‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 16 sur 80 · PLAIDEUR ET AVOCAT · texte numérisé non relu

PLAIDEUR ET AVOCAT

les mêmes lois que les mêmes habits? et puisque les tailleurs et les cordonniers s'accordent d'un bout du royaume à l'autre, pourquoi les juges n'en font-ils pas autant?

l'avocat. — Ce que vous demandez est aussi impossible que de n'avoir qu'un poids et qu'une mesure. Comment voulez-vous que la loi soit partout la même, quand la pinte ne l'est pas? Pour moi, après avoir profondément ré\é, j'ai trouvé que, comme la mesure de Paris n'est point la mesure de Sfeint-Denis, il faut nécessairement que les têtes ne soient pas faites à Paris comme à Saint-Denis. La nature se varie à lïnfini; et il ne faut pas essayer de rendre uniforme ce qu'elle a rendu si différent.

LE PLAmEUR. — Mais il me semble qu'en Angleterre il n'y a qu'une loi et qu'une mesure.

l'avocat. — Ne voyez -vous pas que les Anglais sont des barbares ? Ils ont la même mesure, mais ils ont en récompense vingt religions différentes.

LE PLAIDEUR. — Vous mc ditcs là une chose qui m'étonne. Quoi ! des peuples qui vivent sous les mêmes lois ne vivent pas sous la même religion ?

l'avocat. — Non, et cela seul prouve évidemment qu'ils sont abandonnés à leur sens réprouvé.

LE PLAIDEUR. — Cela ne viendrait-il pas aussi de ce qu'ils ont cru les lois faites pour l'extérieur des hommes, et la religion pour l'intérieur? Peut-être que les Anglais et d'autres peuples ont pensé que l'observation des lois était d'homme a homme, et que la religion était de l'homme à Dieu. Je sens que je n'aurais point à me plaindre d'un anabaptiste qui se ferait baptiser à trente ans; mais je trouverais fort mauvais qu'il ne me payât pas une lettre de change. Ceux qui

pèchent uniquement contre Dieu doivent être punis dans l'autre monde ; ceux qui pèchent contre les hommes doivent être châtie's dans celui-ci.

l'avocat. — Je n'entends rien à tout cela. Je vais plaider votre cause.

LE PLAIDEUR. — Dieu veuillc que vous l'entendiez davantage !

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