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LA DÉCISION

M. DUMONT, M™* DUMONT, GoLETTE, leuF fille,

vingt et un ans, sont réunis, le soir, chez eux, à Paris, en Auteuil. Il fait un ciel pur et bleu sombre d'été, plein de mystère et d'avenir. On s'écoute espérer.

Colette, rompant soudain le silence. — Mes parents, j'ai à vous parler.

M. DuMONT, inquiet. — De quoi s'agit-il? M""^ DuMONT, à sa fille. — Fais attention.

Colette, sans peur. — De mon mariage.

M. DuMONT. — Oh ! Encore !

M™^ DuMONT. — Tu y reviens ? Chaque fois que nous avons eu la faiblesse de traiter cette question, rappelle-toi? l'entretien a mal fini !

Colette. — Celui-ci finira bien. C'est le dernier.

M. et M""^ DuMONT, impressionnés. — Ah 1

Colette. — Causons sagement... tendrement. [Avec résolution.) Au début de l'été de 1914...

M'"" DuMONT. — Voilà ! tu reprends tout !

Colette. — Ça sera plus court... Le S juillet, M. Raymond Berri et moi avons été fiancés, avec votre plein consentement. C'était pour vous le gendre rêvé...

M'"*' Dumont. — En effet, et il le reste.

Colette. — Oh ! en lointaine espérance. Le mariage devait avoir lieu le 2 août.

M""^ Dumont. — Quelle date !

M. Dumont. — Heureusement qu'on l'avait choisie !

Colette. — Malheureusement! Peux-tu dire une pareille chose, papa?

M. DuMONT. — Je la répète ! Quand je pense que pour un peu, à quelques heures près, tu pouvais te trouver mariée avant la déclaration de la guerre... j'en ai la sueur froide...

Colette. — Tu es pourtant brave... et patriote ?

M. DuMONT. — Sans doute. Mais je suis père...

M""" DuMONT. — Les enfants ne comprennent pas.

Colette. — Tu te trompes, ils comprennent.

M. DuMONT. — Autrement.

Colette, bas. — Quelquefois mieux.

M. DuMONT. — Tu t'oublies, Colette.

Colette. — Non, papa, je veux dire que, libres, spontanés, tenus à moins de considérations et de scrupules, les enfants voient souvent plus clair dans leur devoir, en saisissent plus vite le sens direct et nécessaire... Je continue. Raymond est parti caporal, et le mariage a été remis.

M. DuMONT. — A après la guerre.

M'"° DuMONT. — Cela a été convenu loyalement entre nous.

M. DuMONT. — L'as-tu accepté?

Colette. — Oui. Mais pourquoi l'ai-je accepté? Parce que tous nous étions persuadés que la guerre durerait trois à quatre mois, au plus... Et puis voilà près de deux ans que nous la subissons et nul ne peut assurer quand on en verra la fin.

M""^ DuMONT. — Est-ce notre faute ?

Colette. — Raymond, pendant ce temps, est passé sergent, sous-lieutenant, lieutenant; il a été blessé, deux fois, et cité autant à l'ordre de l'armée.

M. Dumont. — Un agrégé... un garçon si doux dans le civil !

M™^ Dumont. — Qui ne fumait pas, qui n'était même pas chasseur!

Colette. — Est-ce que ça n'est pas beau?

M. Dumont. — Magnifique.

Colette. — Alors ?

M. Dumont. — Alors... nous sommes tout de même plus tranquilles et plus rassurés de savoir que tu n'es pas sa femme.

Colette. — C'est comme si je l'étais. Du moment que nous sommes fiancés...

M"" Dumont. — Pas tout à fait.

Colette. — Tranquilles ! Rassurés ! Vous l'êtes donc? Vous pouvez l'être sur son compte?

M. DmioNT. — Sur le sien, pas toujours. Evidemment non.

M""' DuMONT. — Mais davantage sur le tien.

Colette. — Il s'agit bien de moi !

M. Dmio^T. — Pour nous, tu restes le principal.

Colette. — Le principal pour moi, c'est lui, c'est l'homme que j'aime et qui se bat.

M. DmioNT. — Oh ! Colette !

M"'*' DuMONT. — Eh bien? et nous? Ton père? Nous ne pesons plus rien?

Colette. — Mais si. C'est autre chose.

N'allez pas comparer... Ne vous étonnez pas si en ce moment, où à toute minute il est exposé, c'est Raymond qui occupe et intéresse le plus mon esprit...

M. Du3ioNT, triste. — Et ton cœur. C'est naturel.

M™° DuMONT, qui soupire. — Nous ne t'en voulons pas.

