'il soit perclus , pourvu qu'il soit muet.

Obéit-il à l'ordonnance?

Tl n'aime pas; on boude. Est-il récalcitrant?

Il veut la compromettre; et six grands jours durant Rupture en forme. Au bal il ne faut pas qu'il danse

Avec elle ; ou va la citer.

Avec d'autres , c'est coquetter.

Il doit , dans un salon , entrer sans conséquence , La saluer de loin , l'aborder par hasard , Lui bredouiller un mot , et puis la révérence. S'il lui parle à l'oreille , ou lui lance un regard , Tout est perdu. Yoilà la guerre déclarée.

S'il est charmant dans la soirée, S'il pétille de traits, s'il conte joliment, Fi ! comme il se possède ! Ah ! Ciel ! est-ce un amant ? Ce n'est qu'un loup-garou , s'il paroît triste et sombre.

Il flatte bien sa vanité !

Autant vaudroit un hébété.

Bref, ce sont tous les jours des reproches sans nombre , Pour le coup , l'exercice exigeoit trop de soins : Le corps n'y tenoit pas , et l'esprit encor moins.

Yernage regretta sa première conquête , Sa fille d'Opéra qui le ruinoit bien ,

Mais qui ne chicanoit sur rien.

Quelle commodité! Non , plus de femme honnête;

Plus de vertu! s'écria-t-il. La vertu ! J'en suis las , j'en meurs : c'est un martyre. La vertu ! je la hais de face et de profil. Yoyez que l'homme est fou ! Sait-il ce qu'il désire?

Heureusement un bruit qui chasse les Amours ,

Ce bruit c'est celui des tambours , Débarrasse Yernage. Il court chercher la gloire , Autre maîtresse , hélas! dont les bizarres lois Yous font perdre une jambe en gagnant une croix.

Il obtient avec la victoire Une blessure au bras , dans le champ des guerriers. Porté sur un brancard, recouvert de lauriers , Chez quelques gens de bien , au plus prochain village,

Esculape au grand trol arrive et le soulage.

Mais la lièvre étoit longue, et l'ennui , par malheur,

Pourroit bien le gagner : en effet, il le gagne.

Tout Français , lorsqu'il voit l'étranger en campagne

Ne reste en son lit de bon cœur.

Le notre languissoit. Son hôte étoit un sage , Vieux ami , par hasard , du père de V ernage. Désabusé du monde et du bruit séparé , Dans un château sans faste il s'étoit retiré,

Suivi dune épouse encor belle , D'une fille et d'un fils. La simple jouvencelle "Se possédoit point l'art ni les airs aguerris

De nos coquettes de Paris ; Ignoroit quand il faut jouer de la prunelle , Baisser les yeux , sourire , ou s'armer à propos

De froideur et d'indifférence, Pour enlacer des fats ou pour duper des sols.

Deux guides dirigeoient Clémence :

La Modestie et ITimocence.

J'y joins le Naturel. Elle rougit souvent , Parle peu , dans un coin travaille en broderie ,

Coud , file , ou fait de la charpie

Pour le beau paladin souffrant ,

Aime les siens , sert Dieu , le prie

Sans éclat et ssns momerie.

C'étoit l'air du village , et non pas du couvent.

Notez qu'elle avoit la voix pure , Et chantoit quelquefois , le soir après souper, Un de ces airs naïfs dont on se sent frapper, Qu'on répète tout bas en battant la mesure , El qui de notre cœur nous semblent s'échapper,

Tant ils rappellent la nature.

Quelquefois le matin elle fait la lecture ;

De romans? non : de livres instructifs , Dont son père , toujours sans forme doctorale ,

Tiroit quelque leçon morale.

Côtoient là leurs plaisirs ; ils n'etoient pas très-vifs ; Ils étoient purs. Un jour, au fond d'une charmille ,

Du jardin gothique ornement,

Vernage, assis paisiblement

Dans le cercle de la famille , Rappeloit ses combats , ses dangers , et comment

Mars l'enrichit d'une blessure: Bien douce , ajouta-t-il , regardant de cote

La jeune et timide beauté, Dont un joli carmin coloroil la figure. L'œil de l'observateur fut le maître de voir Décroître tour à tour et s'enfler le mouchoir De la fille de l'hôte. Heureux, disoit Vernage, Heureux qui peut ici vivre , aimer et mourir! Libre à vous , mon ami , lui répondit le sage.

Demeurez dans notre ermitage.

L'homme après le bonheur se fatigue à courir» Le bonheur est bien près. Qu'est-ce qui le compose?

Quelque amitié , la paix du cœur, Les nœuds d'un chaste hymen, l'oubli de la grandeur

La liberté : c'est peu de chose, C'est tout. Ayez cela, les rois comme les dieux Envîront votre sort : tout se trouve en ces lieux. Tout , si je suis aimé de vous et de Clémence , Reprit avec transport le jeune citadin.

Il tomboit à genoux : on lui tendit la main.

Ne sais par quelle circonstance Dans les bras de la vierge il se trouve soudain. Ce mot : Elle est à vous ! vint charmer son oreille. Vernage pâlissoit. Clémence étoit vermeille , Dieu sait! Elle est à moi! s'écria son amant.

Oui , mais à mon consentement

Je mets , répartit le bon père , Une condition expresse et nécessaire.

