‹ Dialogues, contes et autres poésiesChapitre 9 sur 14 · LA FILLE DE BAJAZET · texte numérisé non relu

LA FILLE DE BAJAZET

DiocÈne autrefois , la lanterne à la main , Cherchent partout un homme , et le cherchoit en vain. Dussiez-vous m'accuser de son humeur railleuse , Je fais une recherche encor plus merveilleuse ; Mesdames , pardonnez si je le dis tout bas : Je ne veux qu'une femme , et ne la trouve pas. Yous avez , je le sais , mille dons en partage : Yos charmes sont sans doute un brillant apanage ; Quel conquérant jamais porta de plus surs coups ! Yous souriez au monde , il tombe à vos genoux. Mais parmi tous les biens assemblés sur vos traces, Faut-il vous l'avouer? Je ne vois que des grâces.

Ce partage est flatteur; il en est un plus beau : Montiez-moi des vertus , el j'éteins mon flambeau.

Dans un accès d'humeur je tenois ce langage A. ma voisine I lorteuse , aussi docte que sage. Par lhistoire suivante elle me répondit :

Vous savez que l'Asie a vu naître un bandit j Un certain Tamerlan, homme extraordinaire. Qui , pour avoir du pain , bouleversa la terre. Vous savez que ce fou , tenté du bien d'autrui, Suivi d'autres messieurs aussi biens nés que lui , Résolut , comme on dit , de brusquer la fortune , Et, sur les grands chemins, le soir, au clair de lune, Avec ses bons amis détroussoit les passants, Pilloit , brûloit , tuoit , faisoit cent tours plaisants Dont rioient les butors , dont se pîaignoient les daines Cela parut superbe : il est de bonnes âmes! On lui dit qu'il étoit le premier des mortels , Que ses assassinats mériloient des autels ;

Que personne avant lui , détroussant à la ronde , IVavoit pris tant d'argent, ni tué tant de monde; Qa après ses hauts exploits , qui l'honoroient si fort , De borner ses travaux il auroit très-grand tort, Qu'il lui îalloit pousser sa course méritoire Pour empocher pins d or et gagner plus de gloire.

Jaloux du bien du monde , il croit ces beaux propos. Le voleur se raffine et s'équipe en héros. Méprisant le butin des minces caravanes, Le larcin des troupeaux , l'abattis des cabanes , Il agrandit son plan , change tout en déserts , Met les cités en cendre et les peuples aux fers , Et , sur le front des rois prosternés sans couronne , Se forme un marche-pied pour monter sur son troue. A son tour, devant lui l'univers fut muet. On l'assura qu'un turc , appelé Bajazet , Possesseur d'un état aussi riche que vaste, Avec peu de génie , avoit beaucoup de faste ,

Que de ses seuls sujets il étoit la terreur, Qu'où auroit bon marché de ce sot empereur On l'abusoit un peu : qui dit prince , dit dupe. Tamerlan prend son vol , il s'élance , il s'occupe. A trouver Bajazet qui , loin de ses états , Livroit de son cote la guerre aux potentats ; Car rien n'est si plaisant que de voir tous les princes Chercher la renommée en volant des provinces. Mon ci-devant larron , conquérant aujourd'hui , Pousse , et , chemin faisant , désole autour de lui D'immenses régions qui , vivant sans alarmes J N'avoient jamais connu ni son nom , ni ses armes. Il s'y fit bien connoître , il extermina tout. Enfin , à Bajazet , qu'il poursuit jusqu'au bout . Par des fleuves de sang , sur de vastes ruines , Triomphant , il arrive. Au bruit de ses rapines , Aux feux de l'incendie allumé sur ses pas , Aux cris des malheureux égorgés par son bras ,

Son rival accouroit des rives de Byzance. Xndigné , furieux , poussé par la vengeance , Il joint aux champs d'Ancyre un féroce ennemi. Les deux camps sont armés , les deux chefs ont frémi. L'orgueil , l'ambition , noirs enfants de Bellone , Disputent la victoire et le hasard la donne. Bajazet fut battu; mais Tamerlan , vainqueur, Disoit en le battant : Certes , il a du cœur ! Aprùs bien du carnage , au tai tare on amène Le prince détrôné qui , tombé dans sa chaîne , Sembloit d'un regard lier insulter le malheur. Tamerlan , dit l'histoire , avoit l'esprit railleur; Il s'avance , en boitant , vers cet empereur borgne , El , riant d'un gros rire, au mon: Ëé :

Dieu fait du genre humain un cas bien merveilleux , Puisqu'il le livre aux lois d'un borgne et d'un boiteux , Dit-il; puis , de mon Turc observant la grimace, Que me réservois-tu , triomphant à ma place?

Uéponds , ajouta-t-il d'un air plus sérieux.

— Une cage de fer auroit à tous les yeux Montré le juste prix de ton orgueil barbare.

— Eh bien ! vas-y loger. A ces mots , le tarlarc Ordonne qu'attaché sur un poteau pointu , Surchargé de liens , de lambeaux revêtu , Dans l'horrible cellule à mon boiteux promise , Mon borgne ira payer le crime et la sottise D'avoir été défait et pris et détrôné;

Le tout selon le droit au plus heureux donné ; C'est peu : Dans les festins , triste objet de risée, La pauvre impératrice est sans voile exposée , Et remplit, en pleurant, la coupe du vainqueur. Cependant, échappée à ce grand déshonneur, Une jeune princesse avoit fui l'esclavage. Sur les pas d'un émir zélé , plein de courage , Qu'attache à son destin le devoir, l'amitié, Elle trouve un asile au toit de la pitié.

Là , sous d'obscurs habits elle a voilé ses charmes ;

Là , des yeux ennemis n'épioient point ses larmes :

Elle y gémit sans trouble , y veille sans danger.