Colette. — Eh bien? En ce cas, laisseznous donc nous marier. [^Avec leur tète, avec

leurs regards, avec leurs bras, de toute leur personne, les parents font : Non, non et non...) Je vous en supplie. Après je ne vous tourmenterai plus...

M™<= DuMOM'. — Oui ! Et c'est nous seuls, pour le coup, qui serons tourmentés ! qui ne vivrons pas, du matin au soir!

M. DuMONT. — Gesse d'insister. Crois-moiv Renonce.

]\jme DuMONï. — Ne nous force pas à te dire des choses... terribles.

M. DmioNT. — Douloureuses...

M™'' DuMONT. — ... que ta jeunesse ne voit pas.

M. DuMONT. — ... que notre âge, notre' expérience nous obligent à regarder en face, que nous n'avons pas le droit d'écarter, ni les moyens d'abolir.

M"" DuMONT. — Et qui sont, qui perpétuellement... planent...

M. DuMONT. — Menacent...

Colette. — Qui? Quoi?

M. DuMONT. — Non... Rien.

Colette. — Si... Parlez... Ah! parlez... je vous adjure.

M. DuMONT. — Eh bien ! ma pauvre petite ! S'il était tué?

Colette, calme. — Ah! c'est cela?

]\/[me DuMONT. — Si tu deveuais veuve?

Dans ton amour, dans ta foi de l'avenir, tu n'y as jamais pensé ?

Colette. — Vraiment? Vous croyez? Vous ne me connaissez pas. J'y ai pensé, j'y pense, à tout instant, cent fois, mille fois...

M. DuMONT. — Et cela ne te retient pas? ne te glace pas d'épouvante?

Colette. — Au contraire ! Cette pensée me presse, me pousse à désirer d'être sa femme, au plus tôt, tout de suite.

jyjme DuMONT. — Et, chose pire, plus affreuse encore... Si tu restais seule... avec un enfant ! Ah !

M. DuMONT. — Y as-tu réfléchi?

Colette. — Certainement ! Aussi.

]\Iroo DuMONT. — Tu as euvisagé cette horreur?

M. Ddmont. — Cette catastrophe?

Colette. — Oui. Et plus, en les redoutant, je les ai cru possibles, plus se sont fortifiés dans mon âme, l'idée, la volonté,

le devoir du mariage. D'abord il n'est pas certain, grâces à Dieu, que ces malheurs...

M. DuMONT. — Mais s'ils arrivent?

Colette. — Alors j'aurai bien fait, et je me féliciterai, plus que jamais, de mon parti.

M"'^ DuMONT. — Ta vie sera perdue.

CoLEiTE. — Sanctifiée, sauvée, par le souvenir! Sans doute mon bonheur sera brisé, mais les morceaux, du moins, en seront bons, profitables, utiles.

M. DuMONT. — A qui?

Colette. — A moi, à mon enfant, au bien, à la patrie, à Dieu, à tout.

]\jme DuMONT. — Et uous? Tu cs notrc fille, unique ! Rappelle-toi donc cela !

M""' DuMONT. — Si tu avais des frères et des sœurs, je ne te dis pas que nous ferions meilleur marché de ton sort, mais tout de même ton désir nous trouverait peut-être moins inquiets, moins affolés. Tandis que... nous n'avons que toi!... que toi!

Colette. — C'est vrai... Oui... Hélas! J'ai souvent regretté aussi...

M. Dumont. — Quoi?

Colette. — Que nous ne fussions pas plus

nombreux... Gela eût, sur bien des points, modifié vos vues, vos sentiments...

(Un court silence douloureux.)

M. DuMONT. — On n'a rien à nous reprocher. Colette. — Oh ! mon père !.. ma mère !

(Elle se jette sur eux dans un émouvant élan de tendresse.)

M™" DuMONT. — Oui, tu serais coupable, ingrate, si tu nous jugeais mal.

Colette. — Je vous adore.

M. DuMONT. — N'ayant que toi, nous avons pu ainsi t'aimer mieux, plus isolément.

M""' DuMONT. — ... te gâter...

M. DuMONT. — ... te donner une éducation suivie, parfaite, achevée. Si tu n'avais pas été seule, serais- tu aujourd'hui ce que tu es, munie de tes diplômes de sciences et de lettres, capable, à ton choix, d'exercer le professorat, d'écrire... d'être ingénieur? Combien de carrières te seront ouvertes... justement après cette guerre!...

M™° DuMONT. — Et c'est tout cela que tu prétends compromettre, risquer?

Colette. — Peu importe. Ma vie passe avant ma carrière.

M. DuMONT. — Quelle est là-dessus l'idée de Raymond?

Colette. — La même que la mienne. Il me l'a dit.

M. Dumont. — Et jamais à nous. Pourquoi?

Colette. — Le peut-il?

