L ALERTE
VOUS du mal au vieux Bach qui vient de vous donner, de si bonne grâce, le renseignement que vous lui demandiez?
L IDYLLE
Je ne vous dis pas... Ce n'est pas ma faute... je ne suis plus moi-même. Qu'il s'en prenne à ses descendants. Ces gens-là me mettent hors de moi!
LA POÉSIE LYRIQUE
Ce que je ne pardonnerai jamais à ces maudits Allemands, c'est que tant de personnes douces, tendres, sensibles, comme celle petite Idylle, puissent prononcer tranquillement des paroles terribles; c'est d'avoir fait naître, en des cœurs généreux, des sentiments de vengeance.
LA MUSIQUE
Oui, voilà leur crime irréparable ! Tout de même, le vieux maître d'Eisenach n'y est pour rien.
LE CHANT, SOttO VOCe.
Il était un« fois à la cour d'Ëisenach, Un petit avorton qui se nommait Kleinsach ; Il était coiffé d'un colback Et sa tête faisait cric-crac.
l'idylle
C'est cela, chantez-nous donc quelque chose.
LE CHANT
Je veux bien... mais quoi?
LE DRAME
La Marseillaise !
LA CANTATE
Il paraît que, là-haut, à TArc de Triomphe, la Marseillaise, elle aussi, est protégée par des sacs à terre.
l'idylle
La Marseillaise de Rude! Ah! ça, c'est trop fort!
i'alerte 177
LE DRAME
Ces choses-là sont rudes;
Il faut, pour les comprendre, avoir fait ses études.
La Danse, passe encore ! Mais laMarseil- /«/5^/Permettez-moi de sourire amèremeat et même, de ricaner !
LE DRAME
Faites donc! Faites donc!
l'idylle
Divine Poésie, vous avez entendu? Sous les sacs à terre, la Marseillaise ! Ah 1 ah ! ah !
LA POÉSIE LYRIQUE
Oui, oui, j'ai entendu. Que voulez-vous que j'y fasse? C'est son affaire, ça la regarde. Encore une fois, perdez donc le goût de vous occuper de ce que font ou ne font pas les autres. Ceux-là sont abrités, ceux-ci sont découverts; ceux-là quittent
Paris, ceux-ci y demeurent. Chacun fait ce qu'il veut... ou ce qu'il peut!
LE DRAME, au Chant.
Chantez quelque chose. Cela distraira cette pauvre Idylle.
LE CHANT
Je vais vous chonter la Madelon,
LE DRAME
Euh! la Madelon'!
LA CANTATE
N'en faites pas fi ! C'est la chanson qu'ils chantent tous, nos poilus, quand ils montent aux tranchées, quand ils en descendent. C'est la gaie chanson de marche qui fait qu'on sent moins la fatigue, qui donne des ailes aux pieds, de la joie au cœur et du cœur au ventre ! On ne peut pas toujours, même en ces temps-ci, chanter la Marseillaise : il faut la garder pour de plus grandes occasion?, des revues,
l'alerte 179
des prises d'armes. Les grognards du Premier Empire ont parcouru l'Europe et gagné cent batailles, en chantant :
On va lui percer le flanc, Ran tan plan tire lire.
Ah ! que nous allons rire !
On va lui percer le flanc, Avec un fromage blanc.
Chantez-nous la Madelonl
Le Chant s exécute et chante la, Madelon. Les statues et les groupes reprennent le refrain en chœur.
l'idylle
Quand Madelon vient nous servira boire, Sous la tonnelle, on frôle son jupon.
Et chacun lui raconte une histoire.
Une histoire h sa façon,
0 vertu de la chanson ! Je me sens toute ragaillardie.
LE CHANT
Les soirs de gothas, tout Paris devrait chanter.
l'idylle
Je n'ai plus peur du tout... D'ailleurs, je n'ai jamais eu peur; enfin, je n'ai plus de nerfs. Et puis on s'adapte, on s'habitue... C'est égal, quand la guerre sera finie et quand on découvrira le groupe de la Danse, je vous propose, mes chères amies, de ne pas adresser la parole à ces embusquées.
