‹ Dialogues d'hierChapitre 1 sur 15 · PO · texte numérisé non relu

PO

Or D,-

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pour tous les pays.

by Ernest Flammarion

Un de ces derniers matins (1), le poète Paul Lorsay descend l'avenue des Champs- Elysées. Il boite fort à la suite d'une bléssurereçuej l'an passé, en défendant Verdun, Il rencontre un ami, et la conversation sui" vante s'engage :

l'ami de lorsay

Bonjour! je suis heureux de vous rencontrer, car je vais vous demander ce qui s'est passé chez celte philosophe, votre amie, le jour où l'abbé Cibon, le professeur Granclère, le romancier Paganès, et vousmême, y déjeuniez.

(1) Septembre 1817.

LORSAY

Vous m'abordez là, cher ami, à peu près comme Glaucon, il y a vingt-trois siècles, abordait ApoUodore de Phalère, à propos d'un célèbre banquet.

l'ami de LORSAY

Si vous voulez... Répétez-moi donc ce qui fut dit à ce déjeuner. Sans doute, la conversation roula sur la philosophie?

LORSAY

Oui, sur la philosophie et sur la guerre.

l'ami de LORSAY

Racontez! racontez I Outre le proQt que je trouve à entendre parler philosophie, il n'y a rien au monde à quoi je prenne tant de plaisir; tandis que je me meurs d'ennui, au contraire, dans ces réunions où les ens

LE DEJELNER

ne parlent que de leurs affaires, de leurs intérêts, ou bien échangent mille potins sur les uns et les autres. Répétez-moi donc les discours qui furent tenus chez cette philosophe.

LORSAY

Volontiers; les voici à peu près; ou, plutôt, prenons les choses dès le commencement. Le déjeuner était pour midi et demi. Je sonnai à raidi et quart à la porte de la modeste villa que Mlle Lanëo habite à Saint-James avec sa famille. On vint m'ouvrir; je traversai un jardin où deux ravissantes petites filles jouaient sous la surveillance d'une jeune femme qui tricotait ; puis j'entrai dans un salon simplement meublé, de plain-pied avec le jardin. Là, je saluai Mlle Lanëo qui causait avec un homme d'une cinquantaine d'années. La doctoresse me présenta au romancier Paganès (car c'était lui), qui s'informa avec une grande bienveillance des circonstances dans lesquelles j'avais été blessé. Lui ayant

répondu de façon à le satisfaire, je lui demandai, selon l'usage et tout en rougissant intérieurement de cette banalité, « s'il nous préparait quelque chose, s'il n'avait rien sur le chantier? » Il sourit avec tolérance et me répondit que s'il écrivait en ces temps-ci, il ne pourrait rien écrire qui ne fût de, par et sur la guerre; mais que, d'un autre côté, cette guerre dépassait tellement la littérature qu'il n'osait pas y toucher.

— A l'heure actuelle, ajouta-t-il, je ne puis qu'observer, étudier, prendre des notes ; je me sens incapable d'imaginer et de composer. Imaginer, c'est-à-dire être au-dessous de la réalité ; composer, c'està-dire être adroit, habile, malin : je m'en sens incapable. Nous vivons au jour le jour et même, entre deux communiqués, au matin le soir. Et je dirais volontiers que jamais l'avenir n'a été moins à personne, si l'on pouvait employer ce temps passé avec ridée du futur. Bien fou est celui qui bâtit sur le sable ; mais que dire de celui qui bâtirait sur des flammes?

— Pourtant, intervint Mlle Lanëo, il faut bâtir, il faut faire comme Zizi.

— Zizi? interrogea le psychologue.

— Oui, Zizi, ma nièce; c'est cette jeune femme qui est assise dans le jardin, sous ce marronnier qui refleurit. Son mari est aux armées, sergent, et elle surveille les ébats de ses deux petites filles, en tricotant quelque objet de layette, car elle en attend un troisième; je dis un, parce que nous espérons bien que cette fois ce sera un garçon et, déjà, il donne de bons petits coups de pied dans le ventre de sa maman.

— Hélas ! observa l'homme de lettres, les meilleurs fils ont toujours commencé par battre leur mère.

Sur ces derniers mots, M. Granclère était entré; Mlle Lanëo lui fit un accueil rayonnant. Après les présentations, elle dit au célèbre professeur :

— M. Paganès m'a avoué tout à l'heure qu'il était tout troublé, tout ému à l'idée de se trouver devant un philosophe tel que vous.

— Oh! protesta M. Granclère, la véri-

table philosophe, c'est vous : vous êtes la philosophie elle-même.

Nous en tombâmes d'accord.

— Il est à remarquer, renforça Paganès, combien les femmes se sont révélées, depuis quelques années, aptes à la philosophie.-

— Elles Tout toujours été, corrigea Granclère.

On en chercha les raisons dans l'intuition et la curiosité; Mlle Lanëo dit que ces raisons étaient essentiellement dans l'amour. Et elle expliqua :

— Je prépare beaucoup de jeunes filles à divers examens ; toutes ne sont pas portées vers la philosophie; mais celles qui s'y sentent portées se donnent à cette science tout entières. Or, se donner, tout est là. La morale surtout les passionne : c'est une question de sensibilité. La logique les séduit moins. J'ai fait la classe de philosophie à de jeunes garçons ; chez eux, c'est le contraire : ils montrent en général plus d'intelligence que de sentiment, et la morale les intéresse moins que la logique ; ils peuvent traiter convenablement une

question sans l'aimer, tandis qu'une jeune fille ne peut discourir sur un sujet qu'autant que ce sujet lui plaît.

— Même si c'est un mauvais sujet, murmura Paganès.

— Mais alors, continua Mlle Lanëo qui n'avait pas entendu, le plus souvent c'est charmant. Et cela ne rendrait-il pas compte...

Mais elle s'interrompit pour aller audevant d'un prêtre qui venait d'entrer.

L'abbé Cibon s'excusa d'arriver en retard ; il réclama l'indulgence, et il s'écria :

— Quel joli mot et quelle jolie chose, l'indulgence ! Et nous en avons tous tellement besoin! Comme nous devrions tous être indulgents!

Et, tout en serrant la main de chacun, il répétait: hnlukjential InduJfjential avec une gaieté d'enfant. Derrière ses lunettes, riaient ses yeux clairs pleins de curiosité spirituelle et de bonté éveillée et, au-dessus de son front, comme une flamme blonde et soyeuse une mèche révoltée semblait rire aussi.

Une servante annonça que le déjeuner

12 DULOGUES d'hier

était servi; les convives passèrent dans la salle à manger; la jeune femme qui tricotait sous le marronnier était venue nous rejoindre. L'abbé Cibon, après avoir dit un Benedicite mental, avait pris place à un bout de la table, en face de Mlle Lanëo qui avait à sa droite Granclère et à sa gauche Paganès ; Zizi et moi, nous étions à droite et à gauche de l'abbé... Mais je m'aperçois que pour vous répéter les propos qui furent tenus pendant ce déjeuner, cela va être bien lourd, si je continue à employer la forme narrative ; cela va être bien embarrassé de : « dit-il, interrompit-elle, observa-t-il, etc. » Si vous le permettez, j'emploierai désormais une forme résolument dialoguée.

l'ami de lorsay J'allais précisément vous le demander.

lors A Y

Ces propos, je les ai jetés, l'autre jour, sur quelques feuillets, en rentrant au logis.

Je les ai par hasard sur moi. Je vous les lirai donc, en prenant le soin de vous nommer au fur et à mesure le personnage qui parle, comme ont coutume de faire les auteurs, lorsqu'ils lisent à un directeur quelque comédie.

l'ami de lorsay J'en serai enchanté.

LORSAY

Voulons-nous nous asseoir? Tenez, là...

sur ce banc... dans cette allée déserte... sous ce marronnier qui refleurit.

l'ami de lorsay

Comme Zizi... C'est exactement la proposition que j'allais vous faire.

Ils se sont assis ; Lorsay, ayant tiré de sa poche un petit cahier, lit ce qui suit.

i4 DIALOGUES d'hier

MADEMOISELLE LANËO

Vous avez un déjeuner de guerre... deux plats très simples...

PAGANÈS

Arrosés de pain noir.

l'abbé cibon

Nous avons mangé notre pain blanc le premier.

MADEMOISELLE LANËO

Mais qu'est-ce que cela fait? Je suis toujours indignée, quand j'entends des gens récriminer contre la fermeture des thés et des pâtisseries, contre les deux jours sans viande, contre le blutage à 80, contre tout. Je trouve que nous ne souffrons pas assez à l'arrière et nous devrions accepter de bonne humeur les quelques restrictions

qu'on nous impose et qui sont un reflet bien pâle des privations qu'endurent nos soldats prisonniers en Allemagne.

PAGAIN'ÈS

Oui, des restrictions, des diminutions, cela vous semble naturel à vous, mademoiselle; mais il paraît que, dans les quartiers populeux comme dans les quartiers riches, on n'a jamais mangé tant de gâteaux. Quelle jolie scène de revue : « Attention à la soudure » ! crie du haut de la tribune le ministre du ravitaillement.

« Tarte à la crème d ! répond une jeune et jolie dame, en songeant à son goûter.

« Quantité d'hectares n'ont pu être ensemencés », écrit un économiste distingué.

« Tarte à la crème »! grogne un vieux monsieur porté sur sa bouche. « Des navires chargés de blé ont été coulés », annonce un noir pessimiste. « Tarte à la crème! tarte à la crème j> ! hurle, pour étouffer sa voix, le chœur optimiste des gourmands.

MADEMOISELLE LANEO

Comment peut-on songer à bien vivre en ces temps-ci, quand on s'étonne de pouvoir vivre? Et l'on vit pourtant! Dans les premiers temps de la guerre, s'il venait à pleuvoir, la nuit, je songeais à nos soldats sans abri et je ne pouvais fermer l'œil. Maintenant, je m'en veux, je m'en veux, mais je puis tout de même dormir. Ai-je donc moins d'amour, moins de reconnaissance pour nos soldats, moins de pensées vers eux?

GRANCLÈRE

Non; mais on s'adapte, il le faut bien : autremiCnt on succomberait sous le poids de l'horreur. Vous dormez, mais vous travaillez aussi.

MADEMOISELLE LANËO

Et VOUS, monsieur Granclère, pouvezvous travailler?

GRANCLERE

Oh! très difficilement : je ne puis pas penser plus de dix minutes à autre chose qu'à la guerre ; je ne puis rien entreprendre; j'ai le sentiment que c'est mal, que je fais mal ; il me semble que je me désintéresse de ce qui se passe.

L ABBE CIBON

Pourtant, il faut que la vie continue et le philosophe doit faire de la philosophie...

GRANCLERE

La faculté de philosopher est contre la nature.

L ABBE CIBON

Comment cela?

GRANCLERE

La pensée philosophique est un retour en arrière et le cerveau est un obstacle à cette pensée. Naturellement, le cerveau concentre notre attention sur les choses de la vie sensible, sur l'action ; il est l'organe de la pensée discursive, de la pensée utilitaire et pratique ; il nous met des œillères. Spéculer est donc un effort tout à fait contraire à la nature, et comment faire cet effort, quand la vie sensible nous entraîne dans un tel mouvement?

l'abbé cibon Écoutez donc... c'est le canon?

mademoiselle lanëo

Oui, ce sont des exercices de tir, au Mont-Valérien.

l'abbé cibon Et ce gros bourdonnement?

MADEMOISELLE LANËO

C'est un hydravion, sur la Seine.

l'abbé cibon

Hélas! les hommes sont insensés : nous vivons à l'envers ; le monde est sens dessus dessous. Croyez-vous, du moins, que cette guerre sera une leçon pour le monde?

GRANCLÈRE

Nous ne pouvons pas encore bien juger cette guerre; mais quand on pourra la saisir dans son ensemble, quand on en saura les origines, quand on en verra apparaître les conséquences dont nous ne nous doutons même pas, quand on aura établi le total des ruines et des deuils, quand on connaîtra la somme et le détail de 1 horreur, oui, celte guerre pourra bien être une leçon pour l'humanité... Et, pour-

tant, nous (levions la faire, puisque nous étions attaqués.

l'abbé cibon

Alors, vous pensez que, par son horreur même, cette guerre sera la dernière?

GRANCLÈRE

Je l'espère... il faut Tespérer.

l'abbé cibon

Mais comment empêcher les guerres dans l'avenir? Une Société des Nations pourra-t-elle se former? Il y a des gen& sceptiques à cet égard.

GRANCLÈRE

Celui qui, dans l'antiquité, songea à supprimer l'esclavage fut certainement traité d'utopiste par ses contemporains.

Pourtant, c'était un homme de génie ;

il avait pu imaginer une société sans esclaves.

