LE LIEN
M™^ Renaud, quarante-huit ans, une femme dans la douleur.
M™® DucHAMP, une amie.
Chez Madame Renaud.
M™^ Renaud. — ... Mon unique enfant.
Tout ce que j'avais. Tout ce qui me restait. Et puis, plus rien...
]\lme DucHAMP. — Gommeut as-tu appris?
M™^ Renaud. — Par un de ses camarades. Hier au soir. Voilà sa lettre.
(Elle la lui tend.)
M"'^ DucHAMP, lisant à mi-voix. — Madame...
M™^ Renaud disant les mots à l'avance. -;^ Vous êtes une mère...
(Elle s'interrompt et pleure.)
M™" DucHAMP, continuant. — ... chrétienne et française...
M™^ Renaud. — Quand j'ai lu ça ! Oh !...
M'"*' Duchamp. — ...J'ai le triste devoir...
M™" Renaud. — Lis tout bas. (Se reprenant.) Non ! Pas de lâcheté !... le triste devoir... Va.
]y|me Duchamp, lisant. — ... de vous annoncer que votre fils...
(Elle s'arrête.)
M"»* Renaud. — Va.
M""* Duchamp, lisant. — ... le sous-lieutenant André Renaud, est tombé...
M™' Renaud, qui ne pleure plus. — Va., mortellement frappé...
M™^ DucHAMP, lisant. — ...ce matin...
M"^ Renaud. — D'une balle au cœur.
(Elle porte les mains au sien.)
]\/[me DucHAMP, Hsant . — Il n'a pas souffert...
M""' Renaud. — Non.
M™* DucHAMP, lisant. — La veille, il avait vu l'aumônier.
M""* Renaud. — 11 était prêt.
M""' DucHAMP, lisant. — En recevant dans mes bras le dernier soupir de mon ami, j'ai demandé à Dieu qu'il vous donne la force et la fierté de porter haut...
M™^ Renaud, achevant. — ... votre douleur.
M""^ DucHAMP, répétant. — ...Votre douleur... Agréez, Madame... Lieutenant Mercier.
M™® Renaud. — Oui... Rien ne me manquera. J'aurai la fierté, la force... et la douleur.
(A ce moment une domestique entre, tenant une carte qu'elle présente à M""" Renaud.)
La DOMESTIQUE. — Madame, c'est un monsieur...
M™^ Renaud. — Personne ! Personne au monde... Je vous ai recommandé.
La domestique. — Je sais bien... Mais quand il m'a eu dit son nom...
M™" Renaud, qui a jeté les yeux sur la carie, change aussitôt de visage et pousse un cri. — Oh ! Claire !
M™'' Duchamp. — Quoi ?
M"'^ Renaud. — Mon mari !
M™" Duchamp. — Je l'avais deviné.
M™^ Renaud, bouleversée. — Qu'est-ce qu'il veut?... Que vient-il faire? Aujourd'hui ! Après vingt ans !... Il ne peut donc pas me laisser seule à mon chagrin, à mon deuil, au lieu de raviver... Ah ! Qu'il parte ! Qu'il s'en aille ! [A la domestique.) Dites qu'il m'est impossible, que je regrette...
M""" Duchamp, arrêtant la domestique. — Non. {A son amie.) Tu ne peux pas le renvoyer.
M""* Renaud. — Pourquoi donc pas?
M""* Duchamp. — C'est son père.
M"^ Renaud. — Tu as raison...
M™^ DucHAMP. — Je te laisse.
(Elle l'embrasse et sort.)
M"^ Reisaud, à la domestique. — Faites entrer.
M™^ Renaud est debout quand M. Renaud est introduit. La porte se referme. Ils sont seuls l'un en face de lauti^e. M. Renaud est d'une gi'ande pâleur, il a des yeux secs et rougis. Il salue sa femme avec une pi'ofonde tristesse. Elle lui rend son signe. Et ils se regardent, sans mot dire, dans le petit salon de A'euve, où tout est en ordre, bien rangé.
M. Renaud, dune voix faible. — Vous savez ?
M""® Renaud. — Oui. Voilà ce que j'ai reçu hier.
(Elle lui tend la lettre du lieutenant Mercier. Il la prend.)
M. Renaud, lui tendant une lettre de son côté. — Et moi, aujourd'hui, de son colonel. Il est mort d'une façon... superbe. II
sera cité à l'ordre de l'armée... Vous verrez... tous les détails...
]y|rae Renaud, prenant la lettre. — Oui... Merci .
