LE CHIEN INVALIDE
Dans la naïveté de ses doux entreliens
Livrant son cœur, ainsi que le bon La Fontaine ,
Le bon Ducis disoit : Nous avons , j'en conviens ,
Déshonoré l'espèce humaine.
La révolution, dangereuse syrène,
À tout gâté, hormis les chiens...
Oui , les chiens. En nos murs , ouverts à tous les crimes ,
Alors qu'un peuple de bourreaux Jctoit dans les prisons , traînoit aux échafauds
I d autre peuple de victimes; Quand fuyoient loin des cœurs foi , justice , amitié ;
Quand le frère égorgeoit son frère ;
Quel être aux malheureux fût resté sur la terre , Si le chien , comme nous , eut perdu la pitié?
Pauvre animal que Von dédaigne !
Oh ! combien de vertus ton instinct nous enseigne ! Compagnon de nos jeux , servant de nos amours , L Indigence a tes soins, la Douleur ton hommage ; Ton silence nous plaint , ton regard nous soulage. Fidèle , intelligent, tu traduis ncs discours. Ta patte a de l'esprit et ta queue un langage. Grondé, battu , chassé , mais revenant toujours, Tu devines l'ami, tu dénonces le traître; Tu vis pour caresser, suivre et servir ton maître, Et tu meurs , au besoin , pour défendre ses jours. ]Non , jamais je ne vois, quelqu'un des tiens paroître Sans dire , en me baissant pour lui tendre la main : !\Te le renvoyez pas ; c'est un ami peut-être Que la bonté du Ciel place sur mon chemin. Celui dont je tiens note en ma biographie,
Héros cent fois plus noble et plus intéressant
Que ces héros couverts de sang , Rayés de ses papiers par la philosophie, Fidèle (c'est son nom , il le méritoit bien ! ) , ' S'étoit fait le valet , l'ami , le gardien , Le consolateur d'un brave homme.* Dix blessures , un bras accourci de moitié.
Force lauriers , offroient en somme Le bilan de ce maître à son destin lié. On voit que la dépense excéda la recette;
Mais , je le demande aux guerriers,
Mourir de faim sous des lauriers ,
Est-il ce qui les inquiète?
Leur fortune de gloire est faite :
Qu'importe le reste? Et pourtant
Cent raisons commandent do vivre.
Temple de la valeur, à ce vieux combattant Ouvrez-vous. O chagrin! son chien ne peut le suivre.
ïra-t-il, du pauvret séparant son destin , Recevoir, à ce prix, un asile et du pain? Cet asile , autant vaut un désert sans Fidèle.
Ce pain, l'osera-t-il manger
S'il ne peut pas le partager Avec son bienfaiteur? Ils faisoient même écuelle,
Même lit. Fortune cruelle !
Ensemble ils ont souffert, ensemble ils ont ^vieilli ;
Ils auroient dû finir ensemble.
Par qui, disoit Francœur, me verrai-je accueilli?
Qui m'aimera? 'qui te ressemble,
Mon camarade , mon ami?
Mais s'aimer n'est pas tout. Tu le vois , j'en gémi ,
Pour toi , pour moi , point de ressource. Que faire? Du public solliciter la bourse? Tu ne le veux , ni moi ; nous avons trop de cœur.
Si je n'avois que mon malheur, Passe encor! Mais le tien ! Je ne saurois m'y fair«.
Prenons notre parti. Ne me reproche rien ,
Mon cher Fidelio : je te placerai bien ;
Tu seras mieux qu ici, tu feras bonne chère ;
Y consens-tu?... Le pauvre chien , Morne , le front baissé, sans humeur, sans colère , Couché sur les genoux de son maître adoré , Répondoit du regard : Songe à sortir d'affaire ,
Délaisse-moi , mais j'en mourrai.
Cependant le vieillard navré Le caressoit , pleuroit , et de sa manche bleue
S'essuyoit les yeux , puis soudain Des flancs de l'animal , aux longs plis de sa queue ,
Ramenoit doucement la main ,
La seule main que Mars lui laisse.
Que de noms engageants inventa sa tendresse ! Il ne séduisoit pas , il le voyoit. Enfin , Que crains-tu , mon Fidèle? ajouta l'invalide. Je ne serai pas loin : que cela te décide,
9° JLt puis je reviendrai te voir chaque matin , Foi de Fi ancœur ! Tu sais si je tiens ma promesse. Nous pourrons dans les champs faire encor quelques tours,
INous aurons encor de beaux jours.
Eh bien, Fidelio?... Soit raison , soit foiblesse, Fidelio tendit la patte avec mollesse.
