‹ Dialogues d'hierChapitre 2 sur 15 · L'ALERTE · texte numérisé non relu

L'ALERTE

Un beau soir de mai 1918, la place de l'Opéra; les dix coups de la vingt-deuxième heure sonnent aux horloges; le perron du monument est désert, et les statues collées contre Védificet l'Idylle, le Chant, le Drame, la Cantate, ainsi que les groupes de la Musique et de la Poésie lyrique échangent leurs impressions. Le groupe de la Danse, enfermé sous un appareil protecteur, ne prendra pas part a la conversation.

l'idylle, sous le médaillon de Bach.

Le beau ciel!... Pas un nuage... les étoiles brillent comme des diamants... Jln pourraient bien venir ce soir.

LE DRAME, SOUS le médaillon de Pergolèse.

Ou essayer de venir. Rien ne dit qu'ils réussiront. On veille. Les projecteurs fouillent le ciel; des pinceaux de lumière badigeonnent, le temps d'un éclair, le sombre azur; les canons sont à l'affût; les saucisses se balancent mollement au souffle de la brise. Qu'i/^ viennent, on les recevra.

l'idylle

0 vous, ma chère Drame, car vous êtes une femme, comme nous toutes (votre père, M. Falguière, vous a octroyé abondamment de la poitrine et des banches), vous aimez les émotions fortes.

LE DRAME

Gela dépend; mais je ne m'affole pas, comme vous, à l'idée d'un raid.

l'idylle, vexée.

Où prenez-vous que je m'affole? Mais

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j'avoue que je me sens un peu troublée, quand les oiseaux du rouge Kaiser doivent venir jeter sur Paris leurs excréments meurtriers et incendiaires. Le bruit du canon, l'éclatement des bombes et des torpilles, toute cette musique m'impressionne d'une façon désagréable. Cela ne se raisonne pas, c'est nerveux. Je suis bien excusable; après tout, je suis Tldylle.

LE CHANT, sous le médaillon et Haydn.

C'est une i<lylle, C'est une idylle et voilà tout.

C'est une idylle dans le goût De Théocritc et de Virgile.

l'idylle

Parfaitement : il m'est bien permis de préférer le doux murmure des ruisseaux, le cbant des oiseaux dans les branches, la plainte du vent dans la ramure. Autrement, je n'ai pas peur, je n'ai pas peur ! Et puis, je sais bien qu'on ne meurt qu'une fois. Non, c'est l'obscurité, c'est le bruit... Et c'est absurde, puisque le bruit n'est

pas le danger; si on est tué, on n'enlend même pas la bombe qui vous frappe...

LE DRAME

Parbleu ! on a bien autre chose à faire.

l'idylle

Par exemple, je voudrais être tuée du coup]: je n'aimerais pas avoir les deux jambes coupées ou, pis encore, être défigurée!

LA CANTATE, SOUS le médaillon de Cimarosa. Ah! Q. T. N. V.!

On entend un bruit sourd.

l'idylle Écoutez donc!

le CHANT

Non, c'est une porte qu'on referme.

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l'idylle

On dirait que les gens font exprès de fermer les portes avec fracas.

LE DRAME

Mais laisons-nous, méfions-nous ! Ne tenez pas ces propos inquiets : des oreilles ennemies s'approchent pour nous écouter, des oreilles rouges et velues qui semblent s'écarter avec horreur d'une tête carrée. Voyez ce gros homme qui se dirige de notre côté : c'est le correspondant de la Taghlatlnachi ichieiueiiunrj j cette feuille boche si bien renseignée sur tout ce qui se passe à Paris.

l'idylle

Je le reconnais; il vient souvent se promener par ici. Oh! qu'il est laidl Rien que sa vue me viole!

LE CHA^'T

Il est venu le soir du premier jour où le

canon à longue portée, le canon kolossal, le canonissime, comme disent nos amis les Italiens, a tiré sur Paris. Il se frottait les mains, il exultait, il parlait tout haut et il ne cessait de répéter : Paris von hundert zwanzig kilometer aus bombardirtl Achl Hochl Sprouml Kolossal l Gott mit uns!

Deutschland uber ailes !

L*iDYLLE, exaspérée.

