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Dialogues de guerre

Cour des Invalides. Devant les canons. Un groupe composé d'une dizaine de soldats blessés : zouaves, chasseurs à pied, lignards, entoure une pièce de notre 75, dont un artilleur, au bras en écharpe, achève d'expliquer le maniement.

L'artilleur. — ... C'est comme je le dis. A peine ce bavard élève la voix, on ne s'entend plus, et les Boches font feu d'artifice des quat' membres. T'as joué aux quilles, dans ta vie, pas vrai? Eh ben, dès qu'on

entame une partie, c'est nous la boule, et c'est eux les quilles.

Un lignard, qui a les yeux hermétiquement bandés, et qui était un peu en arrière. — Je veux y faire une caresse.

Un zouave. — A qui?

Le lignard. — Au 73.

L'arptilleur. — Avance. [On s'écarte. Il prend la main du lignard et la pose sur le canon.) Le v'ià.

Le lignard, qui palpe. — Ah oui... L'est tout chaud.

Un chasseur. — Parce qu'il fait soleil, tiens !

(Un coup sonne à l'horloge.)

Le lignard, qui tressaille au son clair. — Qu'est-ce qui sonne là?

Le zouave. — Treize heures.

Le lignard. — Mais ça n'a tapé qu'un coup. Il aurait dû y en avoir treize, en ce cas.

Le zouave. — Ça fait rien, c'est treize heures tout de même. C'est la consigne.

Le lignard. — Oui... L'a un beau son c'te pendule... Je l'avais jamais remarqué.

[Parlant dans la direction de V artilleur :) Eh ben dis donc, maintenant, l'ingénieur, je voudrais bien voir autre chose?

L'artilleur. — Après le 7o ?

Le lignard. — Oui.

L'artilleur. — Quoi?

Le lignard. — Les drapeaux, qu'on leur y a chipés !

Un chasseur. — C'est ça que tu veux, toi?

Le lignard. — Oui.

Le chasseur. — Qu'est-ce que ça peut te faire ?

Le lignard. — A cause que je suis colinmaillard? C'est pas une raison.

Un tringlot. — Mais oui... Ça l'amuse tout de même...

Le lignard. — Enfin je veux voir les drapeaux. Oîi qu'y sont?

Le zouave. — En haut.

Le lignard. — Allons-y.

L'artilleur. — Patience. T'es comme un cerf. On y va. On va y aller tous. Mais faut d'abord voir en bas.

Le lignard. — J'ai assez vu en bas. Je veux voir en haut.

L'artilleur. — C'est ion. Dieu, que t'es tenace !

Un autre lignaud, maigre, tout paie, <i:ppuyé sur une canne, et qui écoutait, arrivé seulement depuis une mintite, se rapproche alors. — Bonjour... Est-ce qu'on peut se joindre?

L'artilleur et le zouave. — Mais oui.

Le lignard aux yeux bandés. — Qui c'est?

L'artilleur. — Un de la ligne. 11 est là, tiens, il te prend le bras.

Le lignard aux yeux bandés, tourné vers lui. — Ça va bien ?

Le nouveau lignard. — Pas Irop. Et toi ?

Le lignard aux yeux bandés. — Pas mal. [Montrant ses bandeaux.) A part ça.

L'autre lignard. — Tu n'y vois plus du tout?

Le lignard aveugle. — Non. J'ai encore la balle.

L'autre lignard. — Ah ben... Probable, quand on te Faura ôtée, que <?«. ira mieux.

Le lignard aveugle. — Non. Le chirurgien a dit qu'y avait peu d'espoir parce qu'elle avait dû couper les deux nerfs. Si j'y revois un peu...

L'autre lignard. — Ah I

Le lignard aveugle. — T'emballe pas...

un tout petit peu... ça sera du droit.

L'autre lignard. — C'est le meilleur...

Avec un, surtout le droit. .. va. . . on ne craint personne... On voit des fois... mieux qu'avant !

Le lignard avejdgle. — Y a peu d'espoir.

(Un silence.)

L'autre lignard. — Ah ! mon pauvre vieux, t'as vraiment été touché !

Le lignard aveugle. — Bien sûr. Mais y en a tant d'autres!... Et puis quoi! On en est revenu... faut pas se plaindre.

L'artilleur. — Maintenant ça y est, on monte.

Le lignard aveugle. — Aux drapeaux ?

L'artilleur. — Oui.

Le lignard aveugle. — Chouette.

Le nouveau lignard, à F aveugle. — Appuietoi. Vas-y de confiance. Si y a des sauts d'obstacles, j'te dirai...

(Ils montent tous. Escaliers, corridors, galerie du premier étage. Devant les débris du zeppelin on s'arrête.)