PAGANES

Il y aura toujours des esclaves dans une société et même parmi les maîtres.

l'abbé cibon

J'entends des gens dire que c'est une ère de guerres qui commence, que nous allons voir de singuliers jeux d'alliances et de contre-alliances, que l'Europe, la terre entière et les mers continueront d'être des champs de carnage, et que nous en avons pour vingt, trente, cinquante et même cent années, avant que les questions soulevées soient aplanies, les frontières fixées, les haines éteintes.

paganès

Se trouvera-t-il encore des penseurs, après ce cataclysme, pour soutenir que la

guerre est un mal nécessaire, et qu'elle relève le niveau de l'humanité, parce qu'elle permet l'épanouissement des plus belles vertus? Mais peut-on dire qu'un incendie est nécessaire, parce qu'il contient la possibilité pour un pompier ou quelque citoyen courageux d'arracher aux flammes une femme ou un enfant? Laissons à Hegel la théorie hégélienne de la guerre. Cette guerre était inévitable, puisque nos ennemis la préparaient, la voulaient et qu'ils nous l'ont déclarée « fraîche et joyeuse », comme on souhaite la nouvelle année « bonne et heureuse » ! Ces gens sont vraiment charmants. Mais j'imagine que les Boches eux-mêmes en sont revenus sur la fraîcheur et la joie du cataclysme que leur orgueil et leur gloutonnerie ont déchaîné.

MADEMOISELLE LANEO

Oui, nous assistons à un cataclysme épouvantable ; mais il ne suffît pas d'être des spectateurs émus : il faut préparer les

grands remèdes à de si grands maux; il faut aider les hommes à retrouver le sens de la vie qu'ils ont perdu par une suite d'erreurs, de folies, d'orgueil, et aussi de leurs inventions et de leurs découvertes. Par le mécanisme, par le machinisme, ils se sont écartés de plus en plus de la nature. L'humanité n'a-t-elle pas dépassé son point de science?

GRANCLÈRE

Où serait-il situé, ce point de science? La science ne peut pas s'arrêter; mais l'homme est libre de n'en point faire ces applications diaboliques où les Allemands excellent. L'homme est libre de ne pas se servir de la science pour tuer l'homme et dénaturer la nature.

PAG AN Es

Alors si la science ne doit pas s'arrêter, il faut chercher une morale qui soit à sa hauteur.

MADEMOISELLE LANËO

Oui, une morale de paix, de bonté, de beauté, de bonheur universel.

l'abbé cibon

Et c*est cette morale-là que nous demandons au philosophe.

GRANCLÈRE

A moi?... Pourquoi à moi?

l'abbé cibon

Parce qu'on l'attend des hommes comme vous. Je me rends bien compte que la foi religieuse n'est pas dans toutes les âmes. La religion aura-t-elle gagné à cette guerre? Alors je me tourne vers le philosophe pour lui demander une morale.

GRANCLÈRE

Oh! c'est bien embarrassant. A l'heure

actuelle, si l'on ne veut pas revenir à la vieille morale traditionnelle, une morale ne peut guère se fonder que sur une théorie de la vie. En tout cas, elle ne peut pas, sans risquer de manquer de force, demeurer indépendante. Les morales anciennes s'appuyaient sur une métaphysique : elles ont échoué; si cette métaphysique venait à son tour à s'appuyer surune science biologique complète, peut-être alors y aurait-il quelque chance de succès. Mais la science biologique est la moins avancée de toutes les sciences...

l'abbé cibon

Et puis, sera-t-elle jamais complète? Et en attendant qu'elle le soit!... Comment faire? que faire?

PAGANÈS

Dire que la morale doit s'appuyer en partie sur la biologie, cela ne revient-il pas à dire que la morale est à base d'hygiène et de bonne santé?

MADEMOISELLE LANËO

Aussi.

PAGANÊS

Bien se porter pour bien se comporter.^ L'autre matin, j'ai vu entrer chez moi Garguille, le comédien. Il a cinquante ans passés, il en paraît trente et, comme je le complimentais sur cette différence, il m'a dit : « C'est que je fais de la culture physique, et Ton ne s'imagine pas quels services pourrait rendre, à la nation, à la race, la culture physique. Par les exercices du corps, les jeunes gens se préparent aux exercices moraux. Un gymnase, un stade, ce sont des écoles de sobriété, de chasteté, d'honneur, de chevalerie, de vertu. Que de jeunes gens se sont laissés entraîner, faute d'entraînement! Je le sais, je le vois^ je le constate à chaque instant. Mais ce sont desgens comme vous qui devraient dire ce& choses-là. Moi, Garguille, on ne m'écoute

pas et, pourtant, je suis sûr que j'ai raison. D II parlait avec conviction, avec feu, et j'étais ému d'entendre ces paroles dans la bouche d'un comédien. Il est vrai que, dans les premiers temps de la guerre, il s'occupait, comme sergent, de préparation militaire. Cet artiste est un athlète et un brave homme ; il a un cœur excellent aussi bien au point de vue de la circulation que des sentiments. Il avait raison : la morale est une ascèse. Si l'homme, d'après les théosophes, est corps, âme et esprit, et si l'âme remplit le corps à la façon dont un fluide remplit un vase, il n'est pas indifférent que le vase soit parfait. Quand, au lendemain de la guerre de 1870, Renan écrit un beau livre sur la Réforme intellectuelle de la France, à aucun moment il ne parle de la réforme physique. Mais ce grand homme, comme la plupart des penseurs de son temps, méprisait la gymnastique. Chaque année, il allait passer les mois d'été à Rosmapamon, en Louannec, au bord de la mer bretonne. Dans cette douce retraite, il écrivait ses remarquables

ouvrages d'histoire et de philologie ; on ne le voyait jamais marcher le long du rivage,, ni faire^ de longues courses dans la campagne. Une personne de son entourage m'a dit qa'il considérait la marche comme un Festant de barbarie.

MADEMOISELLE LANEO

Il admirait la science et il était une victime du machinisme. A quoi bon marcher, quand on a le bonheur de vivre au sièele de la vapeur et des chemins de fer?

PAGANÈ3

Mais il aimait les beaux voyages et, alors, par curiosité, il pouvait supporter toutes sortes de fatigues,

l'abbé CIBON"

Cher monsieur Paganèsl... cher monsieur Paganès!... alors, tous croyez qu'il faut marcher?

PAGANES

Cher abbé Cibon!... je crois qae c'est indispensable !

l'abbé cibon, ayant réflédd.

Vous avez raison. « Lève-toi et marche! » Ce sont les premières paroles du Christ à Lazare le Ressuscité. Et il dit encore aux paralytiques : « Vous êtes guéris, marchez! » Lui-même est considéré comme celui qui est toujours en marche. Il parcourait la Palestine en tous sens, dans ses vêtements blancs; il se rendait de ville en ville ; il allait le long des rivages de la Mer Morte; il gravissait les montagnes; il marchait sur les eaux ! Et ses disciples étaient envoyés aux quatre coins du monde. La vie est mouvement, la marche est la vie. Vous avez raison : il faut marcher. Marchons !

PAGANÈS

Marcher, courir, sauter, grimper, nager, ' selon la méthode du lieutenant Hébert.

30 DULOGUES d'hier

l'abbé cibon

Ça, je ne vous le promets pas ; il m'est bien tard pour commencer.

MADEMOISELLE LANËO

Ah I quand j'ai donné toute la journée des leçons à mes petites; quand, vers le soir, je me sens le cerveau bien las, il faut que je marche deux bonnes heures, d'un bon pas. Alors, le sang circule; au bout de quelques minutes on éprouve une sensation d'euphorie; on est optimiste; la vie entière, le passé, le présent, l'avenir, prennent le rythme de la marche et, après le dîner, on peut encore travailler allègrement jusqu'à minuit. Et, pendant les vacances, ce que j'aime, c'est un pays de montagnes où Ton peut faire des ascensions : côtoyer des abîmes, mettre le pied sur un sommet, voilà la joie sans mélange... c'est une ivresse !

PAGANÈS

11 faut donc attacher une grande impor-

tance à la bonne condition physique. Je croisa la réaction continuelle du corps sur l'âme et de l'âme sur le corps; ce ne sont pas deux éléments séparés ; mais ils se pénètrent, s'enveloppent et réagissent sans cesse l'un sur l'autre : les douleurs physiques dépriment l'âme et les douleurs morales dépriment le corps. Les stoïciensne faisaient-ils pas de la tempérance la vertu essentielle? Et rappelez-vous ce que Philon dit des Esséniens : « Ils mangent pour n'avoir plus faim et boivent pour n'avoir plus soif; et ils abhorrent l'assouvissement comme l'ennemi et le destructeur du corps et de l'âme... Ils disent que le vin est un poison qui rend Tâme folle et insensée, et que les viandes si bien apprêtées et si délicieuses ne servent qu'à irriter la concupiscence qui est la plus insatiable de toutes les bêtes. »

MADEMOISELLE LANEO

C'est admirable I

PAGAKES

Et Philon appelle les Esséniens: des athlètes de vertus. Il y a entre la morale et l'hygiène des liens étroits. Nous mangeons trop, nous buvons trop. Le peuple boit, alcoolisme; le bourgeois mange, arthritisme. Il fl*y a pas d'athlètes gras. Si j'écrivais une Politique, ce ne seraient pas les poètes et les artistes que je bannirais de la République, mais les citoyens gras.

L^ABBÉ CIBON

Alors, pour vous, la graisse est immorale, ennemie de la vertu ?

PAGANÈS

En général, oui : graisse, faiblesse, mollesse. Le comédien Garguille avait raison : il faudrait que ces idées fussent exposées en haut lieu. Le plus souvent, les bienfaits du sport sont vantés par des spécialistes

qui n'ont aucune autorité -en dehors d'un monde spécial; mais si la nécessité de la culture physique était démontrée en chaire, par des hommes comme vous, monsieur Granclère, oucommevous, monsieur l'abbé, cela atteindrait un plus grand nombre de personnes; cela revêtirait un caractère philosophique et sacré; cela prendrait la force d'un impératif.

GRANCLÈRE

Il est évident que dans les questions que nous traitons : conscience, perception, liberté, mérite, démérite, intention, intuition, etc., nous supposons un homme, c'està-dire une kme et un corps; mais nous nous occupons fort peu des qualités, de la condition de ce corps; nous avons peut-être tort. Nous le supposons normal, voilà tout.

PAGANÈS

Normal, c'est bientôt dit; mais cela

devient très rare d'être normal par le temps qui court.

L ABBE CIBON

Quant à l'Église, longtemps elle a négligé le corps ; elle l'a méprisé même. N'est-il pas de la matière qui doit retomber en poussière et devenir la proie des vers du tombeau?

MADEMOISELLE LANEO

Et, pourtant, puisque Dieu Ta créé, ce corps, ne faut-il pas le soigner, le laver et même le parer, le tenir, autant que possible, en bon élat, agilité, force et souplesse?

l'abbé CIBON

Oui! nous pourrions bien, de temps en temps, entretenir les fidèles de ces choseslà.

GRANCLERE

Les littérateurs, les auteurs dramatiques pourraient aussi écrire là dessus ; le roman, le théâtre surtout, peuvent avoir une telle influence I

PAGANÈS

Il faudra bien que tout le monde s'y mette. Après la guerre, même les hommes vieux ne pourront pas se reposer; il faudra qu'ils se conservent sains et forts pour travailler, pour remplacer tant de jeunes gens disparus, hélas I La France sera comme une grande convalescente. Que demande-t-on aux personnes convalescentes et aux enfants? On leur demande avant tout de se bien porter. Chaque journée est toute une vie, entre le réveil qui est naissance et le sommeil qui est mort. Considérons, pendant la première heure du jour, que nous sommes des enfants: consacronsla à nous bien porter.

L ABBE CIBON

Il faut donc toujours redevenir des enfants : « Si vous ne redevenez enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux! » Moi, je songe toujours à la jeunesse : c'est elle qui me préoccupe. Je suppose un jeune homme qui se conforme aux règles de l'hygiène; il fait du sport, de la culture physique : il marche, il court, il saute, grimpe, nage, lutte, lance le poids, bref, il constitue un excellent terrain de culture morale... c'est ce que vous prétendez ?

PAGANÈS

C'est ce que je prétends.

l'abbé CIBON

Et, avec un éclair dans les yeux, un ferment intérieur, ce jeune homme vient trouver M. Granclère, et il lui dit : « Maître, donnez-nous une morale. » Que lui répondrez-vous?

GRANCLERE

Je ne sais pas... c'est bien embarrassant... Tout d'abord, je reconnais que M. Paganès m'a convaincu et je suis heureux d'avoir afTaire à un jeune homme ainsi préparé. Le seul fait qu'il vienne me trouver indique qu'il reconnaît la nécessité d'une loi... tout être raisonnable sent la nécessité d'une loi ; mais il est possible que la pratique des sports ait développé chez ce jeune homme cette idée de la nécessité d'une règle, d'une discipline.

