‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 11 sur 80 · ET MADEMOISELLE DE LEXCLOS · texte numérisé non relu

ET MADEMOISELLE DE LEXCLOS

MME DE MAINTENONS — Oui , je VOUS ai priée de venir me voir en secret. Vous pensez peut-être que c'est pour jouir à vos yeux de ma grandeur? Non, c'est pour trouver en vous des consolations.

M"^ DE LENCLOS. — Des consolatious, madame 1 Je vous avoue que, n'ayant point eu de vos nouvelles depuis votre grande fortune, je vous ai crue heureuse.

M"'^ DE MAINTENON. — J'ai la re'putation de

1 M""e de Maintenon et M"« Ninon de Lenclos avaient longtemps vécu ensemble. Cette fille célèbre, qui est morte à quatre-vingt-huit ans, avait vu l'auteur, et même elle lui fit un legs par son testament. L'auteur a souvent entendu dire à feu l'abbé de Chàteauneuf que M""- de Maintenon avait fait ce qu'elle avait pu pour engager Ninon à se faire dévote et à venir la consoler à Versailles de l'ennui de la grandeur et de la vieillesse.

VOLTAIRE. DIALOGUES, l. I

l'être. Il y a des âmes pour qui c'en est assez. La mienne n'est pas de cette trempe ; je vous ai toujours regrettée.

M^i^ DE LENCLOS. — J'euteuds. Vous sentez dans la grandeur le besoin de l'amitié ; et moi, qui vis pour l'amitié, je n'ai jamais eu besoin de la grandeur : mais pourquoi donc m'avezvous oubliée si longtemps ?

^jme j3£ MAiNTENON. — Vous sentcz quïi a fallu paraître vous oublier. Croyez que, parmi les malheurs attachés à mon élévation, je compte surtout cette contrainte.

M^^^ DE LENCLOS. — Pour m.oi. je n'ai oublié ni mes premiers plaisirs ni mes anciens amis. Mais si vous êtes malheureuse, comme vous le dites, vous trompez bien toute la terre qui vous envie.

M"^^ DE MAiNTExoN. — Je suis trompée la première. Si, lorsque nous soupions autrefois ensemble avec Villarceaux et Nantouillet, dans votre petite rue des Tournelles, lorsque la médiocrité de notre fortune était à peine pour nous un sujet de réflexion, (Quelqu'un m'avait dit : Vous approcherez un jour du trône ; le plus puissant monarque du monde n'aura de confiance qu'en vous ; toutes les grâces passeront par vos mains ; vous serez regardée comme une souveraine; si, dis-je, on m'avait fait de telles prédictions, j'aurais dit : Leur accomplissement doit faire mourir d'étonnement et de joie. Tout s'est accompli, j'ai éprouvé de la surprise dans les premiers moments ; j'ai espéré la )oie. et ne l'ai point trouvée.

M"'' DE LENXLOS. — Lcs philosophcs pourront vous croire; mais le public aura bien de la peine à se figurer que vous ne soyez pas contente ; et s'il pensait que vous ne l'êtes pas, il vous blâmerait.

M""^ DE MAiNTENON. — Il faut bien qu'il se trompe comme moi. Ce monde-ci est un vaste

Page 1