Là, l'écho ne redit, aux combats étranger,

Que l'uniforme bruit des cascades voisines ,

Les ébats des troupeaux jouant sur les collines ,

Ou de quelques pasteurs les innocents concerts.

Naïssa respiroit tranquille en ces déserts :

Des soldats inhumains découvrent sa retraite.

Aux pieds du conquérant on la traîne, on la jette.

Figurez-vous l'effroi d'une jeune beauté,

Modèle de candeur et de simplicité,

Dans l'ombre du sérail dès l'enfance cachée,

Tout à coup au silence , à la paix arrachée ,

Et subissant l'accueil d'un maître impérieux.

Mais ce maître est un homme , et cet homme a des yeux.

Tout Tamerlan qu'il est, en voyant tant de charmes ,

Cette longue paupière où brillent quelques larmes,

En écoutant les sons d'une touchante voix ,

Le vainqueur est ému pour la première fois.

Les héros les plus forts ont leurs jours de foiblesse.

Lève-toi, lui dit-il; ton âge m'intéresse.

Qu'implores-tu de moi? je veux te l'accorder :

J'en jure par mon sabre, et tu peux demander.

- — Ali ! délivrez mon père et m'arrachez la vie.

— Ton père ! oses-lu bien ! . . . Mais mon serment me lie.

Oui , je te le rendrai , si tu peux sans effroi

Chanter une ariette et danser devant moi.

Ne va pas détonner ou perdre la cadence.

Notez qu'il est cruel jusque dans sa clémence.

Allons , se disoit-elle , essuyant ses beaux yeux ,

C'est pour mon père ! Au moins faisons de notre mieux.

Mais comme elle palpite et comme sa voix tremble!

Les forces lui manquoient : Naïssa les rassemble ,

Se rassure , commence , et le théorbe en main ,

De sons délicieux enchante l'inhumain.

II avoit de l'oreille , il aimoit la musique,

Et , connoisseur ou non , tout monarque s'en pique.

Bravo! s'écria-t-il. Quelques pas à présent.

La danse étoit le fort de notre aimable enfant:

De ses pieds délicats l'élégante souplesse ;

Ses blonds cheveux flottants qui se jouoient sans cesse

Sur l'albâtre d'un sein doucement agité;

Ses poses . dont la grâce et la variété

Frappoient , trompoient la vue étonnée et ravie :

Tout , à des houris même , eût inspiré l'envie ,

Si l'envie atteignait les habitants du ciel.

Ils la laissent ramper sur ce globe mortel.

La danse eut le succès qu'avoit eu la musique.

Tamerlan applaudit : sa cour, par politique,

Encor plus que par goût, applaudit comme lui.

Ce n'est pas tout, dit-il. On sait trop que l'ennui Est le mal des heureux : dans ma gloire , il m'obsède. Ma majesté sacrée y veut un prompt remède.

Pour me bien divertir, fais-moi des contes bleus. Elle avoil pour conter un talent merveilleux. La nature l'anime , et quelque orgueil peut-être. Par les plus beaux récits elle charma son maître ; Récits neufs , variés , cl surtout très-moraux. Elle eut soin d'y flatter le foible des héros , Elle y peignit leur gloire ; et , fuyant les alarmes , D'un triomphe plus doux elle montra les charmes. Ah! souvent la victoire est pesante aux vainqueurs! Mais du nœud des bienfaits attacher tous les cœurs ; Mais enchaîner la haine au char de la clémence ; Mais ne laisser tomber des mains de la puissance Que des gages de paix , que des marques d'amour, 0 rois ! quand ce jour luit , c'est votre plus beau jour. L'univers à vos pieds craint votre foudre encore. Tremblant , il vous admire ; heureux , il vous adore. Faites donc son bonheur, il vous coûte si peu ! Tamerlan la comprit , et le visage en feu ,

Le cœur gros, et, de plus, l'œil, dit-on, presque humide Par ma barbe ! ce mot me touche et me décide ; Celte petite-là parle mieux qu'un dervis , Et , quoiqu'elle ait raison , je suis de son avis. Cherchez son père... Il vient. Tamerlan continue : flomps ses fers , Naïssa; cette gloire t'est duc. Toi, Bajazet, pardonne, et bénis ses vertus. ]\Te sois plus mon captif; sois mon ami , sois plus : Accepte-moi pour gendre , et deviens mon beau-père. C'étoit un ordre exprès qu'une telle prière. Bajazet consentoit (on se sauve à tout prix) ; Mais sa fille à genoux : tu vas être surpris , Tamerlan! T'épouser est le bonheur suprême. Apprends que ta captive en est indigne : elle aime. Le sauveur de mes jours a mes vœux , a ma foi. Voudrois-tu de ce cœur, lorsqu'il n'est plus à moi? Non... Déjà dans tes yeux le courroux étincelle. Ecoute, ô Tamerlan ! La timide gazelle

Disoit à r éléphant , monarque des forets : Au sein des prés fleuris j'erre , je vis en paix; Je mourrois de chagrin dans votre cour royale. De ma fable , 6 grand kan ! tu pressens la morale. — Si bien , dit le héros , que je veux dès ce jour, T'unir au Turc honnête , objet de ton amour. On amena bientôt l'émir plein de courage ; Il attendoit la mort, il fit un mariage. Tl posséda le bien qu'il avoit défendu. Kaïssa , souriant de son air éperdu , Reçut avec sa main des présents magnifiques. Bajazet s'ennuyoit des affaires publiques : A l'aîné de ses fils son trône fut donné; Et Tamerlan vainqueur, bienfaisant , fortuné , A ce sexe honni dut sa plus pure gloire, Et les seules vertus qui parent son histoire.

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