D'autre part, monsieur l'abbé suppose que ce jeune homme vient me trouver avec un éclair dans les yeux, un ferment intérieur: c'est la preuve qu'il est sensible. Or, il y a dans notre sensibilité une tendance à orienter notre vie de telle manière que nous n'ayons jamais à regretter ce que nous avons fait. La morale doit être avant tout, n'estce pas? une règle d'action; elle donnerait le critérium du bien. Pratiquement serait bien ce qui ne susciterait pas le sentiment

38 DIAIOGUES d'hier

douloureux du regret. La morale consisterait donc à ne point regretter sa vie.

L*ABBÉ CIBON

Vous établiriez une morale sur le seul sentiment du regret?

GRANCLÈRE

Le regret est un sentiment purement humain : c'est l'état d'une âme qui revient sur son passé, comme pour défaire ce qu'elle a fait. Mais, parce que le passé est irréparable, il y a dans le regret quelque chose de profondément douloureux, et c'est cette douleur que notre sensibilité, se projetant dans l'avenir, veut éviter.

PAGANÈS

Mais ce sentiment douloureux du regret^ tout le monde n'est pas susceptible de l'éprouver... tout le monde n'est pas capable de remords. Il y a des criminels endurcis, des jouisseurs impénitents.

MADEMOISELLE LANEO

Il me semble qu'à certains moments de réflexion, de solitude, d'abandon, de tristesse, de détresse, d'angoisse, de misère... ou d'amour! le scélérat le plus farouche doit regretter ce qu'il a fait.

PAGANÈS

Vous êtes pleine d'illusions, mademoiselle; vous et M. Granclère tombez dans l'erreur noblement égoïste où tombent, en général, les moralistes ; ils jugent les autres hommes d'après eux-mêmes qui cherchent la morale; mais ils ne la chercheraient pas, s'ils ne l'avaient pas trouvée. Vous prêtez au scélérat le plus farouche votre éducation, vos sentiments généreux, vos aspirations, et votre puissance de contrition.

l'abbé cibon

En outre, il n'y a pas que les grands crimes ; il y a la foule des vices courants et

49 DIALOGDES d'hIER

des péchés moyens, marines dans l'habitude, l'habitude qui donn« tant de force à toutes les faiblesses ; il y a des veuleries coriaces et des mollesses indurées. Il y a des pécheurs qui n'éprouvent jamais de regrets.

MADEMOISELLE LANÊO

M. Granclère et moi, nous sommes donc optimistes ; mais comment expliquer que le prêtre n^ait pas plus d'illusions que le païen ?

PAOANÈS

€eîa tient aux gens que nous fréquentons, les uns et les autres. M. Granclère ne voit que des savants et des penseurs comm-e lui, dont la vie laborieuse est pure et simple, parce qu'elle est toute consacrée à la recherche de la vérité. Vous, mademoiselle Laiiëo, vous vivez aussi clans un monde spécial, avec vos petites, comme, vous dites,, vos chères étudiantes que vous préparez de tout votre c<Bur et de toute

lE DÉJEUNER 41

votre intelligence à des examens difficiles vers lesquels elles s'élancent avec une ardeur magnifique.

MADEMOISELLE LANËO

Il est vrai que c'est un monde spécial et charmant. Ces petites, elles sont vraiment admirables de volonté et de charité. J'en connais une qui s'est faite infirmière, pour gagner de quoi vivre et continuer ses études, et elle trouve encore le moyen de s'occuper de plus malheureuses qu'elle. Il n'y en a pas une qui, en dehors de ses cours, de ses études, ne s'emploie à soulager quelque misère. Elles sont admirables!

GRANCLÈRE

C'est dans ce monde d'étudiantes, d'institutrices, de petits professeurs qu'on a trouvé les plus beaux dévouements.

PAGANÈS

Vous vivez tous les deux dans des cercles

choisis, tandis que je vois toutes sortes de gens. Sans doute, nombreux sont à l'arrière les honnêtes citoyens et les bons Français ; mais on voit aussi des indifférents à la guerre, et, catégorie détestable, des profiteurs de la guerre, et encore des gens trop préoccupés de leurs coupons.

M. Granclère ne voit que des penseurs spéculatifs ; je vois des spéculateurs pensifs.

GRANCLÈRE, sourlant d!Gec tolérance.

Et voilà un de ces jeux de mots comme en enseignent les sophistes!

l'abbé cibon

Il faut être indulgent pour les jeux de mots. Pourquoi les mépriser? N'y en a-t-il pas, à chaque instant, dans Aristophane, dans Shakspeare qui, pourtant^ n'étaient pas des plaisantins de tables d'hôte.

GRANCLÈRE

11 y en a même dans le divin Platon; exemple : nauaav'ou ^é Traudaf^-evoD.

le dejeuner 43

l'âbbé CIBON

Il y en a même dans les Évangiles ; exemple : Tu es Petrus et super hanc petram..,

PAGANÈS

Et VOUS, monsieur l'abbé, que constatezvous chez vos ouailles?

l'abbé ci bon En fait de jeux de mots?

PAGANÈS

Non, en fait de préoccupations morales.

l'abbé CIBON

Mon Dieu, c'est bien simple : mes ouailles veulent jouir de la vie... Oui, une grande ardeur à jouir de la vie, voilà ce

que je constate d'une façon générale chez mes ouailles... bien plus même qu'avant la guerre. L'amour, surtout, l'amour! je ne vois que ça, je n'entends parler que de ça... C'est effrayant ! Et encore... l'amour? ne profanons pas ce mot-là; disons :1e désir.

PAGANÈS

On en arrive à penser que la morale sexuelle pourrait être renouvelée sur ce commandement : l'œuvre de chair ne désireras qu'en amour seulement.

GRANCLÊRE

Il en atoujours été ainsi dans les époques troublées, grandes périodes de guerre ou révolutions. Gela semble une loi de compensation : lorsque la mort fauche de toutes parts, l'amour s'efforce à combler les vides.

PAGANÈS

C'est dans ce dessein que des couples

se forment ; le but Q*est pas toujours alteiat, mais tout se passe comme s'il devait l'être. Et, entre deux permissions du poilu de leur cœur, combien de pauvres petites femmes se demandent, anxieuses, si elles pourront fair& la soudure! x

GRANCLÈRE

Chose curieuse, ou a observé le mêmce dérangement, au point de vue sentimental, pendant les tremblements dç terre.

' PAGANÈS

Nous sommes dans un tremblement de civilisation, et tout le monde ne peut pas garder son sang-froid, comme ce voyageur qui se trouvait à S an- Francisco, lors de la dernière grande secousse sismique. Ua malia, se sentant étrangement secoué dans son lit etvoyant les meubles de sa chambre s'agiter, il sonna le garçon. « Sauvez-vous,, sauvez-votts vite, lui cria ce dernier, c'est un tremblement de terre! » — « Ah ! fît le

voyageur, vous me rassurez : je croyais que j'avais un étourdissement. »

L ABBE CIBON

Mais quand tous ces pauvres appareils que nous sommes ne seront plus influencés, affolés par le cataclysme; quand les hommes pourront enfin entendre la voix de la raison, que leur direz-vous? J'en reviens toujours à mon jeune homme de tout à l'heure, car il m'intéresse énormément, que lui direz-vous?

GRANCLÈRE

Encore une fois, je lui dirai d'agir toujours de telle façon qu'il n'ait point à regretter sa vie. Oui, pour moi, le regret est le critérium : lorsque je regarde ma vie passée, il y a des choses que je regrette, que je voudrais ne pas avoir faites. Et ces choses-là, quelque positives qu'elles soient, m''apparaissent alors comme négatives.

l'abbé CIBON

Cette crainte du regret se ramènerait facilement à la crainte de la douleur.

Eviter la douleur. Ne pourrait-elle pas paralyser l'action, conduire à faire moins?

MADEMOISELLE LANËO

Ou bien à faire davantage. Du moins^ c'est ainsi que je comprends ce qu'a dit M. Granclère : il faudrait que, dans notre vie, pour qu'elle fût vraiment morale, il n'y eût pas, à un moment donné, le sentiment d'une diminution, d'une vie au négatif, du vide. Est-ce bien cela?

GRANCLÈRE

Oui : mal vivre, c'est sentir quelque chose de négatif; quand on a mal vécu, on a moins vécu.

MADEMOISELLE LANËO

Mais ce sentiment du vide, du manque,

du regret peut inspirer celui du mieux, et toute la morale ne serait-elle pas dans ceci : toujours se surpasser?

l'abbé cibon

Ah ! nous retrouvons bien là la grimpeuse de montagnes, l'amie de l'effort. ..

PAGANÈS

Notre-Dame des Sommets! J'ai connu, dans le Midi, une sorte de colosse au service d'un entrepreneur de jardins; sa spécialité était de défoncer des terrains; mais il n'aimait à piocher que dans le rocher; s'il avait à remuer une terre légère, il déposait ses outils et déclarait que ce travail ne l'intéressait pas !

L*ABBÉ CIBON

Rara avis l

MADEMOISELLE LANËO

Eh ! bien, il faut aimer à piocher dans le rocher.

PAGANES

Mais se surpasser, c'est aussi bien dangereux; c'est là qu'on peut se tromper.

Don Juan vivait en intensité, Bonnet aussi et Wilhelm II se surpasse, ou les mots n'ont plus de sens. Il n'y a pas jusqu'au simple amoureux, s'il est en état de passion, qui ne croie vivre en plénitude. Et, pourtant, l'objet de sa passion peut être indigne et le mener aux pires catastrophes.

l'abbé cibon

Nous voilà bien! Oh! que tout cela est difficile! Et le canon tonne toujours et l'hydravion vrombit et, à chaque minute, des hommes sont tués! Et nous cherchons toujours une morale! M. Paganès dit :

marcher; M. Granclère dit : ne pas regretter; Mlle Lantïo dit : se surpasser. Et nous arrivons aux passions. Ah! ces passions! quoi leur opposer? que faire pour lutter contre leur torrent furieux?

50 DIALOGUES D'fllER

GRANCLÈRE

La morale qui matera délîaitivement les passions n'existera jamais. Mais, de même qu'on ne combat un sentiment que par un autre sentiment, à une passion mauvaise et égoïste il faut opposer une autre passion, celle-ci bonne et généreuse. L'enthousiasme peut élever les cœurs. 11 y a eu un moment, à l'automne de 1914, après la victoire de la Marne, où la France fut une haute collectivité morale ; elle était en état d'enthousiasme. Elle venait d'échapper au plus grand péril qu'elle eût jamais couru et, d'avoir surplombé l'abîme, d'en avoir mesuré la profondeur, cela avait fait fleurir sur son sol les plus belles vertus. Ceux de l'arrière tâchaient à se rendre dignes de ceux du front. Il y avait partout de la décence, du dévouement, du désintéressement, de la fraternité. A ce momentlà, la politique elle-même aurait pu être idéaliste; et si l'on avait demandé aux civils tous les sacrifices nécessaires, ils les auraient consentis.

PAGANES

L'enthousiasme ne peut durer : s'il durait, il tuerait l'homme; c'est un paroxysme. L'habitude, Tadaptation, la lassitude même, tout cela fait que l'enthousiasme s'éteint et tombe. Alors que reste-t-il?

MADEMOISELLE LANËO

Il reste le souvenir d'une passion généreuse.

PAGANÈS

Mais quelle est la force d'un souvenir?

GRANCLÊRE

Il y a des passions qui ne laissent point de regrets.

l'abbé cibon Le regret, le regret! Mais s'il faut

attendre le sentiment du regret pour savoir si Ton a bien vécu, la morale ne ferait donc son apparition qu'après expérience faite. Alors, comment s'en tireront les jeunes gens? Je pense toujours à mon jeune homme qui entre dans la vie, qui n'a pas d'expérience.

MADEMOISELLE LANËO

II aura l'expérience des autres.

PAGANÈS

Ah! l'expérience des autres! C'est comme si vous demandiez à un jeune homme d'être chauve ou chenu!

MADEMOISELLE LANËO

Quand vous voyez sur un flacon une étiquette avec le mot : poison, ne vous détournez-vous pas avec horreur? Cette étiquette, c'est la science humaine, c'est Texpérience des autres.

PAGANÈS

Oui, mais mettez cette étiquette sur une femme pleine de grâces et de charmes, sur l'éternelle Manon Lescaut, vous verrez si le jeune homme de M. l'abbé s'en détournera avec horreur, s'il n'aura pas envie d'y goûter!