Traité conclu ; plus de recours.
Le vieillard attendri le baise , le caresse ; Vingt fois il se repent d'avoir pu l'affliger. De résolution vingt fois prêt à changer,
Il voit leur commune détresse ;
La raison l'emporte. Abrégeons ; Car je me sens comme eux gagné par la tristesse.
Un gros marchand des environs Prend Fidèle ; et Francœur, que force la disette , S'achemine à pas lents vers l'auguste retraite Qù l'on voit un grand roi payer à la valeur
La dette de la France et le prix de l'honneur.
Là , sous la garde de leur gloire , Reposent les débris de ces vaillants soldats ,
Vivants boulevards des Etats , Et que d'un sceau sanglant a marques la victoire.
Pareils aux chênes révérés , Qu'en les brisant la foudre avoit rendus sacrés , D'une ruine illustre étalant le vestige , Ces vétérants de Mars impriment le respect. Aînés de la patrie , à votre noble aspect, Combien le cœur admire alors que l'œil s'afflige!
Que fais-tu cependant chez ton hôte étranger.
Pauvre chien du pauvre invalide?
De maître tu peux bien changer, Non de cœur et d'amour. Languissant et timide . Tu n'oses refuser des soins consolateurs ;
Mais pour tes nouveaux protecteurs
Si ta reconnoissance éclate avec tristesse , À l'ingrat qui t'a fui , tu gardes ta tendresse.
Les bons cœurs n'aiment pas deux fois.
En vain , comme il Ta dit , visites agréables Te rendront ton ami ; tu le sais , tu le crois ;
Mais vous étiez inséparables,
Tu n'attendois pas pour le voir, Tu jouissois de lui le matin et le soir, Et le jour et la nuit. .À h ! quelle différence ! Cependant que sert-il de pleurer en silence? Un dessein courageux naît d'un grand désespoir.
L'amitié n'est pas toujours bête.
La preuve ! nous dit-on. Oh ! vous allez l'avoir
Dans un chien de cœur et de tête.
Dès la première nuit , le drôle a médité
Sa nouvelle ruse de guerre.
L'aube à peine blanchit et les cieux et la terre ,
Fidèle sort du camp qui le tient arrêté, Traverse incognito les rives de la Seine,
Yole , arrive eu perdant haleine, De faux-bonds en faux-bonds , de détours en détours. Aux portes de la place où commencent ses tours. Devant la large grille il se présente, il gratte , Et puis, tranquille et fier, s'assied sur chaque patte, La sentinelle rit, disant : On n'entre pas.
Fidèle le sait trop. Hélas !
Pouvoit-il l'ignorer? Il annonce d'un signe
Qu'il obéit à la consigne , Se retire , et revient , non comme auparavant ,
L'oreille en l'air, le nez au vent , Sur les quatre piliers dont la bonne nature De son frêle édifice appuya la structure. Sous son aisselle gauche il a caché son pié;
De tous ces clopinants Alcides Copiant la démarche , humble et le corps plié,
9i II boite , et semble dire avec des yeux timides t
Ouvrez au pauvre estropié
Qui demande les invalides.
Jugez de la surprise et du ravissement.
Autour de ee nouveau confrère On s'assemble ; on lui rend les honneurs de la guerre*
On le mène à l'appartement
Du gouverneur, qui s'extasie Et veut que dans F Hôtel il ait gîte arrêté,
Vu son brevet d'infirmité.
Fidelio le remercie De sa patte branlante et d'un doux aboîmenL
Chacun disoit : il est charmant!
Tous rioient aux éclats de cette comédie. Dans un coin de la chambre un seul homme à l'écart
Pleure et ne dit qu'un mot : Fidèle !
0 métamorphose nouvelle!
Plus d'infirmité! Le pendard
Galope en chien qui de sa vie
N'a si bien couru. Quel regard , Quel baiser, quel reproche il adresse au vieillard , Qu'il déterre, en sautant, dans la foule ébahie! Yoilà qu'on applaudit avec plus de transport, Voilà nos deux amis réunis dans le port.
Ils y resteront. Une bête Imagina ce tour. Quel homme auroit fait mieux?
Je sais bien qu'un Anglais honnête , Pour fléchir sa maîtresse et lui prouver ses feux , Se défit, par amour, d'une jambe importune ,
Sachant qu'elle n'en avoit qu'une.
Mais le chien m'intéresse encor plus que l'amant. Comparez de tous deux le secret mouvement ; L'un chercha le plaisir, et l'autre l'infortune.