LE DRAME
Demandez l'intransigeante !
LA POÉSIE LYRIQUE
Oh! Je suis bien tranquille. Quand la guerre sera finie, il y aura une telle allégresse dans tous les cœurs que les querelles, les inimitiés qu'avait forcément suscitées l'union sacrée, seront oubliées : elles s'envoleront au vent de la victoire et de la paix; elles s'évanouiront, semblables à des nuages légers dans un ciel bleu. En ces jours de grande joie, tout le monde se parlera, ainsi qu'aux anciens jours de
l'alerte 181
grande angoisse. Et, vous la première, Idylle, vous adresserez laparole à la Danse, car au fond vous n'êtes pas vindicative ni rancunière. Comme dans la comédie antique, vous exciterez les danseuses de vos cris. « Haut la jambe ! lo ! Evoé 1 Dansez ! Dansez ! que les pas légers marquent la cadence ! Comme de fringantes cavales, soulevez de vos pieds la poussière et bondissez, en secouant vos chevelures ! » Et l'ivresse qui les entraînera, qui les emportera, sera une autre ivresse que celle de la volupté et du vin. Si l'on a protégé ce groupe fameux, c'est qu'il représente le mouvement et la vie. Et puis, il estune œuvre parfaite. Nos attitudes à nous sont plus nobles, mais un peu froides. Efforçons-nous donc d'être des chefs-d'œuvre, chacune dans notre domaine. La froide beauté proclame, pour s'excuser, qu'elle hait le mouvement qui déplace les lignes; mais le mouvement, c'est l'action, c'est la vie, et la vie peut être, doit être de la beauté. Pour faire la vie belle, après la grande guerre. Danse, Musique, Poésie, nous aurons besoin les
unes des autres. Quand il revint de la Crète où il avait vaincu le monstre qui avait un corps d'homme et une tête de taureaa, le héros Thésée dansa dans Tile sainte de Délos. Pour que les âmes soient saines, il faut que les corps soient forts et agiles ; les jeux de la Grèce avaient formé la race la plus belle du monde, et la danse développe la grâce, plus belle encore que la beauté. Il faut aussi de la grâce pour la course aux flambeaux !
LA MUSIQUE
Oui, nous aurons besoin les unes des autres, après la grande guerre; nous aurons besoin du nombre, du rythme et de la mesure. C'est par la musique qu'on juge Fâme et les mœurs d'une nation. Jadis les musiciens pensaient qu'on ne pouvait changer les modes musicaux, sans ébranler les bases de la morale et les lois de la cité. 0 mes jeunes adeptes, votre rôle sera magnifique. Thèbes fut bâtie par Amphion aux sons de la lyre : Amiens^ Soissons, Nancy, Dunkerque, Arras, songez à tant de villes
l'alerte 183
qu'il faudra reconstruire. Orphée et les cygnes de l'Hèbre charmaient les bêtes sauvages; songez à tous les fauves qui grognent et grondent parmi les hommes civilisés. Vous pouvez faire régner la concorde parmi les hommes; vous pouvez tour à tour les apaiser et les exalter. Vos œuvres, comme de beaux paysages, peuvent encadrer et bercer les plus belles rêveries. Mais, pour cela, ne méprisez pas la douce mélodie; ne vous contentez pas d'un art subtil et d'une technique raffinée. L'immortel Beethoven, dans la Pastorale, imite la caille et le coucou; ne partez pas de là pour imiter, dans quelque Industrielle, le tac-lac de la machine à écrire et la friture dans le téléphone. Surtout, ayez des idées, des idées ! Et encore cela ne suffit pas. Pour créer l'harmonie, il faut un cœur harmonieux ; il faut laisser parler son cœur et l'écouter: pour enchanter, il faut d'abord chanter.