GRANCLÈRE

Dans le premier cas, il s'agit de la mort physique, d'une mort certaine, tandis que, dans le second cas, on n'envisage que la possibilité d'une blessure au cœur... c'est une chance à courir. Et puis une femme pleine de grâces et de charmes n'est pas nécessairement du poison ; elle peut inspirer un pur et noble amour, et un grand amour peut accomplir des merveilles; il vous met en état d'enthousiasme.

PAGANÈS

La morale future est peut-être entre les mains de la femme. Quelques-uns pfé-

DIALOGUES D UIER

tendent que la femme va jouer un grand rôle et que son règne arrive. Regardez-les : elles s'émancipent à vue d'oeil, et je m'en réjouis dans mon cœur... Elles ont l'intelligence et la hardiesse des créatures longtemps opprimées, mais pas opprimées toutefois au point nécessaire pour que les plus belles qualités soient détruites.

GRANCLÈRE

Mais, pour savoir si on regrettera un acte, est-il indispensable de l'avoir accompli? Est-il indispensable que nous tuions ou que nous volions, pour savoir que nous regretterions d'avoir tué ou volé? Notre répulsion au meurtre, au vol, au mensonge, à l'ivrognerie, à toutes sortes de crimes et de vices ne vient-elle pas de notre instruction, de notre éducation? La morale est aussi une question d'éducation.

PAGANÈS

L'éducation augmenterait alors la liste des actes à regretter.

GRANCLERE

Et pour l'éducation, les instituteurs pourraient faire beaucoup, s'ils étaient mis à leur vraie place. Ils ont, ils peuvent avoir une telle influence 1

l'abbé cibon

Une influence considérable : ils ont entre les mains toutes les promesses, la fleur de la nation; on leur confie le futur citoyen à l'âge où il est impressionnable, plastique, à l'âge où il est le plus capable d'enthousiasme, où il a des besoins esthétiques.

GRANCLERE

Malheureusement, on ne demande pas assez à des instituteurs d'être des éducateurs, des exemples; mais on leur demande de savoir l'orthographe qui est la plus bête de toutes les sciences, l'orthographe qui chaiij^e sans cesse et que de

o6 DIALOGUES d'hier

grands esprits ont fort mal mise. Ah!

quelle mission est celle de Tinstituteur et comme elle est méconnue ! Quand on songe aux difficultés de leur carrière, à la vie d'efforts, de dévouement qu'on leur demande, puis au salaire dérisoire qu'on leur octroie !

PAGANÊS

Oui, il faudrait d'abord les payer; mais dans nos sociétés civilisées, ce sont ceux qui sèment le grain pour la nourriture essentielle du corps et de l'esprit, les laboureurs et les instituteurs, qui sont le plus mal rétribués.

MADEMOISELLE LANJËO

Et, pourtant, la destinée d'une nation repose tout entière sur la valeur morale des individus, et cette valeur ne s'improvise point, mais se prépare lentement dans les couches profondes de la masse, à commencer par les tout petits.

le déjeuner 57

l'abbé CIBON

Et il est si facile de parler aux enfants! D'abord, il faut redevenir soi-même enfant.

GRANCLÊRE

Je suis sûr, monsieur l'abbé, que vous écririez une excellente pédagogie.

l'abbé cibon

Il n'y a pas besoin d'être magister ni pédagogue. Ah! grand Dieu, ma pédagogie serait simple : regarder, respirer l'air, les^ fleurs; contempler la nature; apprendre à connaître les vertus des plantes. Les vertus des plantes, comme ce mot est joli! Oh! les enfants, je m'en charge. Mais c'est mon jeune homme, mon pauvre jeune homme, qui n'a pas encore de morale, et qui est toujours là devant M. Granclère.

GRANCLÈRB

La morale est une chose complexe; il n'y

a pas une règle unique... il ne peut pas y en avoir, c'est une science ouverte qui n'a pas dit son dernier mot. La morale dit bien ce qu'il ne faut pas faire... pour le reste, on est dans le vague, et c'est à peine à regretter. Un système philosophique, c'est un philosophe, et cela depuis que les philosophes philosophent. En général, ils ont été des hommes vertueux. Pareillement, chaque homme est l'auteur de sa morale, suivant sa sensibilité, sa volonté et sa raison. S'il a le goût de se connaître soi-même, c'est-à-dire de penser, peser, juger, raisonner, comparer ses actions, il y a des chances pour qu'il soit un citoyen honnête, un homme vertueux.

PAGANÈS

Alors, pour que l'humanité devînt morale, il faudrait qu'elle devînt philosophique?

MADEMOISELLE LANËO

Platon dit : La société ne sera heureuse

que quand elle aura gouveraée par les philosophes.

GRANCLÈRE

Il pourrait entrer dans le gouvernement une forte proportion de savants et de philosophes. Tout le monde, M. Tabbé le reconnaissait tout à l'heure, n'a pas la foi religieuse. Il est certain que la vie ou l'expérience religieuse peut donner un solide appui à la vie morale. En dehors de toute confession, il y a dans la religion, dans la vie qu'elle crée, un ensemble de règles, une évocation de sentiments qu'il serait bon aussi d'utiliser pour une morale laïque. ^îais il y a des personnes qui n'acceptent pas le surnaturel, le miracle, la révélation, Thypostase et qui, pourtant, ont le sentiment de l'idéal, un désir de perfection, un besoin d'ordre et d'harmonie supérieurs. La philosophie peut leur venir en aide, les guider, lus fortifier.

PAGAiNÈS

Mon cher maître, avant de venir ici, et

bien que je susse vous y rencontrer, j'ai parcouru le cours de philosophie que vous professiez, il y a une vingtaine d'années, au lycée H. Je l'ai trouvé très attrayant, très clair et je crois le comprendre maintenant ; mais l'aurais-je compris, quand j'avais dix-huit ans ? Croyez-vous que tous vos élèves l'aient compris ?

GRANCLERE

Je n'ose Tespérer. Et, pourtant, ils passaient leur baccalauréat; ils pouvaient disserter sur n'importe quelle question ; ils étaient à la fois les obligés et les victimes de leur mémoire, et les examinateurs, soit nonchalance, soit aveuglement, en étaient les dujies. Cela tient aux méthodes d'enseignement, aux sottes exigences des programmes.

MADEMOISELLE LANËO

Peut-être, puisque nous reconnaissons tous l'utilité de la philosophie, pourrait-on

apprendre de très bonne heure aux hommes à philosopher, c'est-à-dire à étudier les rapports des choses au bien.

PAGANÈS

M. Granclère ne disait-il pas que philosopher est contre nature? Demanderez-vous un tel effort à de jeunes enfants ?

MADEMOISELLE LANEO

Tout est dans la manière d'enseigner. On peut trouver une manière simple, naïve, fleurie, imagée, d'enseigner la philosophie.

l'abbé cibon

Ah! oui... des images, des images ! nous demandons des images.

PAGANÈS

C'est le peuple et les poètes qui ont trouvé les plus belles images pour expri-

mer OU pour expliquer nos sensations, nos aspirations, nos états psychologiques. On rencontre, à chaque instant, dans le langage courant, des expressions qui ne sont que la traduction populaire de concepts philosophiques.

GRANCLÈRE

De même que certains concepts philosophiques ne sont que la traduction obscure de ^observation et de la réflexion communes,

l'abbé cibon

Ah ! si la philosophie doit rendre l'humanité meilleure, répandez, répandez la philosophie; rendez-la attrayante, imagée, colorée, musicale et littéraire. Gui^ rendez-la accessible, même aux enfants. Je vois très bien Mlle Lanëo enseignant la philosophie, comme M. de Genève enseignait le catéchisme aux petits enfants, chaque dimanche et pendant le carême, le samedi après dîner.

Une heure avant, un héraut faisait le tour de la ville, couvert d'une casaque violette, sonnant une clochette et criant : « A la Doctrine chrétienne! A la Doctrine chrétienne! On vous enseignera le chemin du Paradis I »

PAGANÈS

Si vous voulez, mademoiselle, je serai votre héraut.

MADEMOISELLE LANËO, riant.

Vous aurez une casaque violette?

PAGANÈS

Et une clochette, et je crierai : t A la Philosophie 1 A la Philosophie! On vous enseignera le chemin du bonheur! »

MADEMOISELLE LANËO, rêveUSe.

Le chemin du bonheur, oui... le pur

bonheur est-il de ce monde? Mais si le cerveau est l'organe de la pensée utilitaire, pratique, sa destruction ne serait-elle pas lalibéralion delapenséepure?... Etalors...

PAGANÈS

Alors ?

MADEMOISELLE LAKËo, interrogeant â!un regard anxieux le philosophe.

Ce serait l'immortalité de l'âme assurée.

GRANCLÈRE, parlant très lentement.

Oui... la mort marquant, d'une part, la dissolution du cerveau, pourrait bien marquer, d'autre part, la libération d'une pensée, d'une âme !...

Il se fait alors un grand silence. Le canon du Mont-Valérien tonne toU" jours.

LORSAY

Ici s'arrêtent mes notes. Le déjeuner était

LE DÉJED.NER 65

fini; Mlle Lanëo avait donné le signal de se lever de table. Nous passâmes dans le salon où les deux petites filles que j'avais vues jouant dans lejardin vinrent nous rejoindre. Tout en prenant le café, on s'occupa d'elles, on les fit parler; puis chacun descendit dans Pans, vers ses occupations.

l'ami de lorsay

Mais que disiez-vous ? Que disait la jeune dame appelée Zizi? 11 me semble que ni l'un ni l'autre n'avez pris la parole, pendant ce déjeuner.

LORSAY

Nous écoutions. J'écoutais ces gens de bonne foi qui causaient, et je constatais quelle différence existe entre la conversar tion et les livres. Le philosophe n'établissait pas un traité, un système; l'homme de lettres ne composait pas un roman à thèse. Ils n'écrivaient pas, ils causaient avec tout ce que la conversation comporte de va-et-

vient, de redites, d'imprévu et d'approximatif. Au surplus, ce n'était pas le Banquet; c'était un déjeuner.

l'ami de lorsat

J'entends bien.

LORSAY

J'observais ces personnes réunies autour de cette petite table, et j'étais un témoin passionné de leurs efforts pour chercher une morale. Je comprenais bien que le prêtre, lui^ ne cherchait plus : il avait trouvé son idéal de beauté et de bonté, et c'est tout inondé d'une lumière intérieure qu'il allait vers la vie extérieure. Mais il savait aussi que la foi est un effet de la grâce, et il n'abusait pas de sa croyance; il n'accablait pas ses interlocuteurs de sa certitude ; il les interrogeait sans malice et les écoutait avec attention et bienveillance. Pour parler familièrement, il était sûr de son affaire, mais il ne triomphait pas. Il

était simple, au contraire. En le regardant, en l'écoutant, je pensais à ce que Sainte- Beuve écrit de saint François de Sales, dans Port-Royal : « ... Nature affectueuse, suave, amoureuse, expansive; moins un théologien qu'un praticien accompli..., un diseur aimable et moral de cette science des âmes qu'une infusion première et l'observation de chaque jour lui avaient enseignée. »

L*AMI DE LORSAY

Je le vois d'ici. Et Granclère?

LORSAY

Simple aussi était le philosophe, bien qu'il eût étudié tous les systèmes, pris à son compte toute l'expérience de l'humanité, plié sa pensée à toutes les pensées, les suivant à travers les siècles, dans les efforts qu'elles ont faits généreusement pour éclairer Tinconnaissable, acceptant ou rejetant tout ce qui lui paraissait viable ou non, d'après une critique sévère. Malgré tout

cela, il n'était pas dogmatique; il n'affirmait pas de cette façon qui donne une en\ie irrésistible de contredire. Il parlait lentement; il hésitait; il avançait sur une idée, comme un alpiniste sur un glacier en pente, et qui, au fur et à mesure qu'il progresse, taille dans la glace une encoche où mettre son pied. Petit, mince, maigre même, il était tout esprit : chez lui, le corps était le prétexte de l'âme, et ses yeux clairs semblaient deux flambeaux bleus à pénétrer l'ombre et percer le mystère.

Mlle Lanëo se plaçait entre le prêtre et le philosophe. Elle était enthousiasme et amour. Chrétienne et métaphysicienne, l'au-delà, l'infini, l'éternité des récompenses et des peines la préoccupaient, la tourmentaient. Avec quelle anxiété tout à l'heure elle avait interrogé Granclère, et quelle émotion l'avait envahie quand le philosophe avait conclu à l'immortalité de l'âme! C'était l'espérance de revoir les êtres qu'on a aimés, le règne de la justice redevenu possible, et le bénéfice des sacrifices faits sur la terre. Mais la vie sensible

1 occopait aussi : il fallait qu'elle la gagnât pour elle et pour les siens. Elle en connaissait les nécessités, les réalités, étant en contact journalier avec des jeunes filles, pauvres pour la plupart, qui lui confiaient leurs tribulations. Dans cette vie sensible, elle aimait tout ce qui constitue une sobre élégance. D'une sensibilité extrême, d'une charité ardente, d'une volonté stoïcienne, avec son visage coloré et jeune encore sous des cheveux déjà blancs, avec ses yeux tour à tour rieurs et graves, ses mains aux doigts effilés de spiritualiste, elle était le lien entre la réalité vraie, pour parler son langage, et la réalité des apparences.

l'ami de lorsay

Et Paganès? parlez-moi de Paganès!