Imbécile! Mais comment cet homme n'est-il pas dans un camp de concentration?

LE DRAME

En vain, depuis le commencement de la guerre, les différents chefs de la police ont lancé à sa recherche leurs plus fins limiers. Il ne sort que la nuit et, lorsque l'aube va poindre, il disparaît dans une bouche d'égout.

l'idylle

Dans une bouche d'égout? Pas possible!

Avec cette corpulence î Voyez comme il est gras!

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LE DRAME

Il possède la propriété de s'allonger, de s'étirer, de s'aplatir, comme un ratl Mais, chut!

Le correspondant de la « Tagblattnachrichtenzeitung » a gravi lentement les marches du perron; arrivé en haut des m.archeSy Use retourne et regarde, pendant quelques instants, la place, les boulevards, Vavenue de l'Opéra. Puis il redescend en sautillant lourdement.

LE CHANT

Ouf! il est parti. On peut parler maintenant.

l'idylle Mais qii'est-il venu faire?

11 est venu se repaître, s'enivrer du spectacle de Paris, la Ville-Lumière, dans

les ténèbres. 11 se dit : « Voilà le résultat de la Kultur ! »

LE CHANT

Oui, si la Kultur régnait dans le monde, ce ne serait partout qu'obscurité et ténèbres.

LA CANTATE

Il n'est même pas capable de comprendre, de sentir le charme singulier de Paris avec ce manque d'éclairage. D'abord, il y a une heure exquise : c'est l'heure mauve, entre chien et loup, quand il n'est pas encore nuit et qu'il ne fait plus jour.

LE DRAME

Vous voulez dire le crépuscule.

LA CANTATE

Patience î J'allais le dire.

LE DRAME

Hé ! ma chère, que ne le disiez-vous tout de suite?

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LA CANTATE, sans se laisser démonter.

Alors celte grande place prend un aspect mystérieux : les hommes bleus et kakis, les petites femmes avec leurs chapeaux si amusants, leurs jupes si courtes, leurs talons si hauts, leurs bas si transparents, tous les passants deviennent des ombres légères et émouvantes. Puis la place se vide, car tous ces gens vont dîner. Puis la nuit vient; quelques lumières bleues s'allument : on dirait des étoiles descendues sur la terre ; les lanternes des rares taxis font de petites taches mobiles, rouges ou d'un jaune orangé; puis les gens sortent des restaurants, de leurs maisons pour se diriger vers les théâtres et les cinémas, ou simplement pour prendre l'air; puis la place redevient déserte, comme en ce moment. Paris, en ces temps-ci, a des physionomies particulières qu'on ne lui reverra jamais.

l'idylle

Je l'espère ! {Soudabi, un bruit sec d'air déchiré.) Écoutez donc !

LE CHANT

Non, c'est un pneu qui a éclaté.

l'idylle

Une chose m'inquiète : c'est cette fenêtre sans rideaux et toujours éclairée, là-haut, sous les toits, dans cette grande maison, au bout de l'avenue ; elle fait un trou de lumière dans TétofTe de la nuit. C'est peutêtre un signal. J'ai idée que quelqu'un veille, pour guider les bombardiers nocturnes. Ne croyez-vous pas?

Il ne faut pas non plus voir des espions partout. Sans doute une pauvre servante qui raccommode ses bas, ou bien une jeune P. T. T. qui écrit à son vieux père dans les R. A. T., ou bien une vaillante étudiante, infirmière le jour, et qui, la nuit, prépare son P. C. N.

LA CANTATE

Ah! Q. T.N. VI

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LE DRAME

Pardon, chère amie, voudriez-vous me dire quel est le sens de ces quatre lettres qui semblent former, ce soir, votre exclamation favorite ? Lettres initiales, j'imagine ; je pense qu'il s'agit d'une abréviation... chaque jour en voit éclore ! Je ne demande qu'à être initiée.

LA CANTATE

Vous l'avez deviné : il s'agit bien d'une abréviation. Q. T, N. V! Quel temps nous vivons ! Comme j'ai souvent l'occasion d'exprimer cette pensée depuis bientôt quatre ans, pour ne pas me fatiguer, je prends le raccourci. Vous comprenez?