LA POÉSIE LYRIQUE
0 ma sœur, répandre l'amour, ce sera
notre mission. Mais pour rendre cette religion de Tamour universelle, artistes, musiciens, philosophes, poètes, il y faudra des milliers d'apôtres. Je suis pleine d'espérance et de foi. Ce n'est pas en vain que des peuples se seront égorgés, que tant de sang aura coulé. A la lueur des incendies, les hommes auront vu leurs erreurs. De ce tremblement de civilisation, de cette convulsion de Thumanité, des poètes surgiront. Ils diront comment un peuple pacifique, sans coupables ambitions, s'est retrouvé soudain le plus guerrier, devant la brutale agression, le cœur rempli du plus juste tumulte ; mais ils diront aussi les deuils, les misères, et les ruines; ils flétriront l'orgueil insensé, l'esprit de lucre et de conquête. Ils mèneront l'autre grande guerre contre l'ignorance, le fanatisme et la méchanceté; une guerre qui exigera, dans le monde entier, la mobilisation des consciences; une guerre qui ne supportera ni profiteurs, ni neutres, ni pleutres. Et, dans les cieux dévastés, ils chercheront un dieu nouveau ou rajeuni, un dieu que ne
l'alerte 185
pourront plus s'approprier les criminels. Et ils conduiront les hommes loin des villes, dans les campagnes, dans la nature ; ils les ramèneront à la terre nourrice et éducatrice.
l'idylle
Puissiez-vous dire vrai ! Alors je reverrai de beaux jours. Hélas ! avant la guerre, j'étais bien démodée, bien délaissée. Mais, après une secousse pareille, les hommes sans doute auront besoin de calme, de retraite, de lait et d'ombrages. Ils voudront entendre les flûtes champêtres et goûter les plaisirs bocagers. Ah ! .si chacun pouvait avoir sa petite maison aux murs tapissés de lierre, de roses ou de chèvrefeuille, posséder quelques arpents où faire venir sa provision de pommes de terre, où les légumes alterneraient avec les fleurs.
LE DRAME, inquiet.
Et moi, qu'est-ce que je deviendrai dans tout cela?
Comment?
186 DIALOGUES d'BIER
LE DRAME
Dame! Je n'aurai absolument rien à faire aa milieu de vos légumes et de vos fleurs.
l'idylle, conciliante.
Pourquoi dites-vous cela? Non, il faut que tout le monde vive sous le soleil. La vie, sans vous, serait bien monotone. Vous êtes inéluctable, comme l'orage et la tempête. Vous aurez une place, mais pas toute la place.
LE DRAME
Oui, une toute petite place.
l'idylle Votre place.
LE DRAME
Enfin ce ne sont que des rêves. Vous construisez l'avenir sur des plans charmants et magnifiques.
LA POÉSIE LYRIQUE
11 faut rêver très haut, pour ne pas réaliser trop bas.
l'alerte 187
LE DRAME
Et puis, cela fait passer le temps.
C'est vrai... je ne pensais plus du tout aux gothas... Écoutez donc!... mais c'est la berloque.
le CHAJS'T
Do, do, do, do, mi, sol, mi, do... oui, c'est elle.
l'idylle
La belle musique, la douce chanson I Do, do, do, do, mi, sol, mi, do, gentille berloque, berloque ma mie, que vous êtes agréable à entendre! Do, do, do, do, mi sol, mi do, que cet air est joli ! Do, do, do, do, mi sol, mi do, je donnerais tout ParsZ/a^ pour cet air-là... et même la Madelon.
0 berloque, tu ramènes la sécurité, la lumière, le sommeil et l'amour. Oui, oui, il paraît que la berloque est amie de la repopulation. On remonte des caves, on a
i88 DULOGUES d'hier
été ému, on est heureux de retrouver sa chambre, son lit à leur place. Mais, assez sur ce sujet! Voici les gens qui sortent des abris. La place et les boulevards se remplissent de monde. Heure délicieuse!