LORSAY

J*y arrive... Laissez-moi le temps. Paganès était assez plaisant à voir et à entendre. On le sentait osciller entre deux pôles

70 DIALOGUES d'eIER

d'attraction, du dedans, du dehors, de l'intelligible, du sensible. On se rendait compte que par l'hérédité, l'éducation, le milieu, la profession, mille liens l'attachaient à la terre, le retenaient dans le siècle. Ces liens étaient de toutes dimensions, mais il ne parvenait pas à rompre les petits, parce qu'ils étaient trop nombreux, ni les gros parce qu'ils étaient trop gros. Ce n'était pas sa faute. 11 avait été élevé dans une bourgeoisie à l'esprit voltairien sans l'esprit de Voltaire, et quand il avait eu vingt ans, Tâge où la littérature à la mode impressionne fortement un jeune homme, Técole naturaliste triomphait.

Comme il avait vu beaucoup de monde, comme il avait pas mal vécu, c'est-à-dire assez mal vécu parmi les hommes et les femmes et qu'il était assez bon psychologue, il n'avait plus beaucoup d'illusions sur la nature humaine. L'attrition entre la société et lui devenait douloureuse. « Cher monsieur Paganès d ! L'abbé Cibon le regardait avec attendrissement, car cet incroyant était plein de bonne volonté;

mais de même qu'avoir bon caractère n'est pas avoir du caractère, de même avoir de la bonne volonté n'est pas avoir de la volonté. Cependant, il y avait de la ressource : il croyait à la toute-puissance de l'amour et qu'on pouvait arriver au bien par le culte de la beauté, sous toutes ses manifestations; créature, œuvre d'art, coucher de soleil, ciel étoile. Mais il ne séparait pas Tâme du corps et s'efforçait d'accorder dans le même archétype Vénus terrestre et Vénus Uranie.

l'ami de lorsay

Il ne vous reste plus que Zizi à me faire connaître.

LORSAY

La charmante femme! Elle écoutait, elle aussi; sans doute, elle pensait à sa prochaine maternité. Fille ou garçon, elle nourrirait cet enfant, comme elle avait nourri les deux autres. Ohl sa vie à elle

était toute tracée, toute droite, tout unie : elle fondait sa morale sur quatre amours simplement.

L AMI DE LORSAY

Quatre?

LORSAY

Pas un de moins. Son mari était aux armées; elle tremblait pour lui qui ne tremblait pas ; mais elle n'eût pas supporté qu'il ne fit pas son devoir. Elle aimait son mari, ses enfants; elle était croyante et bonne Française et ces quatre amours, conjugal, maternel, divin, patriotique, s'unissaient dans son cœur. Elle n'avait qu'à obéir à leur injonction; aucun de ces amours ne lui enjoignait rien qu'elle pût jamais regretter. Elle ne cherchait pas non plus à se surpasser et ses pensées habituelles et ses occupations journalières remplissaient sa vie, comme une eau claire remplit un vase transparent... Mais midi

sonne à toutes les horloges. Je vous dis au revoir. Je déjeune tout à l'heure à la Villette avec un camarade qui fut blessé le même jour que moi, qui est maintenant chauffeur de taxi, et avec qui je suis resté en amicales relations.

Ils se serrent la main, et chacun s'en va de son côté.

Dans les derniers jours de décembre 1917. Un petit salon dans l'appartement qu'habite, quai Voltaire, Mme Servair. Elle a invité quelques personnes a un thé intime et elle cause avec Journay qui est arrivé le premier.

MADAME SERVAIR

Oui, les Cheranges sont de passage à Paris; j'ai pensé qae vous seriez content de les voir, et j'ai organisé cette réunion tout à fait dans l'intimité.

JOURNAY

Ils se conduisent très bien, les Cheranges, pendant cette guerre.

MADAME SERVAIR

Oh ! très bien. Lui, le chevalier, comme vous l'appelez, ne pense qu'à s'employer, à se dévouer, et elle, cette mondaine délicate, est devenue une dame blanche résistante et mystique.

JOURNAY

Avez- vous des nouvelles de vos fils?

MADAME SERVAIR

Oui. Le capitaine et le lieutenant sont toujours en Alsace et le caporal est à Nancy. Les secteurs sont assez calmes, en ce moment, à cause du temps. (Un silence.) Alors, si je ne vous avais pas écrit, vous auriez laissé l'année finir sans venir me voir? Ah ! vous êtes un joli lâcheur. Vous savez que j'ai failli mourir, depuis que je vous ai vu. J'ai eu une congestion pulmonaire... Je reviens de très loin.

LE THÉ n

JOURNAY

C'est épouvantable, ce que vous me dites là!

MADAME SERVAIR

Je vais bien maintenant. Mais parlons devons. Comment allez-vous?

JOURNAY

Oh 1 moi, je reviens de tout près : j'ai eu un léger rhumatisme dans le bras gauche.

MADAME SERVAIR

Sérieusement, venez plus souvent, n'abandonnez pas vos amis.

JOURNAY

Je suis le plus souvent dans le Vexin, où j'ai une mairie qui me prend beaucoup de

temps. Vous savez que je suis maire de Marville-en-Vexin : c'est une petite commune de onze cents habitants, mais c'est douze filleuls à qui j'écris régulièrement et longuement; c'est une demi-douzaine de veuves avec leurs enfants dont je suis le tuteur, .le vis beaucoup parmi mes administrés ; je m'occupe de leur bien-être, je veille à ce qu'ils aient de la farine, du charbon, du sucre! Enfin je m'efforce d'être digne du suffrage universel, — moins les femmes — , qui m'a élevé à ces modestes fonctions. Je crois que, dans ma commune, personne n'est matériellement malheureux.

MADAME SERVAIR

En ce cas, vive la commune I du moins, vive votre commune!

jouRNAY, se levant j et allant et venant.

Il est très sympathique, votre appartement... vous avez une jolie vue : la Seine, ie Louvre; j'aime ce paysage de pierre et

d'eau. (S' arrêtant devant la table où est préparé le thé.) Six lasses? qui avez-vous invité avec les Cheranges?

MADAME SERVAIR

Vous allez faire la grimace : j'ai invité Pessivioc.

JOURNAY

C'est un raseur affreux; je ne vais plus au cercle pour ne plus le rencontrer. Vous auriez dû me prévenir; j'aurais apporté mon masque contre les nouvelles alarmantes. Comment pouvez-vous voir cet oiseau de malheur?

MADAME SERVAIR

C'était un vieil ami démon pauvre mari ; et puis, c'est le parrain de mon fils aîné. Je reconnais qu'il est odieux, mais j'ai inventé contre ses propos déprimants une sorte de tir de barrage que je veux essayer

aujourd'hui. J'ai invité aussi ma nièce Glotilde. Ah! ah! votre visage s*éclaire!

JOURNAY

Ah ! celle-là fait plaisir à voir : toujours fraîche et joyeuse et traversant les événements avec cette indifférence inébranlable qui est peut-être une forme supérieure de l'adaptation au milieu.

MADAME SERVAIR

La pauvre petite, elle a une excuse : elle a été très malheureuse pendant les cinq années de son mariage avec un homme à la fois ennuyeux et léger, prodigue au dehors et avare chez lui; et, aujourd'hui, embusqué ! Elle a obtenu son divorce, l'avant-veille de la mobilisation, de sorte que, pour elle, la guerre coïncide avec la liberté.

JOURNAY

Oui, pour elle, c'est une guerre libéra-

trice, de même que la guerre de 1871 m'apparaît comme une guerre familiale. Cette année-là, j'avais dix ans, j'étais à Paris et je n'allais pas au lycée. Gomme j'avais horreur de l'internat, au milieu des restrictions de toute sorte, mangeant des animaux immondes et du pain innommable, à la grande joie de Richard Wagner, j'ai passé un hiver dur, mais charmant. J'étais chez mes bons parents, je jouais avec mes jeunes sœurs, je n'en demandais pas davantage.

Chacun traverse la guerre comme il peut et la colore selon sa propre lumière... Et votre œuvre? Vous distribuez toujours des chandails aux soldats convalescents, aux réformés ?

MADAME SERVAIU

Oui, des chandails, des caleçons, des chemises, des chaussettes, de la flanelle, des lainages. Oh! ce n'est pas une œuvre éclatante, elle ne fait pas parler d'elle, comme il convient à une œuvre qui distribue des vêtements de dessous; je ne suis pas une présidente glorieuse.

Sur ces derniers mots, Pessivioc est entré : c'est un homme très gros, d'une soixantdiine d'années^ d'une rondeur acerbe et d'un embonpoint agressif.

Les bonjours.

PESSIVIOC

Il fait un verglas terrible, je viens de tomber près du pont.

JOURNAY

Mauvais présage ! Un Romain serait rentré chez lui.

MADAME SERVAIR

Et, à part ça, Pessivioc, quelles mauvaises nouvelles apportez-vous aujourd'hui? Allons! videz votre cabas.

PESSIVIOC

Je vous demande pardon, chère amie, de

tromper votre attente; mais je n*ai rien de particulièrement attristant à vous annoncer ce soir. D'ailleurs, j'ai renoncé à ébranler votre robuste confiance et je vous étonnerai désormais par mon optimisme. Vous me permettrez cependant de constater, sur le front oriental, la faillite du rouleau compresseur et du réservoir d'hommes. L'ours moscovite paraît avoir bu de la vodka au point d'être ivre-mort. A part ça, tout va le mieux du monde : le pain est noir, le charbon est blanc, les vivres sont à des prix ridicules de bon marché et la vie va devenir d'une facilité dont nous ne nous faisons pas une idée. Nous pouvons donc attendre avec confiance le quart d'heure japonais.

JOURNAY

Il bouffonne, il emploie des expressions toutes faites et prend le contrepied de luimême.

MADAME SERVAIR

Vous n'espérez pourtant pas, Pessivioc,

après trois ans de guerre, avoir toutes vos aises! Vous ne pourrez plus vous bourrer de petits gâteaux chez les pâtissiers? Le beau malheur! Vous n'aurez plus d'essence pour votre auto? Enfin! Vous ne dînerez plus en ville, vous n'irez plus au théâtre, ou bien vous prendrez le métro : vous y serez bousculé, pressé, injurié, parce que vous êtes trop gros et que vous tenez la place de deux voyageurs ordinaires. Je ne suis pas méchante, Pessivioc, mais je suis enchantée, enchantée. Vous allez donc souffrir un peu. Qui sait! Vous allez peutêtre maigrir.

PESSIVIOC

On aurait pu commencer les restrictions beaucoup plus tôt.

MADAME SERVAIR

Ne dites donc pas ça, Pessivioc. Vous avez, dès les premiers jours, réclamé votre croissant pour votre petit déjeuner du matin.

JOURNAY

Le croissant de guerre, avec palmes!

PESSIVIOG

Naturellement, on avait des croissants partout, dans toute la France, excepté à Paris. Pourquoi cette vexation?

MADAME SERVAIR

^ Vous avez crié contre la réduction du

1 gaz, de l'électricité, contre la carte de charbon, contre tout!

JOURNAY

Mais oui, il n'a rien appris, rien compris et tout oublié.

PESSIVIOG

Si ça devait servir à quelque chose, je serais prêt à supporter toutes les gènes.

MADAME SERVAIR

Si ça devait servir 1 Mais certainement, Pessivioc, ça servira, n'en doutez pas . Enfin, vous allez vous apercevoir qa'il y a la guerre.

PESSIVIOC

Je m'en aperçois depuis quelque temps déjà. Je peux même vous dire à partir de quel jour exactement je m*en suis aperçu : 4 août 1914Î

MADAME SERVAIR

Vous vous en êtes aperçu pour tout dénigrer, pour tout critiquer, cherchant les tares et déplorant les erreurs. Vous ne faites rien, vous parlez tout le temps, vous colportez en tous lieux des potins ridicules.

PESSIVIOC

Je me rends compte des choses; je ne

suis pas comme vous qui vous cachez la tête sous votre patriotisme pour ne pas voir ia réalité; moi, je la regarde en face.

MADAME SERVAIR

Allons donc I vous ne constatez jamais les choses belles et bonnes; vous n'avez d'yeux que pour les choses vilaines ou mauvaises; vous vous êtes toujours refusé à voir ce que cette guerre contenait d'honneur, d'héroïsme... Vous prévoyez toujours le pis.

