‹ Dialogues, contes et autres poésiesChapitre 6 sur 14 · LE SECRET DU BONHEUR · texte numérisé non relu

LE SECRET DU BONHEUR

Je veux avoir, disoit la jeune Aline, En tête à tète avec Azaricl , Son bon Génie , exprès venu du ciel; Je veux avoir une beauté divine , Un esprit d'ange : arrangez-vous un peu Pour satisfaire un si modeste vœu , Charmant Génie. Il est temps , je le pense , De voir le monde : à mon âge on s'y lance. 3 y brillerai , pourvu que , sans délais , Vous exauciez mes deux petits souhaits.

Son protecteur répond : C'est bagatelle. Ma chère enfant , vous ne demandez rien.

Esprit, beauté... — Rien que cela, dit-elle.

— Vous les aurez , mais écoutez-moi bien. Ces dons exquis qu'avec peine on assemble , Vous ne pourrez les posséder ensemble.

J'en suis fâché. Quand l'esprit vous viendra, Tout aussitôt la laideur s'y joindra ;

Et, par malheur, lorsque vous serez belle, Vous serez sotte. Ainsi, mademoiselle, Prenez-y garde. Au reste , à votre choix Vous changerez de lot. Voilà mes lois : Les accepter, ce seroit être folle.

— Je les accepte. Il sourit, il s'envole, En lui disant : Vous pouvez souhaiter.

La voilà donc prête à se contenter. Son premier vœu , quel est-il? On devine. Au fond du cœur sitôt qu'il est formé , D'appas nouveaux on voit briller Aline : Son jeune sein s'arrondit, se dessine;

De mille éclairs son œil noir est armé; De blonds cheveux sur sa taille élégante Laissent tomber leur barrière ondoyante ; Et cette taille , entre nous , tiendroit là. Du pied mignon qui porte tout cela Quel connoisseur ne seroit idolâtre!

Je ne dis rien d'un visage d'albâtre Qu'un doux rosé peint de son pur éclat , !Ni des contours de ce cou délicat , !Si du corail d'une bouche petite 1 Où le baiser voudroit se nicher vite.

Supposez tout ce qu'on peut réunir D'attraits , de grâce , Aline en est pourvue. Mais de la belle on ne peut obtenir Un mot sensé : niaiserie absolue , Fades propos, vrai supplice d'autrui.

Il faut mourir de plaisir à sa vue ; A ses discours il faut périr d'ennui.

Elle a passé du ioud de sa retraite Dans le grand monde. On l'entoure, on répète : Elle est charmante ! En deux ou trois moments . Elle a conquis le cœur de trente amants , Et désolé l'orgueil de trente femmes.

C'est à la fois l'épouvantail des dames , L'enchantement des hommes. L'un d'entre eux . Le jeune Armand , causeur ingénieux , S'approche d'elle, et, prenant la parole, De compliments cherche à flatter l'idole. Elle sourit ; il voit le ciel ouvert.

Mais elle parle : Armand tombe des nues. Cétoient cent riens , cent phrases décousues , Dont au hasard une belle se sert Pour dégoûter un homme raisonnable Qui l'aime trop. Sujet intarissable , Modes, chiffons, équipages, chevaux, L'actrice en vogue et les trois airs nouveaux 8

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Le dernier pas du danseur qu'on admire, Ces lieux communs dont l'oreille est martyre , Code éternel de la frivolité , Lassent d'Armand l'esprit désenchanté.

Et voilà tout ce qu'elle sait nous dire , Murmuroit-il sans cesse entre ses dents ! Mais quelle sotte ! Ah ! des amis prudents Auroient bien dû l'inviter, pour sa gloire , A toujours rire , à ne parler jamais.

On ne peut trop la regarder de près , Ni de trop loin l'écouter. De mémoire D'homme et de femme , on ne vit tant d'attraitt Déshonorés par tant de cailletage.

Si c'est beaucoup d'être une belle image , Ce n'est pas tout. Son visage est charmant , Il me rend fou ; mais qu'est-ce qu'un visage?

La pauvre Aline a vu distinctement Et son triomphe et sa déconvenue.

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Les traits d'Armand touchoient son âme émue.

Pour l'attirer elle fit bien des frais;

Ce bel oiseau ne se prit dans ses rets ;

Il s'envola. L'oiseleuse, en alarmes,

Dit : La beauté ne les captive pas.

L'esprit sans doute a pour eux plus d'appas.

Contre l'esprit troquons vite nos charmes.

De l'assemblée , en boudant , elle sort , Forme son vœu , puis devient , quel dommage ! Belle d'esprit et laide de visage.

Au premier cercle elle se rend d'abord. Dès qu'elle entra , sa laideur lui fit tort. Sans retracer son portrait , j'imagine Que mon lecteur voit d'ici notre Aline ; Il s'épouvante , il recule d'effroi.

Qu'il se rassure , et qu'il vienne avec moi Prêter l'oreille à cette voix divine.