LA MUSIQUE
Écoutez, maintenant ! Les cloches ! les cloches! Voix profondes ou légères, timbres clairs ou graves, basses chantantes, ténors, contralti, soprani, c'est la berloque sublime ; elle s'étend sur la ville en nappes mystiques et monte vers le ciel.
LA POÉSIE LYRIQUE
Les cloches! Elles semblent « répéter » pour le grand jour, le beau jour où le Boche sera bouté hors de France !
La, place et les boulevards deviennent déserts. Tout rentre dans le silence.
Les statues s'endorment.
Lundi, 11 novembre 1918, place de l'Opéra.. Il est dix heures du matin; en haut du grand peirron, contre la façade du monU' ment de Charles Ga.rnier, VIdylle, le Chant, le Drame, la Cantate, les groupes de la Musique et de la Danse commentent les événe- Tuents a leur habitude. Le Groupe de la Danse, enfermé sous son appareil protecteur, ne prend pas part à la conversation. En face, sur une grande affiche pour l'emprunt de la Libération, l'Alsace et la Lorraine invitent les citoyens à souscrire et élèvent les cœurs vers le Comptoir d'Escompte.
l'idylle Je suis dans un état d'énervement dont
VOUS ne pouvez pas vous faire une idée. Voyons! Est-ce signé? N'est-ce pas signé?
LE DRAME
Je n'en sais pas plus que vous. Tout à rheure, t Echo de Paris a sorti une pancarte qui annonçait que c'était signé; mais, après quelques minutes, la pancarte a été retirée.
Alors, ce n'est pas officiel. Tous les gens sont comme nous, impatients, anxieux; il y a un singulier frémissement sur les boulevards.
LE CHANT
Depuis quarante-huit heures, tout Paris frémit dans une attente fraîche et joyeuse. Moi, je suis bien décidé à ne pas m'énerver. Si ce n'est pas signé aujourd'hui, ce le sera demain. Ils sont en déroute, en débâcle.
l'idylle
Us sont dans les choux, c'est certain... et sans choucroute !
LE DRAME
C'est égal, quand on pense aux changements magnifiques survenus en quelques, mois, en quelques semaines, en quelques jours.
l'idylle
J'ai toujours été optimiste.
LE CHA^ÎT
Hum!
l'idylle
Quoi?
LE CHANT
Rien.
LE DRAME
Vous vous rappelez ces soirs de l'été dernier, quand nous interrogions le ciel plein de dangers? Alors la douce Pliœbé, amie des Gothas, nous paraissait indésirable.
LA CANTATE
Et, pendant le jour, c'était la grosse Bertha qui nous arrosait de ses actions d'éclats.
L ID\LLE
Alpha, Bertha, Gotha... C'est tout Thellénisme boche.
LA CANTATE
Ah ! nous étions bien exposées, pauvres statues de Paris !
LE DRAME
Moins cependant que les statues du front, reconnaissez-le, chère amie. Et puis, notre destruction eût été bien peu de chose dans la destruction universelle.
Songez donc qu'ils étaient à Château- Thierry!... à Château-Thierry! Encore un bond de quelques kilomètres, et c'était le grand bombardement de Paris ; il n'en serait pas resté une pierre. Déjà leurs journaux s'efforçaient de démontrer que l'anéantissement de Paris n'enlèverait pas un rayon à la beauté du monde.
Et, maintenant, le territoire est libéré;
les Boches fuient devant nos armées victorieuses. On les a! On les al A présent, on peut parler au présent.
l'idylle Ecoutez donc... écoutez donc!... Le eanon, les cloches... Ça y est, ça y est! C'est signé! Les cloches! Je vous avais bien dit qu'elles sonneraient un jour pour la victoire.