Le LiGNARD AVEUGLE. — G'est les drapeaux ?

Le nouveau lignard. — Pas encore. C'est les miettes du zeppelin.

Le lignard aveugle. — Raconte.

Le nouveau lignard. — Y a d'abord, appliqué sur le mur, un grand abatis d'aluminium que tu dirais du fer-blanc, avec ces mots en imprimé : Longeron de carcasse.

Le lignard aveugle. — Y a ça?

(Il rit.)

Le nouveau lignard. — Qu'est-ce qui te fait rire ?

Le lignard aveugle. — Carcasse. Ça, c'est trouvé ! Et puis ?

Le nouveau lignard. — Et puis y a Thélice du zeppelin. (// lui prend la main et la pose sur une des branches.) Tu la sens?

Le lignard aveugle. — Oui, c'est froid.

Le nouveau lignard. — Et dessus l'hélice y a des centaines de noms. D'homme et de femme.

Le lignard aveugle. — Dis m'en.

Le nouveau lignard, lisant. — Général JofTre.

Le lignard aveugle. — Oh ! Penses-tu que c'est lui ?

Le nouveau lignard. — Je te le promets pas. [Lisant :) Albertine, de Nice. Ça, je crois que c'est elle. Et puis de la poésie. [Lisant :)

Pour le conduire à la victoire, Au Turc on montre le croissant, Au Français on montre la gloire, Et la choucroute à l'Allemand.

Le lignard aveugle. — Si tu veux. Mais moi c'est pas la choucroute que j'y montrerais au Boche, Et puis voilà. Maintenant les drapeaux !

Le nouveau lignard. — Ça vient. [Ils ont fait quelques pas.) Tu es dans la salle.

Le lignard aveugle. — Où qu'ils sont?

Le nouveau lignard. — Là.

(Il l'amène devant la vitrine du milieu.)

Le lignard aveugle. — De quel côté ?

Le nouveau lignard. — Devant toi. Juste en face. Allonge.

Le lignard aveugle, qui étend la main et rencontre la vitre. — Oh ! zut!

Le nouveau lignard. — Quoi ?

Le lignard aveugle. — Y a un carreau.

Le nouveau lignard. — Dame ! Tu voudrais pas qu'on nous laisse jouer avec?...

Le lignard aveugle. — J'aurais bien aimé de les toucher. Je suis vexé ! Loin qu'y sont?

Le nouveau lignard, — Mais non. Tout près. T'es dessus. C'est comme si tu les touchais. Tiens, là, où t'as ïa main grande ouverte, il y en ajustement un qui appuie aussi de l'autre côté... D'I'étoffe à ton doigt y a paSy oh ! y a pas l'épaisseur d'un cka^ veu !

Le lignard aveugle. — D'un gros L Et combien y en a-t-il, de drapeaux?

Le nouveau lignard. — Neuf.

Le lignard aveugle. — Sont beaux?

Le nouveau ugnard. — Ça ne vaut pas le nôtre. Mais c'est tout de même pas de la camelote...

Le lisnard aveugle. — Raconte encore.

Fais-moi) voir.

Le nouveau lignard. — C'est des drapeaux de bataillon. Réserve et active. Y en a de peints, et puis de brodés. Y en a de décorés

de la Croix de fer. D'autres pas. Enfin y en a un tout trempé de sang'.

Le ZOUAVE. — Et c'est des nôtres qui l'ont pris ! Des zouaves I

Le nouveau lignard, à l'aveugle. — T'as vu les drapeaux? T'es content?

Le lignard aveugle. — Un peu. D'abord ils sont à nous. Ils s'embêtent. C'est bien leur tour. Et puis au moins ceux-là, {Renfonçant son képi d'un grand coup de poing.) on ne les salue pas !

Le nouveau lignard. — Alors, on redescend?

Le lignard aveugle. — On redescend.

(11 fait un faux pas.)

Le nouveau lignard. — Une marche. Ne t'f... pas par terre. (// l'a retenu.) T'as une sale canne. Prends donc la mienne.

Le lignard aveugle. — Eh bien? Et toi?

Le nouveau lignard. — Tu me donneras la tienne. On va changer. Ça nous fera un souvenir.

(Il fait l'échange.)

Le LiGNARD AVEUGLE. — T'cs bien gentil. On se retrouvera alors ?

Le nouveau lignard. — Sûrement.

Le lignard aveugle. — Elle est épatante., tu sais... [S'appiiyant dessus avec satisfaction.) Et puis en main... A la bonne heure,^ ça, c'est une canne d aveugle.

Le nouveau lignard. — Tais-toi. Tu reverras du droit. Si... Je te le dis...

Le lignard aveugle, tout bas. — Peu d'espoir...

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