I IS
Et plus tard on se raccommode Pour se brouiller demain : demain nouvelle mode. Et Ton passe le temps sans s'en apercevoir.
Fi de ces beautés langoureuses , Toujours tendres , toujours fadement amoureuses
Qui vous fatiguent leurs amants Et des mêmes transports et des mêmes serments , Qui vous glacent le cœur et les yeux et l'oreille
De leur triste uniformité , Et qui vous recevroient , toute une éternité,
Sans quitter leur air de la veille !
L'aliment des plaisirs, c'est la variété.
De cette grande vérité La vive Zéphirine étoil si convaincue , Que jamais on ne vit amant plus ballotté,
Plus lutine, plus tourmenté Que le pauvre Raoul. Un autre l'eût rendue
A ii diable dont il Ta reçue.
Lui n'en fit rien. Céloit un homme à procédés ,
Un captif des mieux possédés , Vrai martyr de constance. Un jour, las de sa belle.
De ses caprices , non pas d'elle , Sur les bords de la Seine il voulut en finir,
Et se noyer pour la punir :
Car enfin , dans tout mon servage , Quel bien ai-je goûté? Suis-je heureux un moment?
Essuîrai-je éternellement Les révolutions de son humeur volage?
Elle m'aime ; fort bien ! mais je souffre ; fort mal î Que je montre un désir, un autre îa possède. Yeux-je être en tête à tête? elle s'envole au bal.
Yeux-je demeurer? je l'obsède.
Veux-je sortir? je suis las de la voir. Gai , mon ton l'étourdît ; grave , une autre m'occupe.
C'est trop jouer un jeu de dupe.
Noyons-nous pour la mettre une heure au désespoir.
Comme il partait encore, oh ! quel brillant spectacle!
Il voit le fleuve s' entrouvrir.
Il en voit tout à coup sortir Une nacelle d'or. Le plus beau du miracle Est une jeune nymphe au corps souple , aux yeux bleus. De son épaule nue , au gré du vent folâtre ,
Descendoit en plis onduleux Un long voile d'azur qui , d'un genou d'albâtre, Révéloit , en s'ouvrant , la forme et la rondeur. De la virginité ses traits ont la candeur;
Sa voix a l'accent des syrènes..
Beau prisonnier d'amour, \eux-tu briser tes chaînes? Dit-elle en souriant. — Nymphe aimable, pardon :
Je veux égayer ma prison , Mais non pas en sortir. — Suis-moi donc , reprit-elle.
Puis , l'attirant dans sa nacelle ,
Ne sachant s'il fait bien ou mal , Tout tremblant, tout ravi, cette beauté magique L'entraîne , le conduit sous la voûte aquatique
Dans un grand palais de cristal.
Sur un tronc de plomb , là , seule et recueillie , Une femme est assise : elle a Pair grave et doux.
Un livre , emblème de la vie,
Est entr'ouvert sur ses genoux.
Le passé , le présent , l'avenir s'y rassemblent : Sans cesse elle parcourt les feuillets merveilleux Qui se brouillent souvent et souvent se ressemblent. Un flambeau dans sa main éclaire au loin ces lieux. Raoul à quelques pas restoit d'un air timide.
Tu vois la Raison , dit son guide.
Raoul a peur et recule à ce nom.
Reste, ajoute la nymphe, on ne m'échappe guères;
Je suis la Persuasion.
A ses engageantes manières , A son demi-sourire aussi doux que flatteur, Â cet air confiant qui vous gagne le coeur,
11 la reconnoît , il lui cède.
Lors , la Raison parla : Pauvre amant , je te plains ,
Et je veux venir à ton aide.
Retourne vers ta belle , et lui mets dans les mains
Ce qu'ici je tiens dans la mienne.
Qu'est-ce? un petit coffre débène.
Elle en charge Raoul , fait signe avec bonté ,
Reprend son livre; et la jeune beauté Reconduit mon héros, l'instruisant sur la route
Comment , de la céleste voûte , La Raison vint chez nous avec la Vérité ; Comme on les y reçut au temps de 1 Equité ,
Au temps d'Asti ée , aux beaux jours de la Terre;
Comment ce temps ne dura guère.
Et que l'on jeta depuis
La Venté dans un puits , La Raison dans la rivière :
De là vient qu'on a vu tant de célèbres fous , Pour chercher la Raison perdue , Du haut d'une roche connue, Sauter dans l'eau , se noyer presque tous ; Témoin Sapho , témoin mille autres , Mais plus des vieux temps que des nôtres. Jusques à la Raison très-peu sont parvenus ,
En nageant comme des perdus , Continua la nymphe : on les revit au monde, Mais on n'en parla plus ; ils avoienl leur bon sens.