LE CHANT
Voyez : des gens se serrent les mains, s'embrassent ; à tous les yeux montent de douces larmes... et ce vieil homme qui crie et applaudit.
l'idylle Ah! si je pouvais quitter mon socle, mon cher Drame, je serais déjà dans vos bras ; mais le cœur y est.
LE DRAME
Je n'en doute pas.
l'idylle C'est vrai; en un pareil moment/on embrasserait n'importe qui.
Merci! Mais plaignons de tout notre cœur ceux qui ne pourront pas quitter leur socle en ce beau jour.
LA CANTATE
Toutes les fenêtres s'ouvrent ; des têtes jeunes ou vieilles, brunes ou blondes, apparaissent, curieuses. De la rue, on leur €rie : « Pavoisez ! » Et tous aussitôt d'accrocher des drapeaux aux couleurs françaises et alliées. Bleu, blanc, rouge, vert, jaune, c'est Tarc-en-ciel de la paix. Toutes ces couleurs semblent chanter.
LE CHANT
Elles chantent la Marseillaise, la Brabançomie, le God save tJte King, le Yankee Doll, les hymnes italien, serbe et roumain.
L*IDYLLE
Pauvres Russes!
LE DRAME
Les taxis filent en vitesse ; au vent de la
l'armistice 195
course claquent les petits drapeaux soudain arborés; des gens courent de tous les côtés.
l'idylle
Ils courent annoncer la grande, la bonne nouvelle. Chacun a hâte de l'annoncer à l'être qui lui est le plus cher et de se réjouir avec lui. La joie n'est pas complète, si elle n'est pas partagée. Ah! plaignons, plaignons de tout notre cœur ceux qui sont seuls en ce beau jour. Admirez ce grand soldat américain : il est loin de sa patrie, de son foyer, des siens; et, pour ne pas être seul, en de pareils instants, il a saisi à pleins bras une gentille ouvrière et il dépose de gros baisers alliés sur ses joues, sur ses yeux, sur sa bouche, même. La petite rit : elle est contente... je comprends. (SoupiranL) Elle a de la chance ! Mais pourquoi la Poésie Lyrique ne dit-elle rien?
LA POÉSIE LYRIQUE
Ah ! n'attendez pas de moi un couplet. Et que voulez-vous que je dise ? Je re-
garde, j'écoute. Je vis, comme je peux, cette heure merveilleuse que la France attendait depuis longtemps et depuis peu, depuis plus de quatre ans et moins de huit jours. Cette heure, tout le monde l'attendait et elle semble surprendre tout le monde. On est bien certain que l'armistice est signé et on a peine à y croire. On a le cœur dilaté et serré à la fois ; on voudrait rire et pleurer, crier et se taire. On croit rêver.
LA MUSIQUE
Hélas I bien des femmes aujourd'hui ne croiront pas rêver qui ont perdu un fils, un époux, un fiancé, un ami. Pourront-elles quitter leur socle de douleur? Plus d'une restera chez elle, avec des yeux gonflés et rougis, relira des lettres, contemplera un portrait ! J'aurais souhaité qu'en cette journée, Paris eût cravaté tous ses drapeaux avec un ruban noir. Et, de même que toutes les femmes portent leur grand deuil de guerre avec un liséré blanc, pour signifier que ceux qu'elles pleurent sont morts
l'armistice 197
dans la gloire, pour le droit et la liberté, de même Paris aurait porté sa grande joie de paix avec un liséré noir pour signifier que, dans sa légitime allégresse, il pensait aux blessés, aux mutilés, aux morts, à tousceux qui ont souffert, à tous ceux qui sont tombés, pour que cette allégresse pût éclater un jour.