M™^ Dumont. — Qui l'en empêche?

Colette. — Un excès de délicatesse. La part des responsabilités, d'ailleurs, n'est pas égale. Lui est-il permis, je vous le demande, de peser, si peu que ce soit, sur une détermination d'oii sont susceptibles de résulter pour moi le veuvage avec un enfant... et pour vous un deuil irréparable?

M. Dumont. — Tais-toi ! Tais-toi !

Colette. — Malgré son désir, il doit se taire. C'est à moi de parler, la première, pour lui et pour moi, et de réclamer, au nom de notre amour mutuel, le droit d'être unis, sans retard. Attendre? Mais pourquoi? C'est une faute, un crime !

M™« Dumont. — Tu es folle. Raisonne.

Simple fiancée, tu vis dans une angoisse de

tous les instants, qui te mine... Vas-=tu dire que, mariée, tu serais plus tranquille?

Colette. — Non. Mais plus forte, plus confiante, plus satisfaite. Mon sort serait réglé. S'il doit revenir vivant, je veux tout de suite être sa femme. S'il ne doit pas revenir, je veux tout de suite obtenir l'honneur de demeurer sa veuve. Dans les deux cas, je veux, dès à présent, porter son nom, le mériter.

]\jme DuMONT. — Peusc à lui aussi...

Colette . — Mais j 'y pense ! Autant qu'à moi !

M. DuMONT. — Songe à son intérêt moral, à la paix de son esprit. Marié, rattaché à l'arrière par des liens nouveaux et puissants, Raymond gardera-t-il sa même fermeté de soldat, son même beau courage?...

Colette. — Il en aura deux fois plus, puisqu'il se battra pour nous, pour son propre foyer, pour sa femme et pour son enfant...

M'"*' DuMONT. — Oh ! cet enfant ! cet enfant ! Et s'il est orphelin de son père ? Cet effroi me hante !

M. DuMONT. — Tu n'auras donc pas de regrets ?

Colette. — Ni de remords... J'en serai fière. Il me servira d'appui, de guide, et de réconfort. Il perpétuera pour moi la bataille, la souffrance, le sacrifice et la victoire. Il sera mon petit drapeau.

M. DuMONT. — Tu vas... tu te grises de paroles.

Colette. — De sentiments. Mais non, je ne me grise pas. Je suis calme et résolue. Mon parti est définitif. Je me suis promise à mon fiancé. Quoi qu'il arrive, il me possède et me gardera. Vivant ou non, je suis à lui. S'il tombe avant que nous soyons liés, je ne me marierai jamais.

M. Dumont. — N'engage donc pas l'avenir.

CoLEiTE. — Jamais, vous entendez ! Je resterai vieille fille, inconsolable, désespérée, et toujours seule même quand vous serez là, plus seule encore après; alors, que risqué-je? Ne vaut-il pas mieux, en supposant le pire, que je sois au moins la femme d'un soldat glorieusement mort pour son pays, et la mère d'un enfant dont le sang remplacera l'autre sang qui fut offert et répandu ? Car en ces temps d'usure et de dépense

humaine, en ces bousculades de fléau, il faut se marier vite, et sans perdre un jour, une heure, pendant qu'on est là, que la circonstance s'y prête, que tout le demande, l'impose... On n'a plus le droit ni les moyens de remettre à Pâques et à la Trinité. Et cela est nécessaire encore, non seulement pour nous deux individuellement, mais pour vous et pour ses parents, pour nos deux familles. Je suis fille unique, il est fils unique. Hâtezvous, je vous en supplie, de nous donner l'un à l'autre, afin que vous reviviez et vous multipliez en nous.

M™* DuMONT, qui n en pouvait plus . — Elle a raison ! Elle a raison !

Colette. — Ah ! maman !

M. DuMONT, à sa femme. — Quoi? Tu consens?

M'"'' DuMONT, à son mari. — Oui. Pas toi?

M. DuMONT. — Si.

Colette. — Papa! Je savais bien!...

M. Dumont, doucement, lui désignant sa femme. — Ta mère a toujours raison. [A sa fille.) Ecris toi-même à ton héros... là, et dis-lui que s'il peut avoir une permission...

Colette. — Il l'aura ! d^ll

M"'° DuMONT, prenant son mari et sa ^//^Hj]

dans ses bras, sans pouvoir retenir ses larmes.

— Et puis, mes enfants. . . à la grâce de Dieu !

C'est égal...

(Elle ne peut plug parler.)

M. DuMONT, qui la tapote avec tendresse. — Mais oui, ma bonne. Allons ! Allons ! La belle-mère d'un officier de Verdun!... Ne pleure pas, que diable !

(Elle rit.)

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