MAINTENON ET NINON
amphithéâtre , où chacun est placé au hasard sur son gradin. On croit que la suprême félicité est dans les degrés d'en haut : quelle erreur !
M^^*^ DE LENCLOs. — Je crois que cette erreur est nécessaire aux hommes ; ils ne se donneraient pas la peine de s'élever, s'ils ne pensaient que le bonheur est placé fort au-dessus d'eux. Nous connaissons toutes deux des plaisirs moins remplis d'illusions. Mais, de grâce, comment vous y étes-vous prise pour être si malheureuse sur votre gradin ?
M""^ DE MAINTENON. — Ah ! ma chère Ninon, depuis le temps que je ne vous ai plus appelée que mademoiselle de Lenclos, j'ai commencé à n'être plus si heureuse. Il faut que je sois prude; c'est tout vous dire. Mon cœur est vide; mon esprit est contraint : je joue le premier personnage de France; mais ce n'est qu'un personnage. Je ne vis que d'une vie empruntée. Ah ! SI vous saviez ce que c'est que le fardeau imposé à une âme languissante de ranimer une autre âme, d'amuser un esprit qui n'est plus amusable ^ 1
M"° DE LENCLOs. — Je conçois toute la tristesse de votre situation. Je crains de vous insulter en réfléchissant que Ninon est plus heureuse à Paris, dans sa petite maison, avec l'abbé de Châteauneuf et quelques amis, que vous à Versailles auprès de l'homme de l'Europe le plus respectable, qui m^et toute sa cour à vos pieds. Je crains de vous étaler la supériorité de mon état. Je sais c^u'il ne faut pas trop goûter sa félicité en présence des malheureux. Tâchez, madame, de prendre votre grandeur en patience ; tâchez d'oublier l'obscurité voluptueuse 011 nous vivions toutes deux autrefois, comme vous avez été forcée d'oubUer ici vos anciennes
^ Ce sont les propres paroles de M^e de Maintenon.
amies. Le seul remède dans votre état douloureux, c'est de ne dire jamais :
Félicité passée Qui ne peux revenir, Tourment de ma pensée.
Que n'ai-ie, en te perdant, perdu le souvenir.
Buvez du fleuve Le'the' ; consolez-vous surtout en jetant les yeux sur tant de reines qui s'ennuient.
M">e DE MAiNTENON. — Ah! NinoH peut-on se consoler seule? J'ai une proposition à vous faire ; mais je n'ose.
M"^ DE LENCLOS. — Madame, franchement, c'est à vous à être timide : mais osez.
M^^ DE MAiNTENON. — Ce Serait de troquer, du moins en apparence, votre philosophie contre de la pruderie, de vous faire femme respectable. Je vous logerais à Versailles, vous seriez mon amie plus que jamais ; vous m'aideriez à supporter mon état.
M^^^ DE LENXLOS. — Je VOUS aime toujours, madame ; mais je vous avouerai que je m'aime davantage. Il n'y a pas moyen que je me fasse hypocrite et malheureuse, parce que la fortune vous a maltraitée.
M™s DE MAiNTENON. — Ah ! cruelle Ninon ! vous avez le cœur plus dur qu'on ne l'a même à la cour. Vous m'abandonnez impitoyablement.
M^e DE LENCLOS. — Nou, je suis toujours sensible. Vous m'attendrissez; et, pour vous prouver que j'ai toujours le même ^oût pour vous, je vous offre tout ce que je puis : quittez \'ersailles, venez vivre avec moi dans la rue des Tournelles.
M™« DE MAiNTENON. — Vous me percez le cœur. Je ne puis être heureuse auprès du trône, et je ne pourrais l'être au Marais. Voilà le funeste effet de la cour.