LA POÉSIE LYRIQUE
Oui, cette pensée aux morts eût été juste et belle; mais si elle n'est pas nouée à la hampe des drapeaux, soyez persuadée qu'elle est au fond de tous les cœurs. D'ailleurs, cet après-midi, vous verrez la foule, Mme Foule, sur cette place. Ahl je la connais bien, Mme Foule, et j'ai pu l'observer dans plus d'une grande circonstance : j'ai toujours constaté qu'elle était à la hauteur et qu'elle donnait le ton qui convenait. Elle aune telle sensibilité cette Mme Foule! Je suis sûre que, tantôt, elle sera très bien ; mais elle est simpliste, impulsive et immédiate. Ce qui dominera en elle, tout d'abord, c'est un sentiment de
délivrance, la pensée qu'on sort d'un cauchemar affreux et, par-dessus tout, l'idée que Tépouvantable tuerie est terminée. Et puis, voilà cinquante et un mois qu'elle est sage, Mme Foule, patiente, laborieuse, silencieuse; voilà cinquante etun mois que, pleine d'espérance et de foi, elle se contient, elle se retient. On ne lui a pas offert beaucoup de réjouissances et de fêtes. Et, pourtant. Dieu sait si, à Paris, à Paname comme disent les poilus, Mme Foule aime les fêtes 1
LE DRAME
Ne dit-on pas Paname et circenses 1
l'idylle Quoi, c'est vous, le Drame qui proférez de tels à peu-près ? Je vous eusse cru plus sérieux.
LE DRAME
C'est l'armistice... tout est permis... vous en entendrez bien d'autres.
l'idylle Ah! si vous donnez l'exemple!... Mais vous avez interrompu la Poésie lyrique.
l'armistice 199
LA POÉSIE LYRIQUE
J'avais fini... j'avais fini... Maintenant nous n'avons plus qu'à attendre Mme Foule.
LA CANTATE
En haut de ce perron nous sommes admirablement placées. Tout Paris va descendre aux boulevards, et la place de rOpéra est un lieu psychologique.
l'idylle Pourvu qu'il fasse beau!
LE DRAME
Il fera... le Ciel est avec nous.
LA POÉSIE LYRIQUE, û la musique.
Ma chère sœur, le Ciel exauce votre vœu délicat. Le soleil brille, mais son éclat n'est pas insolent; en ce jour de novembre, il répand une chaleur très douce et ses rayons nous arrivent à travers une brume légère qui enveloppe et pénètre toutes choses, met dans les lointains ces tons bleus et gris de lin si chers au tendre
Racine, et jette sur les couleurs trop vives des drapeaux comme un voile mélancolique.
Deux heures; déjà la pla.ce de V Opéra, est noire de monde. Les faubourgs sont descendus. Des cortèges se for^ ment, se disloquent, se reforment, m,a,rchent, courent, s^ arrêtent, repartent,au milieu d'incroyables remous.
Eclats de rire, cris prolongés, sifflets stridents. De lourds camions passent chargés d'hommes et de femmes, de civils et de soldats khaki et bleu horizon. Sur tous les points, des scènes pittoresques et rapides se déroulent.
Un yank saute sur un fiacre, se coiffe du chapeau de toile cirée du vieux cocher, lui enfonce son feutre sur la tête , lui serre fortement les deux mains, aux applaudissements des spectateurs. Un auto passe dans lequel se trouve un général de division; on sort le général de Vauto, et on le porte en triomphe, etc., etc.
l'armistice 201
MADAME FOULE
Vive l'armistice! Vive la paix! Vive la France! Vive la République! Vivent les Alliés ! Vive Foch ! Vive Clemenceau ! Allons, enfants de la Patrie!... Quand Madelon vient nous servir à boire... Aux armes^ citoyens!... Fallait pas qu'ils y aillent !
LA POÉSIE LYRIQUE
Quel spectacle ! C'est extraordinaire, inouï, prodigieux, incroyable, fantastique. On n'a qu'une demi-douzaine de mots bien pauvres pour exprimer la richesse de ses sensations, pour traduire son admiration et son émotion devant une page d'histoire où tout un peuple est à la page. Il faudrait Michelet, Victor Hugo et Béranger, pour enregistrer les battements de ce cœur unique et innombrable. C'est charmant et magnifique, gentil et grandiose; c'est formidable et cela reste élégant. Quel ordre dans cette improvisation, quelle mesure dans cette exaltation, quelle sagesse dans
ce délire ! Ne vous Tavais-je pas dit que Mme Foule serait très bien?