INon , la Sapho qui burina Corinne ,

N'opéroit point des effets plus puissants, Lorsqu'au milieu d'une assemblée immense, Sur un fauteuil, trône de l'éloquence, Elle exhaloit ses magiques accents; Dans ses transports semblable à la Pythie Qu'inspire un Dieu. Le sien fut le Génie. Celui d'Aline étoit Azariel, Et puis l'Amour -. il en vaut bien un autre. Aline parle. Ah ! quel trouble est le vôtre , Brillant Edgar! Elle parle, et du Ciel Yous entendez la douce mélodie.

Vous , vos amis dont la troupe enhardie En triple cercle autour d'elle s'étend , Yous battez tous des mains en l'écoutant , Et plus que Mars vous l'avez applaudie. C'est vous , Edgar, c'est vous seul qu'elle a vu Elle choisit assez mal sa conquête.

L'esprit n'est pas , soit dit en style honnête ,

) .c majorât dont Dieu vous a pourvu.

Un grand talent peut vous tourner la tête Quelques moments ; mais le premier minois Est plus certain de fixer votre choix.

Aline a tort. Que le Génie est bete ! Tout alla bien tant qu'elle pérora :

L'œil oublioit, l'oreille étoit ravie.

Elle se tut ; avec la causerie , Cessa le charme , et Ton se retira En répétant : Que n1 est-elle passable ! On lui rendroit un hommage durable.

Bah ! le moyen d'en faire ses amours ! Disoit Edgar : c'est bon pour le discours.

Aline est seule , et sent qu'on la dédaigne. Quoi! de l'esprit finit sitôt le règne! Quoi! j'ai vu fuir ces flots d'admirateurs Comme l'essaim de mes adorateurs !

Et cet Edgar, que je croyois sensible

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A la douceur d'un aimable entretien , Avec la foule il part ! Est-il possible Que ces messieurs ne s'attachent à rien! Qu'ils sont légers! Et nous voulons leur plaire! Non , déplaisons , car je suis en colère ; Déplaisons fort : j'en connois le moyen.

Elle a repris sa première figure, E t sous les traits que lui fit la nature , Sur le théâtre Aline reparoît.

Vous demandez , mes amis , comme elle est? Tsi bien , ni mal. Sa manière est polie ; Son air est simple, engageant, point coquet; On ne sait pas si sa mine est jolie , Si d'heureux mots elle orne l'entretien; Mais auprès d'elle on se plaît , on s'oublie , Et l'on finit par s'y trouver si bien , Qu'avec une autre il faudra qu'on s'ennuie. Souvenez-vous de ces jours de printemps ,

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Purs, affranchis de soleil et de pluie : Sans y penser on eût joui long-temps; Sans y penser, dans la douce atmosphère, Des jeunes fleurs on respire l'encens , L'œil égaré sur des tableaux touchants , Demi-voilés par une ombre légère :

Puis tout à coup l'instinct délicieux De son plaisir instruit l'âme étonnée , Et l'on se dit d'un air mystérieux :

Mais c'est pourtant une aimable journée!

Suivons Aline : elle va réussir, J'en ai l'espoir. Vous la croyez peut-être , Dans son dépit, incapable d'agir, De raisonner. Faites-moi le plaisir D'en juger mieux. Une femme sait être Ce qu'elle veut ; et , soit dit sans détours , Plaire est, messieurs, ce qu'elle veut toujours. Aline avoit ce vouloir plus qu'une autre ,

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Oli ! mes amis , je vous laisse à penser Quel est le trouble et le plaisir d'Aline Lorsqu'elle voit sur sa modeste mine Avec douceur certains yeux se fixer; Lorsqu'elle entend une bouche vermeille Dire bien bas , mais bien distinctement , Un certain mot que la plus chaste oreille Retient toujours assez passablement; Lorsqu'elle sent certaine main furtive, Sans la toucher, près de sa main craintive , Plus près encor, s'arrêter et frémir!

Heureuse enfin elle vient d'obtenir Le seul triomphe où son cœur s'intéresse. Mais l'honneur parle : elle lait sa foiblesse , Et cependant cette couleur de feu Qui peint son front ; ce petit air de honte ; D'un sein gonflé qui s'abaisse et qui monte , Les battements la trahissent un peu :

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Sus yeux baissés étoicnt presque un aveu.

Qu'on a de peine à voiler sa tendresse !

De son Génie elle entendit la voix :

C'est de Léon que pour toi j'ai fait choix;

Tu peux l'aimer sans blesser la sagesse.

Jamais avis ne fut reçu si bien.

Le couple heureux , fort de cette dispense ,

Se soulagea par mainte confidence.

De leurs propos je ne citerai rien.

On s'entendoit : ce n'est plus mon affaire.

Azariel la revit en secret Dès le soir même. Eh bien! dit-il, ma chère, Vous le voyez , l'esprit le plus parfait , Et tout f éclat d'une beauté céleste , Captivent moins que la grâce modeste.

Or maintenant , quel est votre souhait?

— Rester Aline, et garder ma figure, Puisqu'à Léon elle n'a pas déplu.

Mais cependant , si vous l'eussiez voulu ,

Je plairois mieux. — En êtes-vous bien sûre?

Ah î croyez-moi , pour fixer les amours ,

Vous n'avez pas besoin d'être si belle ,

Ni que l'esprit vous prête ses secours.

Soyez aimable et surtont naturelle ,

Vous plairez moins , mais vous plairez toujours.

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