M. Renaud. — Alors... j'ai voulu venir... Ça ne vous fâche pas ?
M™^ Renaud. — Non. Au premier moment, quand on m'a dit que c'était vous, j'ai été troublée... Mais, j'ai compris. Et puis, au fond, je vous attendais... J'étais sûre que vous viendriez.
M. Renaud. — C'est vrai ?
M™^ Renaud. — Absolument sûre. Je sai que vous l'aimiez.
M. Renaud. — Oh ! oui ! Je ne dis pas que de nous deux, c'est moi qui l'aimais le plus.
M""^ Renaud. — Nous l'aimions autant.
M. Renaud. — Mais c'est vous qu'il préférait.
M™^ Renaud. — Croyez-vous ?
M. Renaud. — Il avait raison. Vous le méritiez... plus que moi. Ah ! que de choses en ce moment... que de choses auxquelles... mon Dieu !
M'"« Renaud. — Moi aussi...
DIALOGUliS DE GUERRE
M. Renaud. — Je ne peux pas vous dire...
M™"^ Renaud. — Ne dites rien. A quoi bon? C'est passé. Cest si loin. C'est fini, oublié...
M. Renaud. — Pardonné?
M""^ Renaud, grave, profonde. — Oui. Pour lui, en souvenir de lui... parce que c'était son désir.
M. Renaud. — Pauvre petit ! Cœur admirable !
M"" Renaud. — Mon enfant...
M. Renaud. — Notre fils.
M""= Renaud. — Ah ! C'est un déchirement...
M. Re.naud. — ... Affreux ! [Leurs maina se joignent. Elle pleure.) Pleurez, oui, pleurez avec moi, plus près. (// l'attire doucement.) Là, sur mon épaule... Ne parlez pas... Rappelons-nous, quand il est né...
M""" Renaud. — Que nous étions heureux !
M. Renaud. — Quand il a grandi... son intelligence...
]yime Renaud. — Sa tendresse... Les belles années... Qui aurait cru que tout cela... devait finir ainsi ? Ma vie brisée... La sienne...
- Rien ne peut plus nous
Si. La même douleur.
- Aujourd'hui. Mais de-
M, Renaud. — La mienne également.
M*»* Renaud. — Et tant d'autres... des milliers sur la terre... Et nous voilà, près de ce cercueil... chacun de notre côté...
M. Renaud. — Non ! Non, pas chacun de notre côté. 11 ne nous sépare pas. Au contraire. Il nous réunit.
M""' Renaud.
réunir., , rien..
M. Renaud. -
M™« Renaud.
main ?
M. Renaud, — La nôtre ne passera pas.
Écoutez-moi. Qu'allez-vous faire à présent?
M'"'' Renaud. — Rester seule. Comme avant.
M. Renaud. — Mais avant, il était là ! Vous l'avez perdu. Moi aussi. C'est maintenant que nous sommes seuls, tous les deux, et plus isolés que jamais. Car cet enfant était entre nous le lien... le dernier. Discrètement, malgré notre rupture, il me parlait de vous... et môme quand il ne m'en disait rien, vous n'étiez pas absente de son silence. 11 évoquait, dans nos regrets et nos
remords, le meilleur de nous-mêmes. Il était la dignité de notre ménage rompu, la survivance d'un bonheur enfui. Il adoucissait et rapprochait ça et là, de loin, nos deux détresses. Il avait triomphé depuis longtemps de nos griefs, de nos orgueils. Nous n'étions rien sans lui. Puisqu'il a disparu, nous devons nous rejoindre. Il n'y a que nous qui l'ayons bien connu, compris, aimé... Nous sommes sa famille... Avec quel autre que moi pourriez-vous mieux parler de lui ? Qui m'écouterait comme vous quand je dirai son nom ?
Vieillissons au souvenir de sa gloire et de sa jeunesse. Ne nous quittons plus. Mettons ensemble chaque jour des fleurs devant son image. Hier nous nous retrouvions en lui. Nous devons désormais le retrouver en nous. Qu'au moins son départ nous rassemble et penchons-nous, pieusement embrassés. . . sur sa tombe, comme nous l'étions il y a vingt-cinq ans...
jyjrae Renaud, vaincue par Vémotion. — Sur son petit berceau... Oui. Je veux bien. [Ih restent serrés dans les bras l'un de
DIALOGUES DE GUERRK
l'autre. Et puis, elle se dégage et demande :) Où est-il?
M. Renaud. — Je sais l'endroit. Tout de suite après la guerre j'irai le chercher.
M*"^ Renaud. — Nous irons ensemble. Et alors seulement, une fois qu'il sera là, près de nous, comme gage... nous essaierons...
M. Renaud. — J'ai confiance. Il nous aidera.
(Il sort.)