APRES LA BATAILLE
En première ligne, sous Verdun, au lendemain des attaques de février. Pendant une accalmie, à la tombée du jour. L'abbé Domusse, sergent, s'est retiré un peu à l'écart, assis à terre, les yeux clos, sans qu'on puisse deviner s'il dort, s'il prie ou s'il rêve, quand le soldat Gamin, de la G. G. T., faisant partie de la même compagnie, l'aborde en lui touchant l'épaule.
Gamin. — Écoute un peu ?
Domusse, surpris. — Tu veux me parler ?
Gamin. — Ça t' étonne ?
Domusse. — Dame !
Gamin. — Le fait est que depuis dix-huit mois qu'on se fréquente on n'a pas été les deux doigts de la main.
DoMussE. — Ce n'est pas de ma faute.
Gamin. — C'est de la mienne. Tu as raison. Je t'ai rebuté. Tu sais pourquoi.
DoMussE. — Tes idées ?
Gamin. — Rapport à la religion, oui. On ne jugeait pas de même. Mais aujourd'hui je veux te causer.
DoMussE. — Et à qui as-tu à faire ? Au sergent ou au curé ?
Gamin. — Au curé.
DoMussE. — Vas-y.
Gamin. — Eh bien voilà. Penses-tu que ça carillonnait avant-hier ? Hein ? C'était vraiment le chambard et le grand soir!... Ah ! oui ! Jusque-là je n'avais jamais eu peur, mais alors je l'ai eu... Tout le monde culbutait autour de moi, devant, derrière, à droite, à gauche ; on ne voyait que des amis, plouf... qui s'affalaient dans le poussier. A chaque coup de tonnerre, à chaque miaou, à chaque sifflement, je m'annonçais : « Ça y est ! Cette fois, c'est mon tour. »
Et puis flûte, ça ne l'était pas. Ça continuait d'être en vie, de respirer... mon cœur de battre, mon cerveau de grouiller, ma gueule de hurler, mes bras de frapper... Je me racontais : « Dieu me pardonne ! si je croyais à lui, je dirais que c'est un miracle que je n'aie pas encore été touché ! » Oui. Parole ! Je ne comprenais pas comment je pouvais rester debout là dedans quand les autres tombaient comme de la groseille... C'était pas naturel...
DoMcssE. — Moi aussi, j'étais debout.
Gamin. — Sans doute. Mais toi, parbleu, t'es curé... Le bon Dieu te favorise parce que tu l'encenses... ça va de soi. Mais moi Gamin, de la G. G. T., qui ne l'ai jamais soigné... y avait pas de raison. Et je sentais que j'aurais dû déjà tomber plus de cent fois, plus de mille fois... et que j'étais tout de même préservé. Et en même temps que ça me plaisait bien, dame !... ça me troublait... Enfin, il s'est mis à pleuvoir du gros si fort, si nombreux, qu'on ne s'entendait plus penser, mettre une idée et un pied devant l'autre... On devenait fou du cœur et
tout VOUS tournait comme si on avait le mal de mer à l'âme.
DoMUssE. — Tu crois donc qu'il y en a une ?
Gamin. — Pas tout le temps. Pas à l'atelier. Dans ces moments-là, au front, oui. Ah ! on était loin de l'infâme capital et de chercher la peau du patron ! Cette fois, j'ai été sûr que j'allais mourir, que c'était réglé, qu'il n'y avait plus moyen d'y couper... Je t'ai vu à dix pas devant moi. Tu criais, tu courais, en chantant tes Vobiscum... Alors... figure-toi... c'est un peu raide, sans que je sois capable de dire comment ni pourquoi... dans un éclair, il m'est venu l'idée de faire un vœu...
DoMussE. — Toi ?
Gamin. — Oui, moi ? Un vœu ! Ça m'a sorti malgré moi, comme un jet de sang, comme un coup de fusil... j'en ai fait un... Je me regardais travailler en me blaguant tout bas : « Non ! Gomment ! Toi ? Gamin ? C'est toi qui te lances dans le secteur du Pape ? Pas possible mon vieux ? On ta changé ! Eh bien, et les compagnons ?
Qu'est-ce qu'ils riraient ! » Mais j'avais beau me taquiner, ça ne m'arrêtait pas, et je continuais de me buter à mon vœu.
DoMussE. — Mais quel vœu ?
Gamin. — Le v'ià. « F. ..tu sort! Si j'en réchappe, j' dirai un rosaire tous les jours ! »
DoMussE. — Non ?
Gamin. — Comme j'ai l'honneur.
DojiussE. — Alors ?
Gamin. — Alors, puisque j'ai réchappé, chose promise, chose due. Le vœu est tiré, il faut le boire. Je suis même déjà en retard. Seulement, comme je n'y entends rien à ces pratiques-là, je viens te trouver pour que tu m'apprennes. Mais pas de giries. Dis ce qui est utile et rien de plus. T'as la parole.
DoMUssE, moitié souriant, moitié embarrassé. — Ah ! mon pauvre Gamin !
Gamin. — Pourquoi c'te soupir? Tu devrais être content?