PESSIVIOC

Quelle attaque! Je ne m*y attendais pas, je ne vous disais rien.

MADAME SERVAIR

Vous êtes étonné que j'aie pris l'offensive ; mais nous entrons dans une période grave et aiguë, dans une année difficile et sans doute décisive : je ne veux plus entendre vos sombres oracles.

PESSIVIOC

Venez à mon secours, Journay.

JOURNAY

Avec plaisir, mon bon; c'est précisément ce que j'allais faire, bien qu'il n'y ait pas la moindre exagération dans tout ce que vient de dire notre amie. Vous n'êtes pas buvable, Pessivioc, pas mangeable, pas fumable; mais, du moins, vous ne trompez pas votre monde; avec vous on sait à quoi s'en tenir, et je vous préfère à ces gens soidisant pleins de foi, mais qui corrigent, à chaque instant, leur optimisme par quelque remarque désobligeante ou quelque doute sournois ; tandis que votre mauvaise humeur à vous est découverte et constante.

PESSIVIOC

Après tout, si vous estimez qu'il y a de quoi se réjouir!

MADAME SERVAIR

Non, mais il y a de quoi admirer, espérer, s'attendrir; il est même permis parfois de sourire... Vous n'avez pas le sourire.

PESSIVIOC

Voilà une expression stupide : avoir le sourire! A quoi ça correspond-il? Je ne comprends pas.

JOURNAY

Vous ne pouvez pas comprendre. Tenez, l'autre soir, dans le métro, j'ai pensé à vous, Pessivioc. J'avais dîné chez des amis, rue de Bellechasse, et dans ce quartier, près de la Seine, il faisait un brouillard épais. J'avais pris le métro et, à une station, est monté un couple inattendu : une mariée, une jolie brune avec sa robe blanche et, au corsage et dans les cheveux, de la fleur d'oranger; et le marié, maréchal

des logis de hussards, un joli garçon blond, costume bleu horizon tout neuf, portait le bouquet.

MADAME SERVAIR

Ça devait être charmant!

JOURNAY

Charmant! Tout le monde était très content ; la bienvenue leur riait dans tous les yeux. Seule une vieille dame a observé, à propos de la jeune femme, que ce vl était pas une tenue pour aller dans le métro^ qu*on prenait une voiture, etc.

PESSIVIOG

Cette parabole doit avoir une signification, cher ami. Qui vous a fait penser à moi dans tout cela? Ce n'est pas la mariée, j'imagine, ni le maréchal des logis?

JOURNAY

Non, mais assurément la vieille dame grincheuse, qui n'avait pas compris toute la gentillesse de cette scène, qui n'avait

pas réûéchi que, par ce brouillard épais, ces enfants n'avaient pas pu trouver de taxi; enfin, qui n'avait pas eu le sourire et qui devait être une damnée pessimiste.

Sur ces derniers mots, M. et Mme de Cheranges sont entrés. Les bonjourSf considérations météorologiques, Le froid, la neige, le verglas; variations sur le plaisir de se revoir après une longue séparation; propos des premières minutes qui établissent solidement ces points : Mme de Cheranges, infirmière-major dans un hôpital d'Orléans, a pris quelques jours de congé qu'elle vient passer à Paris; les Cheranges sont descendus à l'hôtel, jugeant inutile de réveiller pour si peu de temps leur appartement qui dort. Cependant, Mme Servair a sonné la femme de chambre, qui a apporté le thé.

MADAME SERYAIR

Nous allons prendre le thé ; nous n'attendons pas ma nièce Clotilde... elle arri-

vera à six heures et demie, sept heures, comme avant la guerre. Oh! c'est un thé très simple... vous n'avez pas de gâteaux... simplement du pain grillé et du beurre.

MADAME DE CHERANGES

C'est très suffisant.

MADAME SERVAIR

Prenez donc un siège, Pessivioc... approchez ce petit fauteuil, qui est près de la fenêtre... vous serez plus confortable.

Pessivioc a pris le siège désigné ; mais, à peine s'est-il assis qu'on entend un craquement. Le meuble et Vhomme s'effondrent. Journay et Cheranges aident Pessivioc à se relever.

JOURNAY

Mauvais présage : un Romain serait rentré chez lui.

MADAME SERVAiR, tout en riant.

Mon pauvre ami, vous ne vous êtes pas fait mal au moins?

PESSIVIOC

Aucunement; au risque de faire cesser soudain ce rire sain et clair, je ne me suis pas fait le moindre mal. Mais vous devriez surveiller votre mobilier ; l'heure est venue pour lui des réparations nécessaires.

MADAME SERVAIR

Ne m'en parlez pas : la guerre est arrivée au moment où je voulais faire remettre mon appartement en état. Tout est ici usé, archi-usé. Cet été, je n'ai même pas osé faire déposer mes rideaux, ils seraient tombés en loques et mes tapis montrent la corde. J'en suis honteuse.

MONSIEUR DE CHERANGES

Soyez-en fière, au contraire, cela prouve

que vous ne vous enrichissez pas pendant la guerre.

MADAME SERVAIR

Ah ! grand Dieu, non. J'ai même été longtemps à croire qu'il y a des gens qui s'enrichissent, qui peuvent penser à s'enrichir. Il paraît qu'il y en a pourtant, qu'on achète des bibelots, des tableaux, des perles, des pierres et que l'argent circule avec une facilité incroyable. Je n'en reviens pas.

JOURNAY

Non pas l'argent, madame, mais des billets, de petits billets, de petites valeurs extrêmement mobiles et résolument fiduciaires. Cela va et vient, se plie et se déplie et s'envole au gré de la moindre fantaisie.

PESSIVIOC

Aussi, tout est hors de prix.

JOURNAY

Tout est pour rien au contraire. Quand on pense qu'on a de la viande, de la volaille, des chaussures, des vêtements, contre ces petits papiers la plupart du temps déchirés, crasseux, ignobles! Vous ne trouvez pas cela merveilleux?

MONSIEUR DE CHERANGES

On prévoit qu'on en arrivera bientôt aux échanges en nature. On échangera directement du blé contre du charbon, du minerai contre des oranges.

JOURNAY

On a même déjà commencé : nous rejoignons les temps homériques, car personne ici, j'aime à le croire, n'ignore que la monnaie fut inventée en Lydie, vers le milieu du vii« siècle, sous le règne de Gygès, à

qui son prédécesseur, le roi Candaule, avait montré sa femme toute nue, ce qui, d'ailleurs, n'a aucun rapport. Ainsi, par un excès de civilisation, l'humanité revient à ses mœurs primitives.

PESSIVIOC

A votre place je ne serais pas tranquille, Journay ; vous allez mourir de faim ; contre quoi échangerez-vous vos paradoxes? Il est certain que nous vivons dans le plus grand désarroi, dans une sorte de vertige, de folie. Toutes les valeurs sont renversées; c'est un gaspillao;e insensé. Mais quand il faudra compter! L'humanité va être pauvre, les conditions de la vie vont être changées pendant des années, peutêtre un siècle. Une telle guerre équivaut à une convulsion cosmique. Allez! Journay, vous ne plaisanterez pas toujours.

MONSIEUR DE CHERANGES

Je crois bien que notre ami Journay

plaisantera devant la mort même : il ne rendra pas le dernier soupir, mais le dernier mot. La bonne humeur, à ce degré-là, est une sorte de stoïcisme.

PESSivioc, qui suit son idée.

Croyez-moi j nous n'allons pas entrer comme ça, de plain-pied, dans la paix.

D abord, nous serons accablés d'impôts, et le capital sera poursuivi jusque dans ses derniers retranchements.

MADAME DE CHERANGES

Le capital devra prouver sa reconnaissance envers ceux qui l'auront défendu.

PESSIVIOC

Mais les riches ne sont pas les plus nombreux, madame, et c'est le grand

nombre qui fait le principal rendement des impôts.

MADAME DE CHERANGES

Je n*entends rien à ces choses-là, monsieur; mais j'estime que les riches doivent donner l'exemple ; leur contribution n'est peut-être pas considérable, au point de vue fiscal, en revanche, leur bonne volonté, au point de vue moral, social, est essentielle.

PESSIVIOC

Ah ! si vous mêlez le sentiment à ces questions.

MADAME DE CHERAjSGES

Depuis trois ans, j'ai appris à connaître le peuple que je ne connaissais pas du tout, je l'avoue à ma honte ; depuis trois ans, je vis avec des soldats blessés et, chaque jour, je les admire comme au pre-

mierjour; je ne suis pas blasée. Alors, je trouve qu'on ne fera jamais assez pour eux, pour leurs enfants.

PESSIVIOC

Soyez tranquille, madame, vos vœux seront comblés. Voilà déjà les successions qui en voient de sévères I

MADAME SERVAIR

Qu'est-ce que ça peut vous faire, Pessivioc? Vous n'avez pas d'enfants, pas de neveux; vous n'avez même jamais fait de folies pour les femmes. Vous n'avez personne à qui laisser votre fortune.

MADAME DE CHERANGES

Qu'importent les impôts, si nous avons la victoire ! Si la méchanceté boche n'est pas triomphante, ça m'est égal d'être pauvre. D'abord, tous mes amis le seront aussi, car je n'en connais aucun qui se soit

100 DULOGUES d'hier

enrichi pendant cette guerre. Ce qui m'ennuierait, ce serait d'être la seule; mais si on est plusieurs !

JODRNAY

Plus on est de pauvres, mieux on vit!

MADAME DE CHERANGES

Nous avons parlé souvent de ces choses avec Hector; nous irons vivre à la campagne. C'est une affaire décidée. Si les temps deviennent trop durs, nous habiterons toute l'année les Vergues et nous finirons nos jours dans la culture de la terre et de nous-mêmes.

PESSIVIOC

Si on vous laisse les Vergues !

MADAME DE CHERANGES

Ah I bien entendu, si on nous laisse la ™

vie aussi.

LE TnÉ 101

PESSivioc, qui suit son idée.

Avant que l'équilibre se rétablisse, il y aura des oscillations terribles.

MADAME SERVAIR

Mais qu'est-ce que ça peut vous faire, Pessivioc, puisque, quoi qu'il arrive, vous sortirez indemne?

PESSIVIOC

A quoi voyez-vous cela?

MADAUE SERVÂIR

Parce que vous avez de la chance.

PESSIVIOC

Une chance qui consiste à m'effondrer, à chaque fois que je veux m'asseoir sur un fauteuil...

MADAME SERVAiR, qui est repartie dans un fou rire.

Oh! chaque fois... c'est un accideut. .. Vous m'en voyez encore toute confuse.

PESSIVIOC

Oui, oui, vous avez la confusion gaie; la bonne humeur est une sorte de stoïcisme. N'empêche que voilà deux fois que je tombe aujourd'hui.

JOURNAY

Vous êtes tombé deux fois, mais vous ne vous êtes pas fait mal.

PESSIVIOC

Vous le regrettez?

JOURNAY

Non, mais un optimiste se serait cassé

un bras ou une jambe. Mme Servair a raison : vous avez de la chance, la chance bien connue du pessimiste. Il ne vous arrive jamais rien, parce que le malheur respecte en vous un de ses meilleurs prophètes. Il atout intérêt à ménager les gens comme vous, le malheur. 11 se conserve ainsi des annonciateurs, des hérauts. Vous prévoyez, pour après la guerre, des choses terribles; mais vous passerez à travers, comme dans un fauteuil ; vous surnagerez, en geignant, parmi les innocentes victimes.

MADAME DE CHERANGES

Ce sera nous, les innocentes victimes.

Mais on n'est jamais complètement innocent, du seul fait que le sort vous fit naître parmi les privilégiés, qu'on a reçu une certaine instruction, une certaine éducation, qu'on a joui de biens qu'on n'avait pas personnellement acquis, alors qu'il y a dans le monde tant de misère. Il faut bien que cela se paye de temps en temps, et tant pis si Ton est parmi ceux qui payent.

MONSIEUR DE CHERANGES

Ma femme a soif du martyre. Elle ne s'est jamais consolée d'être infirmière à Orléans : elle aurait voulu servir dans un hôpital du front, panser sous les obus, descendre avec ses blessés dans les caves...

Sur ces derniers mots, Clotilde est entrée, Cloclo pour les intimes. C*est une jeune et jolie personne, vêtue d'une façon très élégante. Les bonjours; considérations météorologiques : le froid, la neige, le verglas ; quelques questions et quelques réponses confirmant que Mme de Cheranges a pris quelques jours de

. congé..., etc.

MADAME SERVAIR, à SŒ ïllèce.

Prendras-tu une tasse de thé, Cloclo ?

CLOTILDE

Volontiers, matante : j'ai même apporté mon sucre.