Un bruit lointain; stridences prolongées,

l'idylle Entendez-vous?... Cette fois, çayest!

Ma.intenant, on voit passer la voiture rapide des pompiers, dont les casques

jettent des éclsbirs; la voix des sirènes attire les navigateurs dans les profori' deurs des abris.

LE CHANT

J'en ai les oreilles déchirées!

l'idylle

Je n'aime pas beaucoup la sirène; c'est un cri de douleur et de détresse.

LE DRAME

Oui, on dirait des pleureuses ou, plutôt, des hurleuses qui se lamentent, d'avance, sur les prochaines victimes.

LA MUSIQUE, à ses instrumentistes.

Vous n'avez pas peur, mes filles?

LA JEUNE FILLE AU VIOLONCELLE

A vos côtés, ma mère, je ne saurais trembler.

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LA JEUNE FILLE A LA DOUBLE FLUTE

Et moi, je continuerai à souffler dans ma double flûte.

LA MUSIQUE

Je n'en attendais pas moins de vous, mes mies.

Coups de canon.

LA POÉSIE LYRIQUE

Semblable à l'orage, c'est le tir de barrage qui fait rage. Courage ! Courage !

LE CHAxNT

Dans les groupes de la Musique et de la Poésie lyrique, j'ai remarqué qu'on avait toujours une excellente tenue.

l'idylle

Noblesse oblige ! Et puis, ce sont des groupes; dans ces moments-là, il faut être rapprochés et, dans un groupe, on se sent

les coudes... et les cœurs ! Tandis que moi, je suis toute seule, sur mon socle, avec une petite robe droite et des fleurs dans les bras.

LA JEUNE FILLE AU VIOLONCELLE

Je vous en offre autant avec mon violoncelle.

LA JEUNE FILLE A LA DOUBLE FLUTE

Et moi, avec ma double flûte.

LA CANTATE

Et moi, avec ma lyre tétracorde.

l'idylle

Ah ! si j'avais seulement un casque et un poignard! Je sais bien que ce serait inefficace contre les gothas; mais le moindre attribut guerrier suffit pour vous donner une âme guerrière. Les anciens Gaulois lançaient des flèches contre le ciel, quand il tonnait. Gela n'élait pas raisonnable et

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ne résiste pas à l'analyse ; mais, au moins, ils lançaient quelque chose. Je ne peux pourtant pas lancer mes fleurs contre les gothas. Il est dur de demeurer sans armes, exposée à la mort.

LE DRAME

Ici, nous sommes abrités, d'un côté du moins, par la masse du monument. Que diriez-vous donc si vous étiez à la place d'Apollon, là-haut, qui élève sa lyre d'or vers le ciel plein de dangers?

LA POÉSIE LYRIQUE

Surtout songez, songez à toutes vos sœurs mutilées, assassinées, là-bas, dans les villes martyres, parmi les ruines qui pleurent ! Songez au Sourire de Reims et à tant d'autres sourires ! Songez à vos sœurs demeurées, depuis des mois, sous les bombardements, dans les niches des vieilles églises et des hôtels de ville; imaginez quelle doit être leur vie à toutes ces saintes, à toutes ces déesses que le ciseau du

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moyen âge, de la Renaissance et de nos grands siècles d'art, a tirées du marbre et de la pierre. Belles Cypris sortant de l'onde en tordant vos cheveux, saintes Véroniques étalant sur un linge la face du Sauveur; allégories charmantes, pieux symboles, vertus chrétiennes, grâces païennes, qu'êtesvous devenus! Que sont nos risques au prix des leurs? Voyez-vous, chère Idylle, le moyen d'avoir un cœur ferme, c'est de penser toujours aux statues du front!

l'idylle

Je vais y penser, je vous le promets ; mais il en est de ces moyens comme des remèdes qu'on préconise contre le mal de mer : ça réussit ou ça ne réussit pas.

LA MUSIQUE, à la 'poésie,

0 ma sœur, vous avez raison. Mais que dire à ces deux petits enfants tout nus qui sont à mes pieds et qui portent une banderole? {Elle se penche vers les enfants ;) Vous n'avez pas peur, mes chéris ?

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