Avant un an point d'hymen ; jusque-là

De l'amour tant qu'il vous plaira ;

C'est mon ultimatum. Comme il parut sévère!

Un an ! quel délai , juste Ciel ! Ne peut-on abréger ce supplice éternel?

"Vernage offrit deux mois , et puis trois , et puis quatre Le vieillard obstiné n'en voulut rien rabattre ; Il fallut se résoudre à languir tout un an. On pouvoit , il est vrai , s'entre-parler sans cesse , Se permettre parfois quelque tendre caresse, Quelque innocent baiser sous les yeux de maman ; Rien de plus. Petits soins , charmantes bagatelles ,

Fleurs , rubans , tissus de cheveux JNétant pas défendus , il s'en faisoit entre eux Des échanges fréquents : les riens plaisent aux belles :

C'est le trésor des amoureux.

Un mois s'évanouit dans ces paisibles jeux.

L'autre mois , fâcheuse nouvelle !

Du repos des humains deux fléaux ennemis ,

J'entends la chicane et la guerre , Du beau-père futur vont ravager la terre. Les desservants de Mars , les suppôts de Thémis ,

Dieu vous garde de celte engeance!

Ont emporté la dot de la pauvre Clémence. Ils lui laissent les pleurs. Dans le château désert, L'Abstinence au corps sec , à l'œil cave , au teint blême,, Menaçoit d'un long deuil et d'un plus long carême. Je suis riche pour tous , dit Vernage : que sert

La fortune sans ce qu'on aime?

Oh ! qu'il avoit raison ! Le cœur

N'est pas un vil agioteur

Jouant à la hausse , à la baisse Dans le marché d'hymen. Mais souvent , par malheur,

S'il compte pour rien la richesse, Il tient à la beauté. Vernage eut la douleur De voir, dans l'autre mois , les traits de sa maîtresse, Ces traits si doux , si purs , si brillants de fraîcheur,

Celte peau qui des lis effaçoil la blancheur,

Se flétrir sous les coups d'un monstre qu'Epidaure, Par les mains de Jenner vient enfin d'étouffer. De le voir? Non , vraiment. Loin de ce qu'il adore On le retient : le mal peut deux fois triompher

En frappant l'amant et l'amante.

Bref, tandis que Yernage et tremble et se tourmente ,

Va , vient, court , demande sans fin : Est-elle-mieux? dort-elle? a-t-elle soif ou faim? Qu'espère-t-on? Que dit, que fait le médecin? Quand la verrai-je donc? Sa Clémence dolente , Par degrés doucement retourne à la santé; Mais un masque envieux sur ses traits est resté. Clémence n'est plus belle; elle est encor touchante.

On annonce Vernage. Ah ! dit-elle en pleurant,

Vous ne m'aimerez plus : je suis laide à présent.

Voyez mes traits. ■ — Je vois votre âme;

C'est elle que j'adore ; elle n'a point changé r

Soyez laide , et soyez ma femme , Je serai trop heureux. Laide! quel préjugé! Non , vous ne l'êtes pas. Mais moi , je vous en prie,

Etois-je beau lorsqu'en ces lieux On m'apporta sanglant , tout pâle , à l'agonie? Vous m'aimâtes pourtant : vos soins officieux ,

Yos bontés m'ont rendu la vie. Ah ! mes jours sont à vous , mon cœur aussi. Tant mieux Si vous avez perdu quelques frivoles charmes ! Vous verrez qu'un ami qui veut tarir vos larmes Met le plaisir de l'âme avant celui des yeux.

Il leur restoit encor six mois de pénitence. Ce temps fut égayé par les soins de l'amour.

Plus on montroit de défiance, Plus il paroissoit tendre. Où pitié fait séjour,

Cupidon n'en déloge guère.

*79 Un bote encor réside auprès de la bergère : C'est la Reconnoissance. A ces trois commensaux

Qui se relayoient pour lui plaire ,

A leur zèle , à leurs doux propos , Clémence dut la vie ; et , libre de ses maux ,

Calme , avec la fin de Tannée , Elle vit arriver le jour de l'hy menée. La veille de ce jour si cher aux deux amants , Le père les appelle , et leur dit : Mes enfants ,

Vous vous aimez , j'en ai la preuve ; QuVi siècle de bonheur succède à fan d'épreuve.

Epousez-vous ; j'en suis d'avis.

Les jeunes gens rioient, ouvroient des yeux ravis. On fit la noce , on but , on dansa sous les chênes : Le vieux pasteur du lieu bénit leurs douces chaînes ,

Et compara dans son sermon Clémence à Thalestris , Yernage à Saloinon. Il errait de tout point ; car nos époux fidèles

Vécurent plus contents , plus sages que des i ois.

L'azur des cieux , l'ombre des bois , Les ruisseaux , les zéphirs , les jeux des tourterelles

Le parfum des roses nouvelles ,

Le parfum plus doux des bienfaits Qu'ils répandoient partout d'une main libérale , Les bénédictions des pauvres satisfaits , Et ces fruits si jolis de l'amour conjugale , Firent de tous les jours de ce couple charmant Des jours de volupté, des jours d'enchantement

Aussi le fortuné Yernage

Disoit-il solennellement :

Il n'est de vrai bonheur qu'au sein du mariage. Pins d'un mari soutient que ce proverbe ment ; Je ne dis oui , ni non ; je conte simplement ,

Et je n'en sais pas davantage.

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