Les fous font du bruit à la ronde ; Les sages n'en font point. Heureux les simples gens
Raoul étoit ravi bien moins de ces paroles Que du je ne sais quoi qui leur donnoit le ton. Et pour l'entendre encor, je crois que ce fripon
us
Eût payé tous ses mots par autant de pisloles.
Enfin , la Persuasion Le rend au bord du fleuve , et pour adieu lui laisse
Quelque nouvelle instruction Touchant son petit coffre et sa folle maîtresse.
Il part; il retourne au logis
De Zépliirine qui le traite Avec un air! un air! Sans en être surpris .
Il présente d'un front soumis Le coffret merveilleux. Comme on étoit discrète ,
On l'ouvrit tout en se fâchant.
Et voilà qu'autour d'elle il s'exhale à l'instant
Un parfum d'essence divine; Parfum qui, dès l'abord, flattoit peu l'odorat,
Puis dcvenoit plus délicat; Parfum dont la vertu , que peut-être on devine , Est de plonger les gens dans des rêves profonds^
Que l'on nomme réflexions ;
De pénétrer dans l'âme , et d'y porter ensemble Le calme, la douceur, la sensibilité, D'en chasser le caprice et la frivolité ,
Le goût de contrariété , Et toutes ces vapeurs que la beauté rassemble
Pour faire enrager au besoin
Amants , maris. De cette essence
Ne cherchez des dépôts en France :
Il n'en vient que de loin en loin.
Qu'en faire? L'on auroit si rarement pratique. Grâce aux propriétés de ce parfum magique Dont elle a respiré considérablement , Zépliirine est changée; oh ! mais d'un changement!
Elle devient sentimentale, Métaphysicienne , et mystique et morale. Voici de ses discours : Ah! Raoul, cher amant, Combien mon cœur pour toi ressent d'ardeurs extrêmes! Jamais je n'aimai plus qu'en cet heureux moment.
Ma vie , à tes cotés , est un enchantement .
Mais Loi , mon cher Raoul , est-il bien vrai : tu m'aimes?
Ah ! redis ce mot séducteur Qui suffît à l1 amour, qui suffit au bonheur. Redis-le moi cent fois , redis-le moi sans cesse.
Il le redit, mais moins souvent.
Enfin , c'étoit entre eux un concert de tendresse ; C'étoit le superfin de la délicatesse
Et l'elixir du sentiment.
Un jour se passe ainsi doucement , doucement. Le lendemain , même touchante ivresse.
Point de débats , point de fâcheux propos , Ce qu'il veut on le veut, ce qu'il blâme on le blâme; Ce qu'il fait on le fait ; et le sire et la dame
Sembloient se répondre en échos.
Quel bonheur est le notre , 6 mon bien ! o mon âme ! Marmottoit Raoul, étouffant
Un bâillement léger : on croit l'amour cnlanî .
On croit qu'il vit de fantaisies,
De caprices , de jalousies, De querelles , d'humeur : et nous voilà pourtant!
— Oui, nous voilà, disoit l'écho fidelle.
— Vit-on jamais, ma chère, un couple aussi constante Le mot jamais est répété par elle.
Avec sa redite éternelle L'écho devient déjà presque impatientant. Au variable à chaque instant Etoit Raoul : au froid même il descend. Son thermomètre un jour baissa jusqu'à la glace Comment se réchauffer? On chanta des duos ; Mais la musique à la longue nous lasse. On se jeta sur les romans nouveaux , Sur la pièce en faveur, jusque sur les journaux. Céloit l'ennui changeant de face , Mais toujours l'ennui. Juste Ciel!
Disoit Raoul; est-il possible
Que la femme la plus sensible
Me cause un dégoût si cruel?
Est-ce donc là ma Zéphirine?
Oh ! qui me la randra cette friponne mine Qui me réveilloit tant! Celle-ci fait dormir;
On n'y tient pas \ c'est à mourir.
Il n'en mourut point. De fortune, Il avoit négligé , craignant d'être importun , D'aller, chaque matin, chercher de son parfum Provision nouvelle au manoir de Neptune.
Or, ce parfum évaporé ,
Si l'on ny joint une autre dose , Perd de son influence , et vous rend, par degré , Tout ce que vous ôta votre métamorphose ;
Ce qui veut dire en bonne prose Qu'avant la fm du mois Zéphirine reprit
Et ses travers et ses migraines ;
Qu'en essuyant cncor des scènes ,
Mon Raoul reperdit l'esprit.
C'ctoit ce qu'il vouloit; mais pour son allégeance. Il le reperdit moins. De la divine essence Le parfum tout entier n'étoit pas expiré ;
Elle en avoit tant respiré!
Depuis ce temps , son humeur se compose De contrastes piquants qui font vivre l'amour. L'odeur de la Raison s'use de jour en jour,
Mais il en reste quelque chose.