LA MUSIQUE
Dans ces premiers moments, un peuple ne peut pas mêler la tristesse et la joie ; la joie est la plus forte. Il célèbre aujourd'hui la fête de la vie. On ne se tue plus !
- LA POÉSIE LYRIQUE
Et c'est la fête de la jeunesse ; c'est surtout la jeunesse qui rit, qui crie et qui chante. Chacun de ces jeunes gens pourrait dire comme Hartmann dans Faniasio : « Dussé-je me faire battant de cloche, il faut que je carillonne un jour de fête. »
Les midinettes, les munitionnettes témoignent un bonheur que rien ne vient troubler. Poilus, tommies et Yanks les embrassent et elles le leur rendent bien. Mimi Pinson a toutes ses cocardes, au corsage et au chapeau ; elle va, la flamme aux yeux, le so-urire aux lèvres et le cœur
sur la main. Parfois, elle se drape dans une étoffe tricolore ou étoilée. Mimi Pinson a l'âme fière, mais son cœur est républicain ; elle s'abandonne aux vagues populaires, comme une barque légère sur les flots agités.
LA CANTATE
Et, comme le fond de la nature humaine est la sympathie, l'accord, l'harmonie, dans cette cohue bien des gens se trouvent encore trop seuls. Ils ont le goût de se donner le bras; ils éprouvent le besoin de former des cortèges, des bandes, des monômes, des chœurs. C'est la fête de la fraternité, de la solidarité, de la concorde.
l'idylle, qui a le sens de la transition.
L'aspect de la place de la Concorde doit être aussi bien curieux; mais on ne peut pas être partout.
MADAME FOULE
Vive l'armistice! Vive la Paix! Vive la France! Vive la République! Vivent les Alliés ! Vive Foch ! Vive Clemenceau !
Allons, enfants de la Patrie ! Quand Madelon vient nous servir à boire... Aux armes citoyens I... Fallait pas qu'ils y aillent !
LA POÉSIE LYRIQUE
Dans son enthousiasme^ Mme Foule est magnanime : elle semble oublier, pour quelques heures, quatre années de souffrances et les crimes exécrables des Boches qui ont volé, pillé, incendié, assassiné, violé. Demain, après-demain, elle rentrera dans le souvenir et dans l'indigaation; mais, aujourd'hui, nulle insulte contre l'ennemi vaincu. Simplement, elle chante: Fallait pas qu'ils y aillent l Avec bonne humeur et bon sens, des conditions de l'armistice elle tire une morale bon enfant.
l'idylle Ah! que je plains le groupe de la Danse : enfermées sous des sacs pleins de terre, les filles de Carpeaux ne voient pas ce qui se passe sur ce terre-plein.
le drame Un peu subtil.
l'armistice 205
l'idylle On danse autour des soldats. Ah! nous vivons des heures inoubliables. Gela dépasse l'imagination.
LE DRAME
Vous n'avez pas besoin d'imaginer...
Constatez seulement.
l'idylle Vous m'entendez bien : je veux dire que nulle description...
Qui vous demande de décrire?
l'idylle Enûn! nulle parole...
LE DRAME
Alors, ne parlez pas.
LA CANTATE
Taisons-nous, sans nous méfier : regardons et écoutons, avec des yeux et des oreilles amis.
LE CHANT
Oui, écoutons ce que disent ces gens qui sont devant nous.
l'idylle Ah! comment ne diraient-ils pas des choses sublimes?
LE DRAME
Ou très simples.
Quatre heures; dans le crépuscule^ les réverbères s'allument, les cafés s'illuminent ; la fée Electricité a soudain touché Paris de sa baguette d*où jaillissent mille étincelles,