LE CHŒUR
Jamais le canon n'a tonné aussi longtemps ni aussi fort. Cela résonne au creux de l'estomac. Minutes pathétiques ! Nuit constellée! Spectacle grandiose, formidable concert. Je m'en remplis les yeux et les oreilles^ et j'ai bien l'intention de m'en souvenir toute ma vie.
LE DRAME
Entendez-les !
Quelle imprudence ! Si une bombe éclatait dans un tel rassemblement!
LE DRAME
Ils n'y pensent même pas; leur curiosité est la plus forte. 0 badauderie sublime! Prenez exemple sur eux.
l'idylle L'imprudence n'est jamais sublime.
l'alerte 165
LA POÉSIE LYRIQUE
Elle a raison : ces gens ne remplissent aucun devoir. Ce qu'ils font là est inutile.
l'idylle
Et nous, alors, pourquoi restons-nou8?
Et quel devoir remplissons-nous? Nous sommes aussi inutiles.
LA POÉSIE LYRIQUE
Ne croyez pas cela; vous êtes très utiles; vous servez à rorneraent de Paris; vous décorez cette façade, et votre devoir est de continuer à la décorer. Les Parisiens qui passent devant ce monument sont habitués à vous voir là. Si vous vous mettez bien dans l'idée que vous avez un devoir à remplir, alors vous verrez comme il vous sera facile de braver tous les périls, et la mort même. Admirez avec quelle sérénité tousf ceux qui ont un devoir à remplir demeurent à leur poste; c'est que l'esprit du devoir s'impose à la conscience comme une force
supérieure. Devoir, obsession sublime, f où trouver ta noble tige qui repousse fièrement toute alliance avec les penchants? » C'est toi qui, à cette heure, retiens à l'appareil la petite téléphoniste occupée seulement à bien servir; par toi de vieilles concierges, à l'habitude pusillanimes, deviennent d'admirables agents de liaison entre la cave et les étages, entre la rue et la cave. Le tout est donc d'avoir, de se créer, ou de se découvrir un devoir, et le nôtre, chère Idylle, est tout tracé.
l'idylle
Vous m*avez convaincue, divine Poésie, et vous me voyez résolue. Avant cette conversation, je ne m'étais découvert aucun devoir, je le confesse; mais, à présent, mon devoir m'apparaît nettement, et c'est en toute tranquillité que j'attends les gothas, avec ma petite robe droite et mes fleurs dans les bras.
LA JEUNE FILLE AU VIOLONCELLE
El moi avec mon violoncelle.
l'alerte 167
LA JEUNE FILLE A LA DOUBLE FLUTE
Et moi avec ma double flûte.
LA CANTATE
Et moi avec ma lyre tétracorde.
l'idylle
Mais alors, divine Poésie, puisque toutes ici, statues isolées ou dans les groupes, nous avons un devoir qui est de continuer à décorer cette façade ; à moins que vous ne fassiez une distinction entre la statue et le groupe; mais cela ne me paraîtrait pas logique, car un groupe étant composé de personnages et chaque personnage ayant le même devoir, le devoir du groupe ne peut être que la somme des devoirs des personnages qui composent ce groupe...
LA poésie lyrique
Où voulez-vous en venir?
L*IDYLLE
A ceci : oserais-je vous demander ce que
VOUS faites de la Danse, dans votre théorie du devoir?
LA POÉSIE LYRIQUE
Encore. Mais ne vous occupez donc pas de ce que fait la Danse. En général, ne vous occupez donc pas de ce que font ou de ce qne ne font pas les autres. Occupez-vous seulement de vous. Ayez un cœur ferme et ne vous inquiétez pas du reste.
L*IDYLLE
Je ne dirai plus rien... Il me semble que, depuis quelques minutes, on n'entend plus le canon.
LE DRAME
Ou, plutôt, cela a l'air de se passer beaucoup plus loin. Hein? Que vous disais-je? Nos tirs de barrage ne les ont pas laissés passer.
Oh ! la meilleure défense, c'est encore
l'alerte 169
d'aller chez eux, d'arroser les villes du Rhin. Ah île jour où l'on ira à Berlin I OËil pour œil, dent pour dent, bombe pour bombe, torpille pour torpille!
LE DRAME
Vous attisez ainsi les représailles.