DoMussE. — Si je le suis? Plus que content, heureux !
Gamin. — Eh bien! alors? T'as l'air de me plaindre?
DoMussE. — Je t'admirerais plutôt. Saistu ce que c'est qu'un rosaire?
Gamin. — Malin ! C'est cet objet de poche qui est comme une espèce de bracelet d'identité, et qu'on dit dessus des prières, en comptant les grains de café.
DoMussE. — Un chapelet ! Tu crois que c'est un chapelet ?
Gamin. — Bien sûr. Un chapelet, un rosaire, c'est kif...
DoMussE. — Mais non.
Gamin. — La différence?
DoMussE. — Un chapelet, c'est cinq dizaines.
Gamin. — Hein ? Cinq quoi ? Développe.
DoMussE. — Cinq dizaines de prières.
Gamin. — Qui font?
DoMussE. — Cinquante.
Gamin. — Ah ! bigre de paradis ? Je pose zéro et je retiens cinq ! Cinquante ! Et le rosaire, alors ? Ça fait moins ?
Domusse. — Plus.
Gamin. — Non? Tu me fais aller? Tu te payes mon voeu ?
DoMLssE. — Je te dis la vérité. Un ro-
saire, c'est trois fois un chapelet. Ainsi l'a voulu saint Dominique.
Gamin. — A hen, mon vieux... vrai !... Une trouvaille qu'il a eue là !
DoMussE. — Quinze dizaines. Autrement dit : quinze Pater et cent cinquante Ave.
Gamin. — Oh ! ce que tu m'instruis ! Ce que tu me distrais ! J'avais pas un soupçon de ça.
DoMussE. — Je m'en doute... Mais qu'estce qui a pu te donner l'idée d'aller chercher le rosaire?... A propos de quoi?
Gamin. — Je sais pas... L'habitude de parler de ce qu'on ignore. Et puis c'a été de te voir, qui m'a fait venir la pensée et le mot.
DoMussE. — Moi ? Mais pourquoi le rosaire plutôt qu'autre chose?
Gamin. — Parce que quand je parlais de toi aux amis, je t'appelais le chevalier du Rosaire... Alors le Rosaire... j'ai dit ça comme j'aurais dit n'importe quoi. Mais en ce cas, écoute donc, à présent qu'est-ce que je vais faire?
DoMussE. — Toi ? Rien du tout.
Gamin. — Gomment? Rien du tout.
DoMussE. — Voyons ! tu n'as pas la prétention de réciter chaque jour quinze Pater et cent cinquante?...
Gamin. — On n'aurait pas le temps, oui.
DoMussE. — Ni les moyens.
Gamin. — Oh ! les moyens... c'est pas ça qui me manque...
DoMussE. — Non. C'est impossible.
Gamin. — Alors mon vœu?
DoMussE. — Tu ne le tiendras pas.
Gamin. — Mais je veux le tenir !
DoMussE. — Il est irréalisable.
Gamin. — Tant pis pour moi. J'ai dit si j'en réchappe... et caetera... Ai-je réchappé? Oui. Je marcherai... je suis honnête... Et puis si je me défilais, je sens que ça pourrait bien me porter malheur, et que notre jeune bon Dieu me repincerait... parce que... c'est pas fini ces apocalysses ! Y en a encore pour des semaines... Alors?...
DoMussE. — Alors quoi? Je n'y peux rien, mon pauvre bonhomme.
Gamin. — Si. Cherche dans ta musette... Arrange-moi ça au tarif réduit. T'en as le
pouvoir... J'ai fait un vœu d'idiot, je l'ai fait de bon cœur, il ne faut pas qu'il soit raté. Tâche à me le rendre pratique.
DoMUSSE. — Eh bien tu diras... mais tu vas encore trouver que c'est trop ?
Gamin. — Va, va.
DoMussE. — Tu diras tous les jours...
Gamin. — Tous les jours...
DoMussE. — Une fois.
Gamin. — Oh ! Pas plus?
DoMUssE. — Attends donc ! Tu diras...
une prière.
Gamin. — Une seule? Grande alors?
DoMussE. — Toute petite. Un Pater.
Gamin. — Je ne la sais pas. Difficile?
DoMussE. — Très facile. Je te l'apprendrai. Ça dure une minute.
Gamin. — Une minute? A la bonne heure ! Parlez-moi d'une gentille prière. En v'ià une ! C'est épatant. Et ça suffira pour boucler mon vœu ? pour faire le compte du Rosaire ?
DoMussE. — Ça suffira. Si tu le dis régulièrement...
Gamin. — Oh ! As pas peur ! Une mi-
nute... C'est rien... Je le dirai toute ma vie.
DoMussE. — Ne t'avance pas trop. Dis-le d'abord pendant la guerre. Nous verrons après.
Gamin. — C'est juré. Ça peut se dire partout, n'importe quand ? Y a pas d'heure ?
DoMussE. — Partout, à tout moment.
Avant de te l'écrire, je vais te le réciter : [Il prononce lentement .) Notre père qui êtes