Elle tire de son petit sac en perles une petite boîte en or.

MADAME SERVAIR

Ma nièce a toujours le dernier bibelot et le dernier chapeau.

JOCRNAY

La prochaine fois, elle apportera son pain dans une petite huche eji bois de calambourg et son charbon dans un petit seau en argent à son chiffre.

CLOTiLDE, soupirant.

Espérons que nous n'en arriverons pas là. Enfin! s'il le fallait...

JOURNAY

Et qu'y a-l-il de nouveau, madame Gloclo? Parlez-nous un peu de l'avenir; rassurez-

nous, car Pessivioc prévoit des choses terribles. Que disent les cartes?

CLOTILDE

Ne m'en parlez pas... je viens d'avoir une émotion forte. Avant de venir ici, je devais consulter la fameuse Olympia avec qui j'avais rendez-vous; la concierge m'a dit qu'elle était morte subitement, ce matin.

JOURNAY

Olympia aurait bien dû vous prédire sa mort : ça vous aurait évité un dérangement. Où allez-vous prendre votre avenir maintenant?

CLOTILDE

Je vous assure qu'Olympia m'a dit souvent des choses extraordinaires!

JOURNAY

Ces personnes-là disent toujours des

LE TDÉ 107

choses extraordinaires. J'ai connu un liseur de pensées qui faisait un tour merveilleux : seulement, il ne s'en doutait pas. Cela se passait en Savoie ; cet homme opérait dans les hôtels des stations alpestres et, chaque soir, quand il avait bien lu dans les pensées des pensionnaires de l'hôtel, il annonçait qu'il allait faire une tombola. Aussitôt, deux ou trois vieilles dames annonçaient à voix haute qu'elles allaient chercher leur porte-monnaie ; elles montaient dans leur chambre et ne redescendaient pas. Escamotage de vieilles dames ! c'est un tour magnifique ; mais le devin ne songeait pas à s'en vanter.

' CLOTILDE

; On ne sait jamais si vous plaisantez ou

1 si vous parlez sérieusement.

bl^ JOURNAY

Je raconte une histoire vraie.

CLOTILDE

Et VOUS, madame de Cheranges, êtesvous sceptique?

MADAME DE CHERANGES

Pour les cartes, je suis on ne peut plus sceptique; mais je crois à la télépathie. Dans ce domaine, j'ai connu des choses vraiment extraordinaires. J'ai eu de tels pressentiments, de tels avertissements, des visions si précises que là je ne nie rien. Nous sommes enveloppés de mystère, mais dont les voiles sont déchirables, entr'ouvrables. Je crois qu'il y a de l'inconnaissable provisoire, mais qui peut être connu demain. Je crois, je crois... mais non, il ne faut pas trop penser à ces choses... Vous avez un joli manteau, Clotilde ; vous êtes toujours habillée à ravir.

JOURNAY

La mode a beaucoup de peine à la suivre.

LE THÉ i09

CLOTiLDE, de cet air grave que prennent parfois les femmes quand il s'agit de leur habillement.

J'avais la fourrure... sans cela, vous pensez bien...

MADAME SERVAIR

Vous rappelez-vous, Julie, dans les premiers jours de 1915, notre étonnement, quand nous avons vu sur les boulevards la première jupe courte? Comme c'est loin, déjà! Maintenant, la mode a repris son train, ses fantaisies, ses exigences, comme avant la guerre.

CLOTILDE

Oh I comme avant la guerre, pas précisément! D'abord on ne fait pour ainsi dire pas de robes habillées, de robes du soir : on sort si peu ! Et des réceptions et des dîners, je crois qu'il y en aura de moins en moins.

MADAME SERVAIR

Que tout le monde fasse donc comme moi. Depuis les premiers jours de la guerre, je vis comme si j'étais en deuil. Je n'ai pas dîné une seule fois en ville, je ne suis pas allée une seule fois au théâtre...

PESSIVIOC

Paris serait gai, si tout le monde était comme vous... et les affaires marcheraient bien !

MADAME SERVAIR

Oh! elles marchent sans moi. Je m'en aperçois bien quand je passe devant les marchands de comestibles : ils n'ont jamais eu plus de clients.

JOURNAY

C'est la guerre, et, dans les périodes de

guerre, on a toujours constaté une recrudescence des appétits, un besoin de jouissances matérielles, immédiates : on mange, on boit, on joue, on aime, dans tous les milieux, dans toutes les classes. On aime beaucoup, et les femmes, trop nombreuses par rapport aux hommes, sont obligées de se parer davantage pour être choisies. Elles font vers la coquetterie et la parure des efforts qui ne leur coûtent aucun effort, et la mode, malgré le malheur des temps, a bientôt retrouvé, grandes et petites, ses prêtresses. On ne veut pas penser, réfléchir. Les théâtres donnent des pièces joviales ou des exhibitions dégrafées. Il y a, au fond de tout cela, le problème du lendemain, un côté « après nous la fin du monde » et « c'est toujours ça de pris », très caractéristique des époques troublées.

MADAME SERVAIR

C'est un état d'esprit que je ne comprends pas; il me semble qu'on devrait, au

contraire, se recueillir, se priver, faire oraison et pénitence.

PESSIVIOC

Vous êtes une exception : vous vous enivrez de restrictions, vous volez audevant des privations ; vous ne faites pas de feu dans votre cheminée, sous prétexte que vos fils ont froid au front, et le résultat est que vous avez attrapé une bronchite, tandis qu'aucun de vos fils n'a eu seulement un rhume. Si vous les aviez consultés, ils vous auraient conseillé de vous chauffer.

JOURNAY

Chauffe-toi^ civil, chauff*e-toi I

PESSIVIOC

Croyez-moi, il y a des sacrifices inutiles.

MADAME DE CHERANGES

On se prive, on se mortifie, parce que d'autres souffrent, par un sentiment profond de sympathie, par un besoin, un désir de communion dans la souffrance; on se prive aussi, parce que d'autres jouissent à l'excès et, alors, c'est par un désir de rachat, un sens de compensation; on travaille, selon sa place et sa force, à maintenir un certain niveau dans l'humanité.

JOURNAY, d Clotilde.

Et vous, madame, qu'en pensez-vous ?

CLOTILDE

Je pense que se priver d'une chose par esprit de mortification, c'est reconnaître qu'on attache une trop grande importance à cette chose. Par exemple, si on croit accomplir une action méritoire en se privant de marrons glacés, n'est-ce pas recon-

naître qu'on aime les marrons glacés d'une façon déréglée ? Il convient donc d'en manger, pour se prouver à soi-même qu'on n'y attache pas un tel prix, qu'on ne les considère pas comme une monnaie de rédemption, et même pour marquer le mépris qu'on en a. Voilà ma théorie : je vous la donne pour ce qu'elle vaut.

MADAME SERVAIR

On peut aller loin avec ce système-là.

JOURNAY, entre haut et bas, à Clotilde.

J'abonde dans votre sens, chère madame : ainsi, moi, je n'attache aucune importance aux choses de l'amour. Si, de votre côté, vous n'y attachez pas plus d'importance <jn aux marrons glacés, nous pouvons nous «uleudre à merveille.

CLOTILDE

Ahl l'amour, c'est autre chose : j'y attache une grande importance.

JOURNAY

Alors, VOUS vous en privez?

CLOTILDE

Je ne dis pas cela; mais j'entends que mon partenaire y attache une importance au moins égale.

Pendant queJournay et Clotilde écha,ngentkvoix basse ces propos, Mme Servair demande aux Cheranges : « Comment ils ont trouvé Paris ? »

MADAME DE CHERANGES

Je l'aime surtout le soir : cette ville dans l'ombre, ces boutiques aux devantures micloses, avec leurs lumières tamisées, l'obscurité complète dans certains quartiers, c'est une impression très belle ; j'aime ces heures où Paris n'est pas comme avant la guerre, où l'on sent une différence.

PESSIVIOC

Oui, mais c'est bien désagréable. L'autre soir, j'ai manqué de me casser les jambes dans une poubelle.

JOURNAY, qui est rentré dans la conversation.

Bravo !

Merci !

PESSIVIOC

JOURNAY

Bravo, parce que vous ^y^Tmanqué; c'est ce que je disais tout à l'beure : vous avez la cbance du pessimiste; il ne vous arrive jamais rien, et le malbeur vous ménage.

MADAME SERVAIR

Enfin l'esprit, la tenue de Paris, comment les avez-vous trouvés?

MONSIEUR DE CHERANGES

C'est l'esprit et la tenue d'une ville de r arrière, de la plus grande ville de l'arrière; c'est un mélange de travail et de plaisir, de désintéressement et de gains, d'altruisme et d'égoïsme, de simplicité et de luxe. C'est forcé: songez donc 1 trois millions d'habitants réunis sur quelques kilomètres carrés. Quelle variété, quelle diversité de types, de caractères, d'intérêts, d'occupations et de préoccupations I Trois millions d'àmes, cela fait au moins une vingtaine d'Ames, avec la majuscule.

MADAME SERVAIR

Mon fils, le capitaine, qui est venu dernièrement en permission, n'a pas trouvé en général les gens très allants.

JOURNAY

Cela dépend des gens qu'il a vus; etpuis^

trois millioas de civils ne peuvent pas marcher du même pas qu'une compagnie de chasseurs. Mêlez-vous à la foule, sur les boulevards, par un beau dimanche.

Pour un bon marcheur, c'est un supplice. Le pas de la foule est toujours lent, parce qu'elle contient des enfants, des vieillards, des infirmes et, en ces temps-ci, hélas ! des blessés, des amputés avec leurs béquilles. Ils ne sont pas les plus nombreux, mais ils suffisent à retarder la marche. Peut-on bousculer un aveugle ou une femme qui porte un bébé? Or, une population comme celle de Paris contient, moralement, tout ce qui correspond à des enfants, des vieillards ou des invalides, et quelques profiteurs, quelques égoïstes, quelques pessimistes suffisent à donner au flot une allure moyenne et un rythme médiocre.

MADAME DE CHERANGES

Tandis qu'au front, il n'y a qu'une seule âme et une seule allure.

MQNSIEUR DE CHERANGES

On ne peut pas comparer l'arrière et le front ; ce sont deux éléments distincts. Lorsque j'étais enfant et que mes parents me conduisaient, l'été, aux bords de la mer, je demeurais souvent, pendant des heures, sur le rivage, en me disant : « Là finit la terre, là commence la mer : si je fais un pas de plus , j'aurai les pieds mouillés; cinquante pas, je serai noyé ». et je trouvais cela merveilleux. Eh ! bien, tous ces temps-ci, je vais souvent au front de l'Aisne pour Tinstallation de mes cantines militaires et, à chaque fois que j'arrive dans une certaine zone que j'appellerai la zone frontale, si vous voulez, j'éprouve la sensation que j'éprouvais, enfant, aux bords de la mer. Il y a une étroite bande de terrain qui fait la démarcation entre ces deux éléments : le front et l'arrière.

JOURNAY

Si on fait quelques pas en avant, on a les pieds mouillés.

MONSIEUR DE CHERANGES

On a surtout râoae trempée, car c'est tout à fait un autre élément qui commence, une autre atmosphère, un autre monde qui vous enveloppe, vous pénètre et vous compose; c'est une autre série de visions, de sensations et d'idées ; on a l'impression qu'on est devant une nouvelle espèce d'hommes qui vivent une partie du temps au grand air, l'autre partie dans des cavernes, dans des creutes, dans des caves, au milieu des ruines de villages détruits, de villages de communiqués aux noms célèbres; des hommes qui vivent une vie primitive et guerrière, mais avec des canons, des mitrailleuses, dans un réseau de fils télégraphiques et téléphoniques ; une vie primitive avec tous les progrès de la science, dans le seul sens de la destruction ; une nouvelle espèce d'hommes bleus et casqués; et, quand ils ont leur masque contre les gaz asphyxiants, on songe aux habitants d'une autre planète, et ils peu-

vent vivre pendant des heures, pendant des jours, sans manger, sans dormir, dans la fumée et dans le feu ! Les plus jeunes de ces hommes sont dans les tranchées ; les plus vieux réparent les routes, convoient les vivres et les munitions; ou bien ils travaillent sur d'anciens champs de bataille dont la terre bouleversée est comme une mer brune qui aurait été figée au moment de sa plus grande agitation, pendant une effroyable tempête. Groupés ou isolés, tous ces hommes sont à leur poste, en viennent ou s'y rendent, avec une conscience qui est devenue de l'inconscient.