LA CANTATE
Quelle plaisanterie! Même si on ne va pas chez eux, ces Boches prétendent exercer des représailles, car c'est un des traits de la kultur d'appeler représailles l'initiative dans le forfait. Alors, qu'est-ce qu'on risque?
l'idylle
Rappelez-vous : n'est-ce pas le dernier dimanche du mois d'août 1914, que le premier taube a survolé Paris, et qu'un junker volant a tué une vieille femme; de quelles représailles alors pouvait-il être question?
170 ruLOGUES d'hier
Ah! le laube de cinq heures. Comme c'est loin déjà! Tous les Parisiens avaient le nez en l'air; moi-même, j'ai attrapé un torticolis.
LE GHAIS'T
Un dimanche de septembre, une bombe a été jetée sur Notre-Dame. A titre de quelles représailles? Plus tard, les énormes machines du comte Zeppelin sont venues, dans la nuit, et ont fait d'innocentes victimes.
l'idylle
Croyez-moi, ces gens-là ne céderont qu'à la force, et je voudrais qu'ils sussent bien qu'à chaque fois qu'ils détruiront une statue chez nous, on en détruira dix chez eux.
LE DRAME
Vous devenez enragée! Mais, puisque nous jugeons barbares leurs méthodes et monstrueux ces assassinats d'innocentes
l'alerte 171
statues, est-ce élégant d'aller en faire autant chez eux?
L IDYLLE
Il s'agit bien d'élégance... Vous voulez être élégante vis-à-vis des Boches, ma bonne Drame? vous perdriez votre temps.
LE DRAME
Non pas vis-à-vis des Boches, mais de nous-mêmes.
Oh! dans des aventures pareilles, l'élégance vis-à-vis de soi-même n'est que duperie. Je suis humaine, mais je ne suis pas humanitaire. Quand je pense que, dans cinq minutes, je serai peut-être écrabouillée! Eh bien! je déclare que la mort me paraîtrait plus douce et même joyeuse, si je pouvais penser qu'au même moment, dans quelque ville rhénane, quelque...
Comment dit-on idvlle en allemand?
LE DRAME
Je n*eii sais absolument rien... demandez-ie au vieux Bach, puisque vous êtes sous son médaillon.
l'idylle Il ne me répondra pas.
LA MUSIQUE
Pourquoi voulez-vous qu'il ne vous réponde pas, le vieux Jean-Sébastien? C'est un Allemand, il est vrai ; mais ce n'est pas un Boche. C'était un musicien de la vieille Allemagne ; il avait une honnête figure sous sa large perruque. Il vivait sa vie de grand artiste, entre ses enfants et son orgue. Son cœur harmonieux ne connaissait point la haine; sa musique n'était pas pangermaniste, hégémonique, kulturale ; elle ne prétendait pas à être au-dessus de toal. Ce n'était pas son orgueil qu'il cherchait à satisfaire, mais sa pure conscience et^ quand il écrivait, la science et l'inspira-
l'alerte 173
tion étaient à ses côtés, comme deux sœurs religieuses. Le Dieu qu'il honorait par ses oeuvres n'était pas un vieux Dieu, tueur de femmes et d'enfants. Je suis certaine que les méthodes de la nouvelle Allemagne le remplissent de tristesse et de dégoût.
Pourquoi voulez- vous qu'il ne vous réponde pas?
l'idylle
Vous croyez qu'il répondra? Nous allons bien voir. Maître, comment dit-on Idylle en allemand?
LE VIEUX BACH, avec un sourire mélancolique. De mon temps, on disait Hirlengedicht.
l'idylle Merci... Qu'est-ce que je disais donc?
LA CANTATE
Vous disiez que la mort vous paraîtrait plus douce et même joyeuse, si vous pouviez penser que dans une ville rhénane...
l'idylle
Ah! oui... si je pouvais penser que quelque Hirtengedicht^ avec une petite robe droite et des fleurs dans les bras, recevait quelque fonte sur la tirelire et prenait quelque chose pour son rhume des foins.
LE CHANT, entre haut et bas, à la Cantate.
Avez-vous remarqué? les soirs de raid, notre chère Idylle deviendrait facilement vulgaire.
C'est l'émotion!
l'idylle
Et même si, là-bas, à Eisenach, sa ville natale, le vieux Bach était amoché, avec son honnête figure sous sa large perruque, ma foi, tant pis!
le drame Vous êtes ingrate. Pourquoi souhaitez-