Les morts sont aussi pargroupes ou isolés. Ici, sur ce plateau, un cimetière aux rangs pressés, serrés; là, au fond d'un ravin, une tombe solitaire. J'ai vu l'autre jour deux de ces tombes, toutes fraîches ; on m'a expliqué : des territoriaux empierraient la route, des vieux, des pépères ; un obus venait d'éclater, tuant deux hommes. Alors leurs camarades avaient creusé deux petites fosses, planté deux croix, inscrit deux noms, puis ils avaient repris tranquil-

lement leur travail. Aventure banale, journalière. Oui, une nouvelle espèce d'hommes résignés, admirables.

JOURNAY

Ce sont pourtant des hommes comme nous qui vivent cette vie-là! Est-ce possible?

MONSIEUR DE CHERANGES

Dernièrement, avec mon ami le général François, chez qui je descends toujours et qui connaît bien la psychologie du soldat, nous avons recherché les composantes du poilu, pour parler le langage moderne. 11 y a d'abord la Loi : un homme cultive son jardin ou son champ ; un soir d'été, l'ordre de mobilisation est affiché et, le lendemain, l'homme quitte ses amours, ses affections, ses travaux, ses plaisirs, pour rejoindre son régiment. S'il n'y avait pas la Loi, quelque généreuse que fût sa cause, la France aurait-elle trouvé cinq millions

de défenseurs? Le général ne le croit pas. Cinq cent mille volontaires, peut-être. H y a donc d'abord la composante-obligation.

Dans le combat, on connaît les principales composantes du soldat français : c'est d'abord la race, c'est-à-dire un courage naturel, congénital, qui n'attend qu'une occasion pour passer de la virtualité à la virtuosité ; puis viennent l'amour-propre, la peur de paraître avoir peur, le cran, le mordant; ensuite, l'esprit de corps, c'està-dire la discipline, l'émulation, le désir de faire mieux; enfln, pour tout résumer, l'honneur. Mais pour que les hommes tiennent, pendant de si longues étendues de temps entre les combats, il y a la composante-nécessité : chacun sait que c'est une question de vie ou de mort pour la France, et pourrait-on vivre esclaves des Boches? C'est encore la composante-idéal : on a le beau rôle, on n'est pas les agresseurs, on est les soldats du droit, de la liberté, de la civilisation. Joignez à cela l'entraînement, l'endurcissement, l'endurance, la présence continuelle du danger: (attention I il faut

défendre sa peau), mais Thabitude aussi du danger : (ne nous frappons pas, que ridée de la mort ne nous empêche pas de vivre, démanger, de boire, de fumer, de dormir et même de rire). Ajoutez la camaraderie, la solidarité, la résignation, le fatalisme. C'est tout cela qui fait que, depuis plus de trois ans^ ces hommes sublimes tiennent dans les tranchées, dans la boue, dans la monotonie tragique d'une guerre longue et dure et, somme toute, pas belle, dans l'ennui, dans les misères de toutes sortes, tiennent à la même place, sur le sol de la patrie envahie, sans l'attrait du changement et de la nouveauté, sans le réconfort du pays conquis : ce qui est prodigieux, ce qui est bien plus difficile que d'être brave au milieu des combats et ce qui ne s'était jamais vu!

Un silence.

MADAME SERVAIR

Ah ! comment peut-on, comment ose-t-

LE THÉ 12o

on se plaindre, quand on songe aux soldats ? Pessivioc, vous devriez accompagner M. de Gheranges dans une de ses tournées.

MONSIEUR DE CHERANGES

Oui, il faudrait que les gens puissent voir, se rendre compte. Si M. Pessivioc se promenait, un soir, dans les rues désertes d'une ville du front, bien bombardée, bien amocbée, parmi les maisons en ruines, dans les rues sans gaz, sans électricité; s'il errait autour d'une cathédrale béante, éventrée, tandis que les grosses pièces ne cessent de tonner au loin, il trouverait que Paris est une ville très supportable. Il découvrirait même d'autres choses et, par exemple, que la vie, sa propre vie, n'est pas essentielle, quand on songea tous ceux qui, chaque jour, risquent et offrent si simplement la leur.

JOURNAY

Des civils, même les meilleurs, n'ont

pas toutes les composantes que vous venez d'énumérer. D'abord, ils n'ont pas la composante-obligation; ensuite, ils sont loin du danger. La tenue et le moral d'une ville sont fonction de sa distance au front. C'est si vrai que, dans les premières semaines de la guerre, lorsque, par la ruée brusque des Allemands, Paris s'est trouvé soudain dans la zone des armées, il a été très bien, tout prêt au sacrifice, s'attendant au pillage, à rincendie, au massacre, au pis. Et rappelez-vous l'automne de 1914 qui fut moralement magnifique. C'est que Paris venait d'échapper au plus grand danger qu'il eût jamais couru. Alors, d'avoir traversé les mêmes angoisses, cela avait créé, entre les citoyens et les classes, de la fraternité, de la charité, de l'altruisme, de la gentillesse. Paris était vibrant des grandes émotions : il avait vu la mobilisation, puis les premiers réfugiés, puis les premiers blessés. Il y avait, de Paris à ses défenseurs, un courant d'admiration et de tendresse. Il n'était pas habitué.

MADAME SERVAIR

Pourtant, les circonstances n'ont pas changé. La France n'est-elle pas toujours envahie? N'est-ce pas une question de vie ou de mort pour notre pays? Pouvons-nous être esclaves des Boches? Si nous n'avons pas toutes les composantes du poilu, nous en avons quelques-unes communes, il me semble, et nous devrions en avoir une principale, c'est-à-dire notre pensée constante vers eux. Pour moi, je ne peux pas rester plus de dix minutes sans penser à eux.

PESSIVIOC

Vous avez trois fils aux armées?

MADAME SERVAIR

Si mes fils n'étaient pas soldats, croyezvous que je ne penserais pas aux soldats?

JOURNAY

Parce que vous avez de la sensibilité et de l'imagination.

MADAME SERYAIR

Tont le monde a de la sensibilité.

JOURNAY

Mais tout le monde n'a pas d'imagination. En général, on a de la sensibilité, mais elle est immédiate : on s'apitoie sur le malheur que l'on voit, on a de la commisération pour la misère que l'on touche. Mais, pour penser de loin à ceux qui souffrent, à ceux qui meurent, pour se représenter de la souffrance, des ruines, des villages dévastés, des familles errantes, il faut de l'imagination, et c'est beaucoup moins courant.

MONSIEUR DE CHERANGES

C'est ce que je disais tout à l'heure; et

LE TDÉ 129

je trouverais beaucoup plus d'aide pour mes cantines, si les gens pouvaient voir ce qu'est la vie de ces malheureux, dans des régions dévastées, où il n'y a plus rien, rien. Nous voudrions construire des baraquements où ils trouveraient de quoi lire, de quoi écrire, des boissons chaudes, du feu, et de la lumière, surtout, de la lumière. Songez qu'en cette saison il fait nuit à quatre heures et qu'ils rentrent sous la terre, dans des trous, dans des sapes. Mais vous avez raison, la plupart des gens qui ne voient pas ne peuvent pas imaginer.

JOURNAY

11 y a quelques jours, avant les restrictions, j'avais emmené mon neveu, qui était en permission, prendre le thé aux Ambassadeurs. A la table à côté de nous, il y avait deux dames, une brune, une blonde, et, comme elles causaient très haut, nous les entendîmes d'abord et bientôt, nous les écoutâmes. Elles parlèrent assez longtemps

du tailleur classique et du tailleur fantaisie! Puis elles parlèrent d'une de leurs amies qui est à Bar-le-Duc. Cependant des garçons circulaient, offrant sur des plateaux des sandwichs et des pâtisseries.

Vous savez, disait la brune, que Bar-le- Duc est très bombardé? [Hop! wie bonne gorgée de chocolat). — Oui, il paraît, disait la blonde. [Un petit sandwich au jambon). — Alors cette pauvre Alice vit dans les caves de sa maison, reprenait la brune, où elle s'est installée avec ses enfants et ses domestiques. [Un petit éclair au café). — Ce doit être une vie épouvantable, accordait la blonde, dont la physionomie n'offrait aucun des signes de l'épouvante, mais qui avalait prestement une petite tarte à l'abricot. — Une maison, à côté d'elle, s'est effondrée, repartait la brune, et deux pauvres vieux ont été ensevelis sous les décombres. {Et hop ! encore une gorgée de chocolat). — Je vous fais grâce du reste ; ce dialogue, à la fois douloureux et comique, a duré une demiheure.

LE TnÉ 131

PESSIVIOC

Et cette parabole signifie que?...

JOURNAY

Elle signifie que ces fiv'6'clockenses avaient probablement de la sensibilité, puisqu'elles avaient de la sensualité et que, le plus souvent, ces deux choses vont de pair, mais elles n'avaient pas d'imagination. Notez que si elles s'étaient trouvées à Bar-le-Duc, elles auraient été capables de pitié, de bravoure et même d'héroïsme; elles auraient volé au secours des deux pauvres vieux ensevelis sous les décombres de leur maison; mais elles étaient à Paris, aux Ambassadeurs, bien tranquilles, trop tranquilles, et elles se bourraient de petits gâteaux, en parlant des tribulations de la pauvre Alice.

MONSIEUR DE CHERANOES

Vous dites bien : dans ces villes cour-

tamment menacées, les civils ont un moral excellent; ils ont acquis quelques composantes du poilu.

JOURNAY

Si Paris se trouvait à nouveau dans la zone des armées, il serait à nouveau en état d'enthousiasme et de grâce; il serait à la hauteur des circonstances...

Journay allait partir dans des développements, lorsque soudain, Mme de Cheranges, silencieuse, absente depuis quelques minutes, jette un cri.

MADAME SERVAIR

Qu'avez-vous, Julie?... Vous êtes toute pâle.

MONSIEUR DE CHERANGES, à sa femme.

Vous êtes souffrante, mon amie?

LE TDÉ 133

MADAME DE CHERANGES

Bonard est mort!... Bonard est mort!

MONSIEUR DE CHERANGES

Bonard?,.. Pourquoi voulez-vous?...

MADAME DE CHERANGES

Je vous dis qu'il est mort... Je viens de le voir, je viens de le voir... Cette sorte d'avertissement ne me trompe jamais.

MADAME SERVAIR

Mais de qui parle-t-elle?

MONSIEUR DE CHERANGES

D'un de ses blessés, un petit paysan, un enfant charmant auquel elle s'était attachée; il avait eu une balle dans le poumon, il était guéri...

MADAME DE CHERANGES

Non, non, il n'était pas guéri : il faisait de la fièvre quand nous sommes partis. Je n'aurais pas dû partir... Si j'avais été là, ça ne serait pas arrivé.

MONSIEUR DE CHERANGES

Je vous en prie, vous ne savez rien encore. Nous allons téléphoner à l'hôpital, pour vous rassurer.

MADAME DE CHERANGES

Oh! je sais d'avance ce qu'on nous répondra. Je l'ai vu... je vous dis que je l'ai vu.

Monsieur et maidame de Cheranges disent rapidement au revoir et sortent.

Journay et Pessivioc ne tardent pas h les suivre. Clotilde reste seule avec Mme Servair.

MADAME SERVAIR

Cette Julie de Cheranges, quelle âme ardente ! Comme elle a le sentiment du devoir et le sens des responsabilités! Elle exagère même, car si ce petit soldat devait mourir, sa présence, ses soins ne l'auraient pas sauvé.

CLOTILDE

Mais elle le croitl

MADAME SERVAIR

Cet avertissement à travers l'espace, cet émoi, comme tout cela est étrange et beau!

CLOTILDE, les yeux pleins de larmes.

Ma tante, j'ai un conseil à vous demander. Je voudrais être infirmière;

13G DIALOGUES d'hier

MADAME SERVAIR

Cette idée t'a prise tout à coup?

CLOTiLDE, très simplement.

Oui, tout à coup. J'écoutais M. deCheranges, et j'ai bien compris tout ce qu'il disait, quand il parlait de la vie de ce s hommes. Je crois que j'ai de la sensibilité et de l'imagination. Et je pensais que vous tous qui étiez ici, sauf Pessivioc, vous aviez une occupation, que vous faisiez quelque chose pour les soldats. Oui, faire quelque chose pour eux, tout est là.

MADAME SERVAIR

Mais, ma pauvre enfant, infirmière, c*est très fatigant, très dur. Auras-tu la constance, la force? N'es-tu pas dupe de ta conversion subite? Je pourrais te prendre auprès de moi^ dans mon œuvre. Tu distribuerais des vêtements aux soldats, tu

LE TDÉ 137

leur parlerais, tu t'occuperais d'eux. {Clotilde ne répond pas.) Non, tu ne trouves pas ça assez difficile?

CLOTILDE

Je suis jeune, ma tante, je désire être infirmière... à moins qu'il ne soit trop tard.

MADAME SERVAIR

11 n'est jamais trop tard. Mais ôte ton chapeau ; tu vas dîner avec moi et nous parlerons de ta vocation.

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